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Le maillot rouge

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Swann

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Le vent souffle fort dans mes cheveux et ramène une infinité de grains de sable sur ma serviette. Je déteste ça. Je déteste qu'ils se glissent dans la reliure de mes livres, impossibles à déloger alors, attaquant la colle en un lent mouvement d'érosion, dans le moindre sachet ouvert de nourriture, produisant ce crissement désagréable sous la dent lors de la mastication, et dans mes sacs, attendant patiemment le moment de se déverser sur mon plancher en particules invisibles à l'oeil nu qui se colleront avec avidité sur la plante délicate de mes pieds. Je déteste les plaques de sable fin qui colle à ma peau mouillée par la baignade car il est inenvisageable de les enlever sans s'en mettre plein les doigts, doigts qui deviennent inutilisables par la force des choses, et alors là...
Je suis en train de livrer un combat perdu d'avance contre ces centaines d'intrus, une moue dégoûtée probablement peinte sur mon visage, quand je la vois. Elle est allongée à même le sable, qui du coup doit s'infiltrer par le moindre interstice disponible, et un frisson de répulsion me traverse. Mon Dieu, l'état de sa douche ce soir... je finis de frictionner mes jambes énergiquement et je me remets à ma lecture. Ou plutôt j'essaie.
Lire sur une plage bondée est un sport olympique. J'ai pris soin de ramener un policier quelconque, le genre qui s'oublie plus vite qu'il ne se lit, écrit en caractère 14 et sans mot de plus de trois syllabes mais impossible de me concentrer sur qui a fait quoi à qui et pourquoi. Des enfants hurlent et courent partout en aspergeant généreusement de sable les serviettes des pauvres innocents venus se détendre après une dure journée de travail, sous les yeux attendris de leurs parents évidemment. Je ne suis moi-même pas forcément partisane de l'éducation militaire mais enfin, il y a des limites. Si MOI je devais ramener ma progéniture sur une plage je ne la laisserai pas galoper partout en braillant comme un veau qu'on égorge sans se soucier le moins du monde du bien-être des autres. Le laxisme et la faiblesse, voilà ce qui gouverne notre société aujourd'hui. On se laisse marcher dessus par nos chers têtes blondes, tout ça parce qu'il faut qu'ils nous « aiment » (idée ridicule au demeurant, les enfants ne sont pas là pour aimer leurs parents mais pour les craindre, de la crainte naissant alors une affection respectueuse) et voilà ce que ça donne ! Une bande de sauvages qu'on dirait tout droit sortie de sa jungle africaine, sans aucun égards ni considération pour le monde qui les entoure. A cause de ces sagouins j'ai à nouveau du sable partout sur ma serviette et je n'ose même pas regarder dans mon sac... comment voulez-vous vous concentrer dans des conditions pareilles ?
Agacée, je jette un nouveau regard sur l'inconnue. Elle est assise maintenant et regarde la mer, bras croisés sur ses genoux relevés. Les plaques de grains minuscules forment un test de Rorschach dans son dos. J'essaie d'y deviner des formes, qu'est-ce que cela indiquerait sur ma personnalité ?, mais je ne vois rien. Rien que du sable qui s'effrite doucement lorsqu'elle suit des yeux certains de ces garnements et que j'ai envie de balayer d'un grand revers de main.
Elle a de beaux cheveux noirs, longs et épais, et un joli hâle qui indique qu'elle doit souvent venir ici se vautrer par-terre. Je réalise alors que nous avons le même maillot, rouge à pois blancs dans un style vaguement rétro comme c'est tellement la mode en ce moment. L'honnêteté me pousse à dire qu'il lui va mieux qu'à moi, ses courbes harmonieuses tendent délicatement le tissu là où il se contente de pendouiller sur mes hanches osseuses et ma poitrine décharnée.
(la gourmandise est une faiblesse. Je ne mange que ce dont mon corps a besoin pour survivre, des plats simples et sans assaisonnement, viandes maigres et légumes bouillis, une simple tisane le soir. Jamais de dessert ou « d'apéro ». Car la faim aussi est une faiblesse qu'il faut combattre ,combat perdu par une majorité ici si j'en crois les cuisses grasses et les panses tendues à craquer qui s'affichent sans vergogne partout où je tourne la tête.)

