Le lys maculé

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Château de Vincennes, 1593

Le duc de Rambouillet se trouvait en fort belle compagnie ce soir-là; et sous le besoin d’impressionner ces dames ainsi que sous l’effet du vin, il les entraîna dans les jardins en direction du donjon. La légende voulait que feu notre bon roi Charles IX se montrât dans ce même lieu aux alentours de minuit, son ectoplasme transpirant encore le sang royal.
Les trois silhouettes gloussantes dans l’obscurité disparurent par l’ouverture et entreprirent de gravir les escaliers suintants d’humidité.

À la grande déception de ces deux dames, feu le roi Charles IX ne se montra pas. Le duc ne put se résoudre à reprendre directement le chemin du bal après une telle déconvenue et il voulut voir la cellule où son prédécesseur avait été enfermé pendant près de dix ans. Peut-être y aurait-il de quoi enflammer l’imagination de son auditoire. Un pâle rayon de lune, filtré par les feuilles des arbres environnants, tâchait le sol de lumière çà et là. Il vit alors une inscription gravée sur une pierre que la clarté lunaire faisait paraître plus profonde qu’elle ne l’était réellement. Les deux duchesses avaient commencé de trouver le temps long et s’en étaient retournées en direction du bal. Le duc déchiffrait la gravure, chose que l’alcool rendait difficile, lorsqu’il s’en rendit compte. Il en fut accablé, lui qui menait d’ordinaire si bien ses entreprises. Il se hâta donc de rejoindre, lui aussi, le lieu des festivités afin de rattraper sa bévue.

Plus tard dans la nuit, le vin le fit délirer; il se mit à proférer des incongruités au sujet de têtes, de mauberts, et récita en boucle une série de lettres et de nombres. Les loups étaient tombés voilà plusieurs heures, le bal masqué n’avait plus rien de masqué et tout ce beau monde put assister à l’égarement du duc.

Le duc de Rambouillet fût retrouvé dans les jardins par un couple malchanceux, la nuit suivante, genoux à terre et le haut du corps reposant sur un parterre de lys. Son sang gouttait sur les fleurs maintenant à demi écarlates.

*********

Monsieur le duc de Montmorency avait ouï parler du sinistre sort qui avait frappé ses deux derniers prédécesseurs mais cela ne l’avait pas inquiété outre-mesure et il avait accepté d’être le nouveau conseiller. Un jour qu’il mettait de l’ordre dans la bibliothèque de son cabinet, comme il aimait à le faire de temps à autre, il découvrit un papier froissé, glissé dans la tranche d’un ouvrage intitulé Abrégé de la Vie de Charles IX. Il l’en extirpa, le posa sur son secrétaire et l’aplatit de la paume de sa main. Il crut y lire les lettres et chiffres suivants: “A. BR LATETE MAUBERT 71-72”. Le tout était écrit d’une écriture maladroite et semblait incomplet; l’auteur avait laissé de l’espace entre les mots. Frappé de curiosité, il reprit le livre et vit que le marque-page était placé à l’endroit où la mort de Charles IX était contée. Venant à penser que le hasard n’y était pour rien et qu’il s’agissait là de la volonté cachée de l’auteur du papier de lui transmettre une information, il décida de se rendre sur les lieux de la mort du roi.

Le donjon n’était alors pas utilisé comme prison et seules quelques rares personnes y avaient été enfermées durant ces dernières années. À ce moment-là, il n’abritait aucun prisonnier; ajoutant à cela les avantages de sa condition, le duc de Montmorency put donc en inspecter chaque pièce. Il finit par trouver ce qu’il cherchait dans ce qui avait été la cellule du marquis de Lorient, un de ses prédécesseurs qui avait été arrêté sous d’obscures prétextes et qu’on n’avait pas revu après qu’il eut été transféré à la Bastille. L’inscription à l’écriture maladroite était effectivement incomplète, sur la pierre il était permis de lire ceci: “A. BR dit LATETE de la MAUBERT 71-72 10.ANS. PLC M”. Il reporta la gravure sur un carnet et retourna à son bureau.

