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Le magot

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JACB

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Sous la visière d’un chapeau crasseux, des yeux noirs fouissaient le paysage à hauteur de la colline : Joris épiait la maison qui s’y plantait. Un vent de compétition flottait comme toujours à cette saison en émoi dans la campagne.
Du seuil de la porte à la gorge du toit de tuiles rampait une treille variqueuse.
Elle offrait au gel de décembre, des pampres jaunis, des grappes racornies, portion congrue des passereaux sédentaires mais aussi une ombre malingre au banc amène aux rêveries pour qui savait s’y poser comme dessous s’y coucher. Ce que faisait Nic le chien truffier chaque jour après ses balades harassantes dans le domaine, aux basques de Gaston. L’animal allongé délassait pattes et museau, l’homme assis rêvait aux diamants noirs précieusement calfeutrés à la cave dans le torchon de Léonie. Quelques deux kilogrammes de pure moisissure végétale au parfum capiteux, celui de la terre, la sienne, celle de son domaine hérissé de chênes secs, des creusets prolifiques affolant le flair en maraude de Nic.
Gaston se mit à fixer son chien, ses oreilles en dentelle, ses moustaches drues comme celles d’un phoque, les poils blancs semés sur ses babines molles, autour de ses yeux fermés. Les pelotes de ses pattes antérieures accusaient des coupures gercées sous ses ongles terreux. Douze ans déjà que Nic précédait son maître sans faillir à la quête, sniffant, aboyant, creusant au lever d’une truffe. L’homme n’avait jamais eu pareil chien truffier ; il était le seul des quatre qu’il eût dressés qui ne se soit jamais trompé, drogué, semblait-il, aux émanations sulfureuses de l’or noir du Périgord.
Et pourtant aujourd’hui, rien ! Il n’avait rien trouvé ! L’année promettait abondance et qualité. Même Joris, le vieux de la ferme du bas cavait avec succès sous les charmes, dans sa futaie trop acide.
Comme s’il devinait les interrogations qui planaient sur sa tête, l’animal s’éveilla, se redressa doucement, planta le rond de ses pupilles dans le regard clair de son maître. Très préoccupé, Gaston ne prêta aucune attention au point opaque qui embrumait les yeux fidèles. Dans trois jours c’était marché à Saint Alvère, il fallait récolter davantage ! Comme s’il en devinait lui-aussi l’urgence, le guetteur se fondit prestement dans l’horizon des feuillages derrière la croupe rose et rebondie de sa truie Félicie.
Au souper, Léonie se plaignit qu’il manquait non pas un (du fait du repas) mais trois gallinacés dans la basse-cour ; le rabassier grommela :
— Encore ce satané renard, il a saigné un lapin chez Joris il y a deux jours ! On va lui faire la peau à celui-là dès qu’on en aura fini avec les truffes.
La saison battait son plein, il ne fallait pas distraire l’odorat des chiens avec un Goupil. D’autant que Nic... Dubitative, la femme hocha la tête. Les roulottes amarrées depuis deux jours à l’orée de la forêt et les marmites fumant sur les feux de bois ne lui soufflaient rien de bon...
Le lendemain au jour naissant vierge de tout effluve parasite, ils étaient partis de concert sous les chênes tout juste poudrés de givre, Nic nez au sol, Gaston panier au bras. Dix heures passées, des kilomètres dans les pattes et dans les bottes, des arrêts incertains et des terriers sans butin, l’équipage rentra encore une fois bredouille.
Pas de sieste sous le banc. La treille s’offusqua en silence. Gaston attacha Nic à la niche afin qu’il réfléchisse, se concentre... Tout petit, c’est ainsi qu’on le punissait de ses écarts à la tâche, une sauterelle poursuivie, un lièvre levé, un lézard débusqué... des vagabondages de chiot étourdi. C’était il y a si longtemps ! En soupirant, il cala ses pattes usées dans la paille. Le parfum du buis le berça dans l’ombre de la grange.
Lundi, sous la halle, le vieux paysan exposerait aux regards gourmets les précieuses pelotes brunes. Il voyait déjà les restaurateurs avides se pencher sur le torchon brodé de Léonie. Les offres sifflaient à ses oreilles... les pâtes fraîches de Pascal au menu du Faisan Doré ou les consommés aux asperges de Jules à la carte du Lion d’or, dans quelles cuisines, sous quel couteau savant échoueraient-elles ? Elles iraient au plus généreux, elles valaient leur pesant d’or. C’était surtout leur commerce qui le réjouissait.
Léonie et Gaston avaient petit à petit fait fortune : un joli magot enterré derrière la grange au pied du buis hors d’âge. Leur récolte éveillait bien des jalousies dans la famille, au village, chez les voisins !
Le coq s’égosillait quand Gaston vint détacher le chien sans une caresse. La veille Léonie avait rempli son écuelle d’une soupe au pain où nageaient quelques peaux grasses de la poule qui manquait légitimement depuis hier au poulailler puisque échouée dans la marmite. Il n’y avait pas touché ! Il avait rêvé qu’au clair de lune il grattait, grattait dans la poussière pour se trouver truffe à truffe ; à ses oreilles tonnait la voix de son maître : « Cherche ! Cherche ! » Dans un brouillard oculaire, il s’était assoupi valsant comme un bienheureux dans des tourbillons légers de papillons bleus et roses qui n’avaient pas de parfum !
— C’est à ce moment-là que j’ai vu le trou ! Mon sang n’a fait qu’un tour.
— Et vous m’avez contacté !
— Oui. Je vous remercie d’être venu si vite !
— Pourquoi vous n’avez pas prévenu les gendarmes ?
— C’est que... voyez-vous... c’est une grosse somme, je ne voudrais pas que cela se sache !
Devant Gaston accablé, l’homme sortit son pendule, le fit vaciller au-dessus du torchon de Léonie. Les tendres pépites n’engendrèrent aucune émotion sur le fil tendu.
— J’ai l’intime conviction que votre voleur vous a épié ! Vous savez, les nuits de pleine lune on y voit comme en plein jour. Quelle idée de planquer ainsi tous vos sous ! Vous auriez pu les déposer en sécurité sur un compte à la banque ?
Là-haut, Joris et Félicie s’étaient postés comme à l’accoutumée pour voir où en était le voisin. Très intrigués ils ne perdaient pas une miette du spectacle.
Un bruit mat et rythmé hacha joyeusement le silence. Couché sous le banc, Nic remuait la queue qui heurtait en cadence le pied variqueux de la treille.
Le sourcier éclata de rire :
— En voilà au moins un que cela laisse froid !
— Ne faites pas attention, c’est un vieux cabot ! Allez bouge-toi de là, bon à rien !
Délogeant le chien boiteux, les deux hommes se sont assis sous les pampres nus. En contrebas, une chenille chamarrée se contorsionnait sur le chemin : quatre roulottes suivies d’une troupe de gamins dépenaillés.
La treille noueuse riait sous cape. L’argent n’a pas d’odeur, c’est bien connu.

