Le magicien Orlando

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Jeune écrivain talentueux.  [+]

Image de Automne 2020
La première fois que j’ai vu mon ami Orlando, ce fut dans le sud de Chicago, il avait tout juste six ans. Vous ne trouverez nulle part de traces de sa naissance ou de récits sur sa petite enfance, pour la bonne et simple raison qu’avant ses six ans, il n’existait pas. Il est apparu comme par enchantement le 8 juillet 1938 dans le salon du magicien Bim Gimoli.
À vrai dire, en 1938, le vieux Bim était plus facteur que magicien. Il avait perdu tous ses pouvoirs lors de la grande dépression ou pendant la Première Guerre mondiale, je ne me souviens plus très bien. Toujours est-il que, dans notre quartier, on l’appelait Bim le magicien.

Ce 8 juillet 1938 fut un jour particulier : c’est le jour de juillet le plus froid jamais enregistré à Chicago. Vous pouvez facilement imaginer la surprise de Bim qui, alors qu’il se préparait à faire sa tournée dans son gros manteau d’hiver, entendit quelqu’un toquer à la porte :
— Bim, c’est moi, ton fils, le magicien Orlando.

La veille au soir avant de se coucher, Bim avait fait deux prières : il espérait qu’il ne ferait pas trop chaud pour ne pas souffrir en distribuant le courrier ; mais surtout, il demandait en sanglotant qu’enfin le destin vienne briser sa solitude.
Bim avait été exaucé ! Pas la peine d’aller appeler la police, Bim savait qu’Orlando était son fils. D’ailleurs, qui d’autre que son fils aurait pu toquer chez lui si tôt le matin dans un costume de magicien ?

À l’école, nous étions tous fascinés par Orlando : ses tours de cartes, ses spectacles, ses formules magiques… Mais surtout, ce que nous admirions chez lui, c’est cette volonté de toujours vouloir nous surprendre avec de nouvelles fantaisies. Pour tout vous dire, alors qu’il allait avoir quinze ans, c’est son père qu’il surprit le plus. Orlando, qui était accepté dans le lycée le plus prestigieux de Chicago, décida que cela ne l’intéressait plus et entreprit un tour du monde pour parfaire ses talents de magicien.

Il ne revint à Chicago qu’en 1961 alors que je venais de perdre mon travail dans un magasin de vente automobile. Il était déjà à l’époque considéré comme un des plus grands magiciens de son temps. Quand il vit que j’étais devenu presque mendiant, il décida de me prendre comme assistant. Orlando m’enseigna des tours très simples : comment transformer le lait écrémé en jus d’orange pressée ou bien comment créer de la fumée en tapant trois fois des pieds.

En 1965, nous fîmes le tour de l’Italie, tout le monde s’arrachait son talent. Le maire de Napoli ne jurait que par lui et le comte de Genoa le fit venir trois fois. Nous étions heureux tous les deux jusqu’au jour où l’on apprit le décès du vieux Bim Gimoli. Orlando était anéanti. Il passa des nuits sans dormir et un matin il me réveilla et me dit :
— Mon ami, il est temps de rentrer à Chicago ! Je me dois d’animer le plus grand spectacle de magie de l’Histoire de l’Illinois, c’est la seule façon que j’ai trouvée pour honorer la mémoire de mon père bien aimé.

Quel succès ! Des milliers de gens s’étaient réunis devant la maison de Bim Gimoli pour admirer Orlando. Il commença son spectacle, comme à son habitude, par un tour relativement simple : faire voler un membre du public. Mais là… Ce fut impossible ! Des gestes de bras, des cris en latin, en chinois, rien n’y faisait. Le cobaye ne bougeait pas. Orlando tenta même des formules interdites pour réussir son tour. Mais rien à faire ; à son tour, il perdait ses pouvoirs.
Humilié, il partit en courant sans que je puisse le rattraper. Quant à moi, j’étais désespéré. Mon ami avait disparu et mon existence perdait tout son sens. J’entrepris alors un tour du monde afin de pouvoir débusquer Orlando de l’endroit où il se cachait.

Au fur et à mesure de mes recherches, je commençai à croire qu’il était décédé. Car en quatre ans, je n’ai pas croisé une personne qui l’ait aperçu. Je rentrai à Chicago à la fin de l’année 1969 avec l’intention de redevenir vendeur auto et avec l’intime conviction que ma vie était finie et que je ne continuais à exister que par habitude.

Le 8 juillet de l’année 1978 fut une journée caniculaire, une des plus chaudes que j’ai connue. Depuis huit ans, je traînais ma misère chez un concessionnaire automobile du nord de Chicago. Mais ce matin là, il faisait trop chaud et, pour une fois, je décidai que mon patron Joey Charton devrait faire sans moi.
Ma surprise fut totale quand à 8 h 41, je vis venir Orlando en tenue de facteur. Je l’avais cherché dans le monde entier et ça, pendant des années. Je n’avais pas imaginé que c’était lui qui distribuait mon courrier.

