Le maître des couleurs

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J'aime les mondes imaginaires et la littérature jeunesse. J'aime les légendes, les mythes et les contes auprès desquels je peux m'évader. Ensuite, pandas roux, koalas, chocolat, potterhead, gaming  [+]

Scolastique passait en revue fioles et bocaux avec un intérêt gâté par sa mauvaise humeur suite aux élucubrations démentes d'un blaireau somnolent. Blaise lui soutenait que le bleu enfermé dans cette bouteille était un bleu outremer, quel sacrilège ! Une ineptie de plus que Scolastique ne pouvait tolérer, il savait reconnaître un bleu nuit quand il en voyait un ! On ne pouvait lui vendre une couleur qui n'en était pas, ce bleu nuit n'était en rien le bleu outremer dont il avait besoin pour finir la copie que l'Impératrice lui réclamait. La copie d'un tel chef-d'oeuvre ne pouvait souffrir d'approximation, son iris d'expert lui soufflait de ne pas laisser l'apothicaire lui vendre de la camelote.
— Et ce vert sauge, commença la vieille souris avec raideur, est-il normal qu'il tire sur le vert poireau ?
— Rien d'anormal, certifia le blaireau en accentuant ses moulinets de la patte gauche. Il s'agit d'un vert poireau, l'étiquette correspond toujours au produit, je ne suis pas comme ce Baudouin dont la vue déclinante engendrerait ce type de désagrément.
Scolastique opina du chef conscient de la véracité des propos de Blaise, mais il demeurait chiffonné par l'accumulation des poudres en fioles. Le safre était vendu comme du saphir, prix compris, ce qui manqua de provoquer chez la souris une attaque cardiaque. Le saphir étant d'une grande rareté, vendre le safre, plus commun, à sa place, c'était à coup sûr le meilleur moyen d'arnaquer les novices. Scolastique avait de l'ancienneté et la formation, personne n'avait pu le tromper jusqu'à ce jour. Manque de chance, son neveu et professionnel de la catastrophe aurait pu le divertir le temps d'échanger quelques fioles.
— Dois-je signifier à Sa Majesté qu'il existerait une probabilité pour que le bleu outremer soit porté disparu ? s'enquit Scolastique avec un air faussement naïf.
Il laissa Blaise bégayer dans son coin des onomatopées quelconque et reporta son attention sur les étagères. Il fouillerait lui-même les combles de cette boutique — et celles de toutes les autres — pour expliquer ce malaise qui ne le quittait plus depuis plusieurs semaines.
Les blaireaux d'Ormirail-la-Grande avaient le monopole de la couleur, leurs réseaux de tunnels s'étendaient de la capitale d'Ormirail jusqu'aux quatre coins du monde. Ils commerçaient avec les Nains, de leurs montagnes naissaient les mots et les couleurs. Ce sont ces dernières que les blaireaux vendaient, les couleurs étant indispensables pour les ouvrages artistiques et architecturaux. En occurrence, les souris, maîtres dans les arts du papier, ne pouvaient se passer d'eux. Or, Scolastique remarquait que les blaireaux manquaient à tous leurs devoirs depuis un moment. La vieille souris au dos voûté et à la toge dorée s'obstinait à penser que certaines teintes manquaient à l'appel.
Il avait bien tenté d'en toucher quelques mots à son meilleur fournisseur, Bernard, mais celui-ci s'était contenté de suer à grosses gouttes en prétextant la cuisson de la tourte afin d'éviter le plus soigneusement possible la discussion.
— Si je te dis qu'il s'agit d'un magenta, c'est que c'en est un, martela-t-il d'un ton qui n'admettait aucune réplique. Pourquoi irais-je mentir ?
Le maître du papier ne pipa mot. La question l'interpellait, le ton le rendait curieux et en absence de réponse, il était bien obligé de se murer dans le silence. En vérité, la peur de perdre son emploi était grandissante, mais celle de réveiller la fin du monde, d'être le premier à annoncer cette terrible nouvelle devait suffire à créer les pires cauchemars au sein des blaireaux.
Il manquait des couleurs, Scolastique garderait pour lui ce secret, cependant, si les blaireaux mentaient avec facilité, les alambics cassés, les vapeurs aigres et les fumées épaisses rétablissaient la vérité !