PRIX

Image de Eté 2016
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Lange Rostre · il y a
Une histoire qui vous accroche du début à la fin.
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Didier Poussin · il y a
Animal de compagnie , d ' un avare mesquin , mal récompensé
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Moeun Touch · il y a
Encore magnifique!
Une belle histoire avec les truffes et des paysages campagnards, qui finit avec un joli proverbe. Encore un Wow pour votre style! Bravo.

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Philshycat · il y a
Haletant !!
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Keith Simmonds · il y a
Bonjour,JACB! Mon haïku, “En Plein Vol” est maintenant en Finale et je vous invite à venir le lire et le soutenir si le cœur vous en dit! Merci d’avance! Bonne journée! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/en-plein-vol
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Violette · il y a
L' ambiance de la campagne et des paysans d'autrefois se retrouve dans ce récit, mon vote.
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JACB · il y a
Merci Violette d'y avoir été sensible.
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Virgo34 · il y a
réalisme et émotion se confondent...
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JACB · il y a
Ravie que cela vous ait plu Virgo34. Merci pour votre appréciation.
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Jo Hanna · il y a
J'aime beaucoup, c'est vraiment bien écrit comme toujours avec vos textes !
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JACB · il y a
Voilà un avis qui m'est précieux Johanna, merci.
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Jo Hanna · il y a
Mais c'est sincère.
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JACB · il y a
Je n'en doute pas et ça m'est d'autant plus précieux; le style, l'écriture sont souvent occultés au profit des sujets.
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Jo Hanna · il y a
Oui c'est vrai malheureusement, alors que le style est très important pour la qualité d'un texte !
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Alain Adam · il y a
Rien de plus agréable qu'un style d'écriture qui vous charme, bravo... mon vote! Je viens d'écrire "Venezia" en souvenir de....
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JACB · il y a
J'ai lu Venezia avec beaucoup d'émotion Alain; merci pour votre appréciation.
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Guy Bellinger · il y a
Le cadre, l'atmosphère, les personnages, le chien, tout fait vrai dans ce texte au demeurant fort bien écrit.
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JACB · il y a
C'est une fiction campée dans d'authentiques paysages avec des personnages que l'on peut croiser sur les marchés aux truffes (il suffit de les écouter et de les observer) et un brave chien qui ressemble à un des miens aimé et disparu aujourd'hui.Voilà vous savez tout Guy. merci pour votre vote.
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