Après avoir beaucoup bu pour célébrer nos retrouvailles, je décidai qu’il était temps d’aborder le sujet qui nous avait séparés : ses pouvoirs !
— Orlando, à l’époque tu étais endeuillé, tu te dois de réessayer. C’est criminel d’abandonner un talent pareil. Pense à tout ce que tu pourrais…

Et au beau milieu de ma phrase, je me retrouvai à léviter à plusieurs mètres du sol. Orlando riait et comme par enchantement des centaines de passants entamèrent un chant que je trouvai très amusant  :
— Le roi des troubadours est de retour. Orlando est là ! Et il connaît plus d’un tour. Le grand magicien vous émerveillera. Oubliez Houdini, ici bas il n’y a qu’un roi, Orlando de Chicago, pour toujours notre héros ! Ooooohhh !

Orlando décida que, pour fêter son retour, il devait offrir à chaque habitant de Chicago un très beau cadeau. Il fabriqua un lampadaire magique ; il suffisait de rester plus de dix secondes dessous pour obtenir une année de bonheur. L’idée était charmante !
Cependant, les habitants de Chicago étaient beaucoup trop pressés et personne ne pouvait rester la durée escomptée. Nul n’a pu profiter du cadeau qu’ils auraient pourtant apprécié. Alors, Orlando changea de plan et me dit très gentiment :
— Je me suis trompé, ce que j’offre aux gens n’a jamais été une récompense, je ne leur donne pas de l’argent ou du bonheur. Je leur offre de la magie… C’est la seule chose que je possède et c’est la seule chose que je peux offrir. Voilà mon idée : donner la possibilité à chaque habitant de la ville de maîtriser un tour de magie.

Jamais des mots ne furent plus vrais, cette politique eut un résultat fantastique. Les gens distribuaient le courrier en tapant cinq fois des pieds. On vendait des autos en tapant sur le capot et on cultivait des kilos de petits pois en se tordant le doigt. Pour le remercier, Orlando fut nommé maire et, chaque nuit, les gens se rendaient à l’hôtel de ville pour profiter de spectacles gratuits.

Mais, un beau matin de juillet de l’année 1988, alors que personne ne s’y attendait, Orlando nous a quittés. Cette fois-là, je ne l’ai pas cherché. Je me doutais qu’il était rentré dans le pays où il est né. Il distribue peut-être le courrier dans son monde enchanté. Peu m’importe, je sais qu’il est en paix et je n’oublierai jamais tout ce qu’il m’a apporté.

Quant aux amis d’Orlando, la grande majorité est décédée et malheureusement la plupart de nos descendants ont oublié qu’ils possédaient tous sans exception un pouvoir digne de renom. Si vous venez de Chicago et que vous lisez cette courte histoire, tapez des pieds, aussi fort que vous le pouvez, on ne sait jamais ce qui peut arriver.
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Chris Falcoz · il y a
J'ai eu un peu de mal à entrer dans l'histoire au début, mais elle est sympa :)
Je ne peux imaginer par contre que les habitants n'aient pas eu le moindre soucis avec leurs tours de magie... On va dire que c'est magique !
J'aime bien l'idée de fin.

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Atoutva · il y a
La vie est magie. Et l'histoire aussi puisque le lecteur n'a pas le temps de s'ennuyer.Une histoire qui fait penser à Pinocchio.
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Tess Benedict · il y a
J'aime beaucoup, c'est léger, fantaisiste à souhait et vous met de bonne humeur dès le matin, avant même le passage du facteur! Je peine à croire que les 150 soi-disant lecteurs aient vraiment lu votre histoire. Apparemment il suffit de cliquer pour avoir "lu"...Défaut du système. Le compteur devrait fonctionner si l'on est capable de rester plus de 3 minutes sous le lampadaire des mots.
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Kolgard Sino · il y a
Très jolie histoire. ça m'a fait pensé à Pinocchio et aussi un peu à Benjamin Button !
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Nelson Monge · il y a
Une belle odyssée, qui replonge au plus profond de l'enfance et fait voyager.
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Randolph B. · il y a
Ce récit confirme mon impression à la lecture du jardinier du Comte Dantay , vous êtes un excellent conteur. Dans un registre différent, merveilleux au sens figuré, ou au sens propre ? Bref, je vous propose de lire "la bulle et la carapace ". Au plaisir de lectures croisées..
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour ces moments d'enchantement!
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Lyne Fontana · il y a
Une charmante histoire.
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Paul Jomon · il y a
Une parenthèse merveilleuse et magique dans la vie des Chicagoans.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un beau moment d'évasion magique !

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