Le lys

il y a
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Il y eut May, Verne, Klein, Vian, Genevoix, Stevenson et Druillet, Moebius, Corben... Puis Van Vogt, Wodehouse, Giono, Brown, Flaubert, Harrison, Steinbeck, Süskind, Maupassant, Renard, Gide ... [+]

Une journée sans. Elle l'avait sentie avant même de se lever, en terminant une mauvaise nuit dans sa chambre au premier étage de leur nouvelle maison. Ses parents avaient dû venir s'installer dans cette région qu'elle ne brûlait pas de connaître et le déménagement s'étant fait en ce mois d'août, pas de vacances pour cause de budget. Ses copines, restées chez elles, étaient loin maintenant, et de toutes façons, suivaient leurs parents vers le Sud ou partaient en voyage. Elle serait définitivement seule pendant toutes ces longues semaines d'été. Leur voisine, une vielle dame, leur avait vanté les charmes de sa petite ville, sa proximité avec un joli lac où l'on pouvait se baigner, les belles randonnées dans les montagnes environnantes et une fameuse distillerie à visiter sans faute. Des trucs de vieux, quoi. Sa mère l'exhortait à faire connaissance avec les jeunes du quartier, mais bof... elle voulait ses copines à elle ! Et leur rue, affreusement vide et triste, n'incitait guère aux rencontres. Envolée sa belle humeur habituelle !

Toujours assise à l'arrière de la voiture, elle n'avait rien d'autre à faire que de regarder les bas-côtés défiler le long de la route. C'est ainsi que près de l'entrée du lotissement elle avait remarqué un ancien chemin de terre. L'après-midi, décidément trop long, l'avait poussée à sortir et elle se trouvait maintenant devant le débouché du chemin sur l'asphalte. Si peu emprunté que seules subsistaient deux longues traces caillouteuses, étroites et dénuées d'herbe, ultimes témoins de son utilité passée. Elle  s'engagea sur l'une d'elles.

En avançant, elle remarqua les troncs régulièrement espacés des arbres morts bordant le talus envahi d'herbes folles. En arrière plan, les toits du lotissement, pourtant proches, s'estompaient déjà. Ses pas la menèrent devant un grand portail fait de barres de fer en forme de lances, reliées entre elles par de fortes traverses aussi vieilles et rouillées que le reste. D'imposants piliers au sommet en pyramide, taillés dans un calcaire gris-blanc, encadraient les deux vantaux entrouverts dont le bas se perdait dans le sol et les orties. Sa curiosité en éveil, elle se mit de côté pour se faufiler dans leur entrebâillement désormais figé par le temps et le silence.
 
Une ancienne ferme. Les murs, faits d'une espèce de terre ocre, rugueuse, érodée, reposent sur un soubassement de plusieurs rangées alternées de gros galets penchés et posés sur chant, formant comme des arêtes de poisson. Un aspect bien différent de ce qu'elle a pu voir par chez elle. Un coup d'œil par la porte d'entrée, et l'impression d'une maison abandonnée, mais sans être morte, la fait ressortir aussitôt, mal à l'aise. Adossée à un côté, la remise en bois n'a plus ses portes. Au dessus, les planches disjointes de son pignon noirci par le soleil laissent échapper un reste de foin devenu gris. Des nids d'hirondelles s'accrochent aux poutres du toit. Dans le sol poussiéreux, elle se baisse pour mieux distinguer, bien géométriques, de minuscules cratères de sable fin : des pièges de larves de fourmilions.
Comme bien souvent dans cette région, un grand tilleul était planté dans la cour. Il est encore là, sa belle ramure protégeant toujours des grosses chaleurs d'été la large façade orientée au sud. Des planches clouées à même le tronc forment les barreaux d'une drôle d'échelle menant à une cabane toute de guingois nichée tant bien que mal entre les branches maîtresses. Des gosses du quartier ont déjà pris possession des lieux. Une légère inquiétude la saisit : « S'ils arrivaient ? ». Mais elle se reprend vite, l'état délabré de leur repaire la rassure : « Ils ne viennent plus ». Elle en prend une photo avec son portable, mais au moment de l'envoyer à ses amies, le message « Pas de réseau » la prend au dépourvu et la laisse perdue, seule dans ce silence qui l'entoure. Ce qu'elle prend pour du silence n'est en réalité que l'absence des bruits habituels de la vie ordinaire, ceux du voisinage, de la circulation...

Elle a beau en explorer tous les recoins, le jardin paraît bien plus grand que vu du dehors. Telle un rempart le protégeant, la clôture en palis de châtaignier, aux brèches comblées de ronces vigoureuses, semble reculer à chacun de ses pas, dilatant cet espace clos, le maintenant hors de portée de l'extérieur.

Traces bien alignées se coupant à angle droit, le quadrillage d'un potager est encore visible. Le carré des aromates est reconnaissable : en fleurs, thym et romarin couronnés d'abeilles affairées s'étalent autour d'un vieux laurier aux feuilles sombres et vernissées. Plus loin, des tulipes affichent fièrement leur rouge incarnat au pied de pommiers et cerisiers chargés de l'or et du rubis de leurs fruits mûrs. Elle n'est pas experte en jardinage, mais elle sait que ces fleurs et ces fruits n'arrivent pas à maturité ensemble. Alors ?