Elle me sourit et m'adresse un signe de la main. Perdue dans mes pensées j'ai dû la fixer trop longtemps et elle s'en est rendue compte. Gênée d'être prise sur le fait, je rougis et lui adresse un petit sourire pincé avant de détourner rapidement la tête. J'ai honte de ma réaction, nous sommes dans un espace publique non ? J'ai bien le droit de regarder qui je veux, aussi longtemps que je le veux. Et il est évident qu'elle n'attend que ça, à s'allonger telle une romanichel à même le sol... je connais bien ce genre de femmes va, toujours à se donner en spectacle, toujours en quête d'attentions et toujours à pleurer quand « ça va trop loin ». Méprisables. Je me concentre ostensiblement sur la famille à ma droite, pour qu'elle comprenne bien que sa petite personne m'indiffère au plus haut point.
Le père est obèse, la mère à peine moins grasse et les enfants, deux garçons et une fille, piaillent impatiemment autour d'eux tandis que leur génitrice sort plusieurs sachets de biscuits et des sodas d'un énorme cabas. Et c'est la curée, ils se jettent sur la bouffe comme s'ils n'avaient rien mangé depuis des jours (alors que, soyons honnêtes, ils ont tous les trois ce que j'appellerais poliment « des réserves ») et le spectacle de ces porcelets bâfrant gaiement me soulève le cœur. Que l'humanité est donc laide... je décide de faire fi de mon orgueil et de retourner à l'observation de ma jumelle de maillot.

Elle est debout maintenant, sur le départ peut-être ? Je ne peux m'empêcher de noter qu'elle est plus grasse que je ne l'avais cru au premier abord, la cellulite de ses cuisses ressort cruellement dans la lumière rasante de cette fin d'après-midi. Je ne saurais que trop lui conseiller quelques mois de dîners légers et de footing quotidiens pour faire disparaître cette adiposité qui gâte son charme. Si jeune en plus ! Mais enfin, elles se laissent toutes aller maintenant, c'est comme une mode. Elles sont énormes et le revendiquent fièrement, pauvres hommes qui doivent malgré tout réussir à bander pour ça... on en revient à ce que je disais avant, laxisme et faiblesse ! Sa vue ne me plaît plus autant désormais, rien de telle que cette mollesse un peu flasque pour briser tout l'aura romantique d'une personne. Et je reviens sur ce que j'ai dis avant, finalement je mets bien mieux en valeur ce maillot qu'elle.
Je me replonge dans ma lecture, c'est l'heure du goûter et la plupart des enfants sont trop occupés à activer leurs mandibules pour continuer à emmerder le monde. J'arrive enfin à me concentrer et à oublier. La médiocrité. Le gras. Le sable.

Soudain un ballon de foot vient s'écraser à mes pieds, envoyant une giclée de sable sur mon corps, mes affaires, mon livre. Je fais un bond en criant et lève la tête, courroucée. ELLE est là, debout devant moi, provocante sur ses cuisses qui se touchent, un sourire aux lèvres. Derrière elle les porcelets de tout à l'heure guettent ma réaction, dans l'expectative. Elle récupère le ballon, toujours souriante.

« Désolée, je n'ai jamais su viser.
- Vous pouvez l'être, vous avez mis du sable partout ! »

Elle se met à rire à gorge déployée.

« En même temps mamie, si vous aimez pas le sable c'est pas ici qu'il faut venir. »