Cela faisait longtemps que le char flamboyant d’Hélios avait amorcé sa descente et le duc dut allumer un feu dans la cheminée pour continuer ses recherches. Il prit le papier froissé et s’installa sur un fauteuil près des flammes, pour mieux y voir. Telle ne fut pas sa surprise lorsque, sous ses yeux, se tracèrent progressivement des lettres puis des mots, apparemment au contact de la chaleur du feu. On pouvait à présent, en outre, y lire: “Place Maubert, Paris”.

Le duc de Montmorency ne pouvait ignorer le danger qui le guettait sûrement; le duc de Rambouillet avait découvert quelque chose qu’il était supposé ignorer et en était mort; il en était de même pour le marquis de Lorient. Sa mort pouvait être imminente si l’on avait surpris ses recherches. Il décida de quitter Vincennes pour Paris sur-le-champ et s’y en alla en poste, accompagné seulement d’un gentilhomme de confiance.

La chevauchée fut rapide et ils furent bientôt arrivés sur la place Maubert, renommée pour ses exécutions en tout genre et encore pleine de monde en ce début de soirée. Le duc cherchait une auberge où passer la nuit quand il entendit une phrase des plus banales mais qui le fit sursauter. “Bien le bonsoir, Latête !” Le boulanger ventripotent fit un geste de la main en direction d’un homme qui fermait sa boutique de chapelier.

Le duc descendit de cheval et confia ses rennes au gentilhomme qui l’accompagnait. Il entreprit de suivre le chapelier qui remontait la rue Lagrange. Ce dernier s’engouffra soudain dans une petite ruelle. Alors qu’il s’approchait d’une porte à l’aspect délabré, le duc le plaqua contre le mur et lui mit son son épée contre la gorge. Un homme sain d’esprit ne livrerait pas des informations confidentielles le concernant de plein gré à un inconnu, et le duc, se sachant en danger, n’avait plus rien à perdre. Le duc l’interrogea à propos de son identité; le jeune homme répondit du mieux qu’il put, la voix tremblante. Il disait s’appeler Amadys Latête et avait 19 ou 20 ans, il n’aurait su le dire exactement, il aidait son oncle dans sa boutique de chapelier sur la place Maubert depuis depuis ses dix ans. Le duc de Montmorency lui demanda s’il savait à qui appartenaient ce qui ne pouvait désormais n’être que des initiales: “A. BR”. Le chapelier témoigna une surprise manifeste à l’évocation de ces lettres mais prétendit ne rien savoir. Quelques gouttes de sang perlèrent et s’écrasèrent sur le sol en terre battu. Il murmura: “C’est moi, Amadys Bernard de la Roche”. Le duc décréta qu’il disait la vérité et, percevant un mouvement vif à l’orée de la ruelle, s’en fut rejoindre le gentilhomme, laissant le pauvre homme à demi évanoui, tremblant de peur et de soulagement.

Plus tard, alors que le gentilhomme et le duc mangeaient dans une auberge, celui-ci sentit une flamme le dévorer de l’intérieur. Aveuglé par la douleur, il monta se coucher mais la souffrance, au lieu de diminuer, augmenta. Bientôt, le gentilhomme monta à son tour dans la chambre. “Monseigneur, lui dit-il, veuillez m’excuser d’avoir pris la liberté de verser de la ciguë dans votre boisson, mais vous vous étiez engagé trop loin dans la découverte d’un secret qui vous dépasse. Quoique, à présent, je puis vous le dire; j’agis sur les ordres de feu sa majesté Catherine de Médicis qui attendait de ma personne que je veillasse à ce que la mémoire de feu son fils ne fût pas entachée. Car le jeune Latête de la place Maubert n’est autre que le fruit de l’union coupable entre une pauvresse huguenote et feu notre bon roi Charles IX à la veille de la St Barthélemy.”
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