Devant la grande façade, le bassin, cerné de feuilles mortes et de lierre, impose toujours sa présence. La pierre en est presque submergée par une végétation envahissante en quête d'humidité. Identique à ceux du portail, un pilier émerge de cette masse touffue, portant la sortie d'eau à tête de dauphin en métal d'où jaillissait jadis la fraîcheur d'une source vive. Maintenant, son bouillonnement a laissé place à un filet d'eau si mince que le moindre souffle d'air le disperse en fines gouttelettes. Du creux de la main, elle s'y humecte les lèvres. Comme l'eau, la vie domestiquée a reflué. Plus sauvage, une autre la remplace.  

Cachée par l'énormité du tronc du tilleul, une balançoire avait échappé jusque là à ses regards. Manifestement, elle va avec la cabane perchée au-dessus. Faite d'un vieux pneu retenu par deux chaînes reliées à une grosse branche, elle lui inspire modérément confiance. Lasse, l'adolescente s'y installe avec précaution pour échapper au soleil. Reprenant son téléphone, elle essaie à nouveau, mais un autre message, « Batterie déchargée », la surprend « Déjà ? ». Impossible ! elle était pleine juste avant de partir !
Déçue, fatiguée, elle reste là, l'esprit dans le vague, gagnée lentement par l'atmosphère apaisante de ce lieu secret. Les rumeurs du lointain disparues, elle perçoit peu à peu les sons qui l'entourent : toc-toc austère d'un pivert, bourdonnement obstiné d'abeilles... Une ombre d'un beau roux disparaît derrière un buisson : un renard ? Attiré par la moiteur de ses mains, un papillon se pose sur l'une d'elles et semble vouloir y rester. Touchée, elle fait son possible pour ne pas bouger. Le soleil tourne, le temps s'alentit... Remontant de sa mémoire, un air ancien lui vient aux lèvres : « La maison près de la fontaine... l'enfance, l'éternité... ».

L'après-midi avance, les ombres grandissent, accompagnant la pénombre naissante.

Une autre voix... L'impression de fredonner en chœur. Elle se retourne : personne. Malgré son geste, le papillon ne part pas.

Encore cette voix, mais dans sa tête... Surprise mais pas effrayée... Pas de mots, mais des pensées... Indistinctes... plutôt agréables, rassurantes... Une pause, puis elle accepte cette présence. Un gros coléoptère s'approche. Un lucane ? non, il n'est pas noir. Et puis il n'est pas gros, il est grand. Grand et d'une belle couleur claire. Insistant tout en paraissant craintif, il se pose de place en place, décrivant une spirale se resserrant autour de la jeune fille. Des pensées plus précises lui parviennent, se focalisent sur un mot... Pas un mot, un nom... Cléo... Celui de sa grand-mère ! non, non, pas Cléo... « Cléophée », oui, c'est ça !
D'un bond, elle se dresse, saisie par cette révélation ; le temps de réaliser, ce qu'elle prenait pour ce gros insecte s'enfuit en courbes rapides et légères. Sans savoir pourquoi, elle quitte la balançoire et craignant de le perdre de vue, le suit en courant. Elle arrive ainsi auprès d'un bel églantier en fleurs. Le pied de l'arbuste est couvert d'une multitude de taches colorées : muguet, perce-neige, campanules, jacinthes des bois... Au milieu de ce tapis de blancs et de mauves, se dresse, éclatant, un superbe lys aux reflets opalescents. Tandis que son esprit ressent une présence, une certitude s'impose à elle : « c'est ici ! ».
Agenouillée devant ce parterre nuancé et odorant, elle appelle :
– C'est toi, Cléophée ?
Une pensée féminine hésite, puis plus confiante, s'affermit et fait écho aux siennes. Encore un temps. Issue de l'intérieur, une douce lueur vient teinter la corolle du lys et révèle une mince silhouette. Se dégageant alors de son abri, en sort, nimbée d'un halo nacré, une forme ailée et gracile : une fée !

Incroyable ! Le choc. « Impossible, je rêve ! ».

Mais l'esprit de la fée, bien présent, résonne dans sa tête et l'interroge. L'adolescente confie son nom, le contact se noue, leurs pensées fusionnent.

Elle comprend alors la singularité du lieu et ses fantaisies, son isolement, son ailleurs, son abolition du temps, son foisonnement de vies, sa beauté. Elle n'est plus une intruse, elle en fait partie. Ce refuge, baigné d'une lumière chaude, résiste et repousse l'obscurité naissante. Des images, des sensations inconnues l'envahissent, arabesques d'hirondelles, flûtes de merles, frénésie d'insectes. La caresse de la sève irriguant les arbres, la force de la terre profonde, la voix des fleurs, le chant des saisons réunies en un lieu féerique...
Absorbée dans cette bulle hors du temps, elle prend conscience, se fond dans l'instant présent : le crépuscule, l'étoile du berger apparue, le moutonnement serré des clochettes au pied du lys, tel un phare magique frémissant au tout dernier rayon du soleil couchant... Cet espace si vivant.

Mais il est tard, elle doit rentrer ; et dans cette nuit si légère d'un tel secret, le réconfort apporté par sa nouvelle amie fait renaître son rire sonore.

En repassant le portail, Sophie sait qu'elle reviendra...
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Napoléon Turc  Commentaire de l'auteur · il y a
D'un naturel enjoué, ma voisine Sophie a dans son jardin de beaux lys quand vient la saison...
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Ninn' A · il y a
je suis passée voir si le papillon était encore sur la main de la jeune fille :-) me voilà rassurée !