Elle me fait un clin d'oeil et me tourne insolemment le dos avant de s'éloigner d'une démarche paresseuse. Je tremble d'indignation. La rage me coupe le souffle, la parole. Mamie ?! MAMIE ??
J'ai à peine 40 ans et cette petite grue se permet de me traiter de mamie ? Sale petite... mes jointures blanchissent autour de mon livre alors que j'ai envie de lui sauter dessus et de lui faire avaler de ce maudit sable par poignées. Mamie ! Elle a recommencé à jouer avec les petits obèses, enchaînant passes et feintes dans de grands éclats de rire, m'ignorant superbement. Il me faut un temps fou pour me calmer mais j'y arrive, au prix d'un énorme effort sur moi-même j'y arrive. Je l'imagine dans quelques années, encore plus grasse que maintenant, affalée sur le sable telle une baleine échouée, n'attirant plus que des regards de pitié et de dégoût, incapable alors de mouvoir sa chair molle et informe derrière un ballon... je ne lui ferai même pas l'aumône d'un regard méprisant, je me contenterais de marcher nonchalamment devant elle dans ce maillot rouge dans lequel elle ne pourra même plus rêver de passer un seul bras. Qui sera la mamie à ce moment-là, hein ? J'essaie de me replonger dans ma lecture mais c'est fini, je n'arrive plus à me concentrer. Ses éclats de rire me transpercent comme des aiguilles alors mamie s'en va, elle prend ses affaires et s'en va, la tête aussi haute que le permet sa dignité blessée.

Il me faut toujours un certain temps pour quitter une plage, pour la bonne raison que la simple idée du moindre grain de sable dans ma voiture m'horripile. Il faut d'abord que je prenne une douche sur la plage, aussi soigneuse que possible, puis que j'aille aux toilettes où je me passe une lingette pour bébé sur tout le corps afin de traquer le moindre grain restant et enfin je me change, passe une nouvelle fois mon maillot sous l'eau et c'est bon, je suis prête.
Je suis en train de fermer la tirette de ma robe grise, avant-dernière étape du processus, quand je l'entends. Un bruit sifflant, qui semble être une respiration même si on espère de tout cœur pour la personne capable de produire un tel son que ce n'est pas le cas. Je sors de la cabine, intriguée, désireuse d'aider même, peut-être, et je la vois. La grue. La romanichel aux cuisses grasses. Mamie. Avachie contre les lavabos, l'air mal en point. La partie de foot et son petit éclat mesquin contre moi ont visiblement mis ses bronches à rude épreuve. Elle a dû venir ici faire une pause, se rincer le visage au frais et bim, la crise d'asthme qui vient sans prévenir. Que c'est bête. Je m'approche, fascinée. Elle halète de plus en plus fort, ses yeux sont exorbités, elle se griffe la poitrine comme si elle espérait y creuser un trou pour faire entrer de l'air. Elle me fixe mais entre la panique et le manque d'oxygène je ne suis pas sûre qu'elle me voit.
Je me penche vers elle parce que vraiment, c'est fascinant. Les mouvements convulsifs de ses poumons. Sa gorge qui se contracte douloureusement à l'affût de la moindre particule d'oxygène. Ses lèvres sèches qui deviennent bleues. Elle tombe vers l'avant, ses ongles raclent le carrelage sale comme s'il pouvait l'aider à mieux respirer et j'ai une vue imprenable sur son dos lisse et bronzé, plein de ce sable qui m'hypnotisait tellement tout à l'heure. J'hésite, elle m'a traité de mamie quand même, mais la pulsion est trop forte et je me mets à frotter vigoureusement, soulagée de pouvoir enfin la débarrasser de tous ces parasites géologiques. Sa peau est glaciale, humide d'une sueur malsaine mais le sable en tombe facilement. Je ressens une satisfaction presque orgasmique à l'idée de rendre à son dos sa pureté originelle.
Dès que j'ai fini, que sa peau est de nouveau lisse au toucher, je me relève et vais me laver les mains. Ce serait quand même le comble que je ramène du sable chez moi après lui avoir rendu service ! Je ris rien qu'à l'idée. Puis je récupère mon sac, jette un dernier regard à ses mains aux ongles retournés qui tente toujours de creuser le carrelage (je me répète mais c'est absolument fascinant) et sors rejoindre ma voiture sur le parking. Dans mon dos les halètements laissent brusquement place à un profond silence. Je continue ma route, apaisée.
Mamie déteste le sable.
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Marie Quinio · il y a
Wow j'ai adoré !!! Bravo superbe, mais où sont les autres lecteurs ??? Vous les avez supprimés aussi ? ;)
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Swann · il y a
Je ne m'attaque qu'à ceux qui ne me lisent pas !
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Marie Quinio · il y a
haha :)
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