Alors qu'il se dirigeait vers son laboratoire, Scolastique vit sa route être barrée par un blaireau ayant retrouvé un semblant de dignité. Tandis que Blaise s'affaire autour de la porte en bois d'ébène, la vieille souris tritura une dernière fois les fioles à portée de main, le museau frétillant afin de marquer son esprit en ébullition.
— Inutile de perdre mon temps, claqua le maître du papier dans un soupir las.
La vieille souris accepta de mauvaise grâce les conseils de Blaise devenu trop tendu à mesure que son client se rapprochait de l'arrière-boutique. Il était évident que les blaireaux souffraient les premiers de ce souci qui ne tardera pas à devenir terrifiant si la situation empirait. Scolastique reparti avec un rouge cardinal ainsi que son bleu nuit vendu au prix d'un bleu outremer, en quittant les lieux il était bien décidé à ne plus y revenir.
Blaise soupira, tapa des pattes sur le sol, avala de travers avant de traverser son commerce pour se rendre dans son laboratoire. Le bleu outremer n'avait pas pris, la couleur achetée si difficilement refusait catégoriquement de muter pour se stabiliser, pour respecter les propriétés du papier. Il éteignit les petites flammèches occupées à faire bouillir les tubes :
— Inutile de gaspiller le jaune bouton d'or et le cinabre pour générer le feu. Ça ne prend pas, maugréa le blaireau de bien mauvaise humeur désormais.
Sa toge brune tachée de couleurs étiolées et de cendres lui parut plus lourde à porter que d'ordinaire. Scolastique était un client redoutable, Blaise pouvait se défaire de tous les autres, mais pas du maître, il était l'oeil ultime. Le nain présent de l'autre côté de sa table d'opération alchimique le fixait avec insistance et inquiétude.
— Le bleu d'outremer n'est plus, cher ami, lui déclara Blaise de sa voix éraillée. Comme tant d'autres couleurs avant lui.
Il se laissa choir sur un tabouret, aspirant une grande goulée d'air peuplé de vert pomme et de gris anthracite, de bois de pin et d'ébène. L'ambiance chaleureuse se dissipa lorsque l'invité entrouvrit la lucarne, la fumée rendait la visibilité complexe et il aimait regarder ses interlocuteurs dans les yeux.
— Je ferais un rapport à notre roi, lui répondit l'autre, les épaules basses. En attendant, je vous laisse les dernières récoltes de corail et de glycine, travaillez-les avec parcimonie.
— Les conseils de privation sont peu utiles quand d'autres exigent de l'opulence. Scolastique possède de prestigieux commanditaire, dont Sa Majesté, révéla Blaise s'étant relevé pour ranger les alambics et mieux se pencher sur les trouvailles du nain.
— Combien de temps avant que la vérité n'éclate ? s'alarma le vendeur.
Blaise fronça les sourcils.
— La véritable question est : combien de temps vous nous donnerez ? répliqua-t-il, un peu pincé.
— Probablement un an, peut-être plus si nous faisons des réserves en vous rationnant. Nous ne pouvons rationner les couleurs employées pour le quotidien, ce serait...
— Créer un vent de panique, la vérité serait alors évidente, apaisa Blaise d'un geste de la main pour affirmer qu'il comprenait la position délicate des Nains. Va pour un prix plus élevé, je prends vos échantillons.
La transaction terminée, le nain s'esquiva en catimini pour retrouver les siens tandis que le blaireau rangea avec soin les nouveaux arrivants dans une réserve à l'agonie. « Les couleurs disparaissent, ce sera bientôt le tour des mots, Ormirail amorce un changement douloureux, pensa le blaireau gagné par un sommeil agité ».
De son côté, Scolastique regagna son atelier avec un air absent et un pas résigné. Les salutations et effusions autour de sa personne occasionnaient des réponses polies que l'on prenait pour de l'humilité. Au fond de lui, Scolastique était paniqué. La supercherie ne duperait aucunement l'oeil de Sa Masjesté, toutefois, il amoindrirait peut-être la colère avec sa trouvaille. Il avait repéré plus tôt un rouge d'Andrinople que l'on pouvait confondre avec un rouge cardinal. L'impératrice n'aura pas un bleu d'outremer, mais le rouge d'Andrinople amoindrira la déception. Il était grisant de tromper le trompeur !
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