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Le Lutin Malicieux

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RêveDeLune

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En compétition

La paroi rocheuse se dressait devant moi. Lisse comme une page blanche, elle me donna soudain envie d’y inscrire et d’écrire des rêves de conquête et d’évasion... Il m'apparut que tout était possible, que l'aventure et peut-être une certaine forme de reconquête commençaient là.

Je ne pouvais détacher mon regard de cette falaise qui me semblait anormalement et faussement abrupte mais sentais qu'Éric ne me quittait pas des yeux. Il m'observait avec anxiété et, au bout d'un temps qui dut lui paraître infiniment long, me dit doucement :
— Comment te sens-tu ? On se prépare ?
J'étais tellement ému que je ne prononçai pas un mot et me contentai d'opiner du chef.
Autour de nous, quelques rares grimpeurs se préparaient, les uns pour s'élancer sur la paroi, les autres pour les assurer. Je sentais bien qu'ils ne pouvaient pas s'empêcher de me regarder depuis que nous étions sortis de la voiture pour rejoindre le départ de la voie, distante d'à peine quelques centaines de mètres du parking.
« Quand on est différent », pensai-je, « la curiosité des autres est attisée ». 
Ce qui m'aurait insupporté encore peu de temps auparavant ne me posait plus de problèmes et je m'en sentais soulagé. Je me tournai vers Éric et lui souris. Enfin, je pus parler et murmurai :
— On se prépare... et merci.
Il se contenta d'un vague « hmm » gêné et se pencha vers son sac pour en extraire le contenu. Il me tendit mon baudrier et se concentra exagérément sur la préparation du matériel : il enfila son baudrier, accrocha à celui-ci mousquetons et dégaines, et déplia la corde avec soin comme s'il faisait ces gestes pour la première fois. Malgré quelques difficultés, je fus rapidement opérationnel.
— Tu es prêt ? me demanda-t-il en me tendant la corde pour que je la passe dans mon assureur.
Mon cœur battait si fort que j'avais l'impression qu'il allait sortir de ma poitrine.
— Un petit pas pour l'humanité, un grand pas pour l'homme, c'est le monde à l'envers, m'exclamai-je. Go !
Sans plus de paroles, il attaqua la voie. Je retrouvai aussitôt les gestes adéquats, lui donnai du mou quand cela était nécessaire, ravalai la corde, etc. Je fus surpris d'exécuter ces gestes automatiquement. Certes, je les avais pratiqués plusieurs fois par semaine pendant de nombreuses années, mais les avais ensuite soigneusement enfouis au fond de ma mémoire. C'était bien simple : depuis l'accident, je ne voulais plus entendre parler de grimpe ; l'évocation de ce simple mot écorchait mes oreilles, me rendait soit muet, soit me mettait hors de moi. Mes proches avaient donc soigneusement pris l'habitude d'éviter le sujet.

Je regardais Éric évoluer avec aisance sur le rocher. Le voir effectuer la gestuelle de l'escalade : mettre les dégaines, placer ses pieds, trouver la bonne prise pour ses doigts... me remplissait de joie. Une joie indescriptible à laquelle je ne m'étais pas attendu. Tout concentré que j'étais pour l'assurer au mieux, je sentais monter en moi une impatience grandissante, un doux chatouillement au creux des reins et des fourmis dans les jambes.
C'était bientôt à mon tour d'en découdre avec cette voie – d'un niveau très inférieur au mien dans le passé mais cela m'était bien égal. Si, dix-huit mois auparavant, j'aurais éprouvé du dédain pour une voie aussi facile, elle me semblait à présent une véritable promesse d'évasion. C'était incroyable : tout en suivant avec attention la progression d'Éric et en effectuant les manipulations nécessaires à sa sécurité – même si c'était une pure formalité pour lui : un 5a, pensez-vous ! –, j'arrivais à accueillir le déferlement de mes émotions avec sérénité. La grimpe allait-elle continuer à être ma passion, mon étincelle dans la vie et ce, malgré les événements contraires ?

Éric arrivait à présent à la seule vraie difficulté de la voie, à savoir un léger dévers. Pour le passer, il fallait bien monter ses pieds, appuyer sur ceux-ci pour déplier ses jambes, s'élancer et attraper au-dessus du surplomb une belle prise évidente avec sa main droite. Je ne pus m'empêcher de sourire : décrit ainsi, le geste semblait technique mais c'était loin d'être le cas. Et, pourtant, si j'avais été serein jusque-là, je me demandais à présent si j'arriverais à prendre appui sur mes pieds ou plutôt sur mon unique pied de chair et de sang, le gauche, et ma prothèse côté droit.

N'avoir plus qu'un pied gauche, n'était-ce pas l'assurance de se lever systématiquement de mauvaise humeur le matin ? Cela avait effectivement été le cas pendant plus d'une année...

À quinze ans, j'étais l'espoir de l'escalade, le futur Adam Ondra, aimais-je alors penser. Mon père aurait plutôt dit Patrick Edlinger, question de génération ! J'enchaînais les voies d'escalade, m'entraînais dur et mon club misait à fond sur moi. Je me voyais déjà en haut de l'affiche bien que mes parents aient à cœur de modérer mon enthousiasme, non pas pour me décourager, mais pour me préserver si cela ne marchait pas comme prévu. Et, surtout, « l'escalade ok, mais seulement si tes résultats scolaires sont bons » ! Même s'ils m'agaçaient avec leur litanie bienveillante, je savais qu'au fond, ils avaient raison. Il me fallait donc mener de front une carrière déjà bien entamée en escalade et un parcours scolaire suivi de près par mes parents. Et, pour couronner le tout, ma mère était prof (de maths) ! Alors, côté suivi scolaire et importance accordée aux études, j'étais servi, je n'en avais pas demandé autant. Heureusement pour moi, mes résultats scolaires étaient plus que corrects sans avoir à fournir trop d'efforts, ce qui me laissait répit et temps pour l'escalade. Je venais d'intégrer la section Élite de mon club et allais poursuivre un cursus scolaire aménagé l'année suivante. Oui, mais voilà, tout ça, c'était de la théorie, une voiture, rouge paraît-il, et un instant d'inattention de ma part allaient en décider autrement.

Par une froide et sombre soirée de décembre, je sortais de la salle d'escalade tout en ruminant des pensées un peu sombres ; la journée n'avait pas été au top : premièrement, j'avais croisé Éva, dont j'étais amoureux en silence, et elle ne m'avait même pas jeté un regard alors que j'avais bien vu qu'elle avait adressé un grand sourire à Rémi, le tombeur de ces dames. Deuxièmement, je butais sur un passage dans une voie en 8a sur le mur d'escalade. Toujours la même prise rouge maudite qui me résistait. Perdu dans mes réflexions, je m'engageais sur le passage piéton sans regarder ni à droite, ni à gauche. Je n'eus pas le temps de réaliser quoi que ce soit, à peine le temps d'entendre le crissement des freins et ce fut le choc. Je me réveillai à l'hôpital, mes parents à mes côtés, sans aucun souvenir des heures précédentes. Ma mère me sourit, émue aux larmes et murmura : « Heureusement, tu es vivant ». Oui, vivant mais avec un pied et un bout de jambe en moins, amputé sous le genou... À partir de là, malgré tout l'amour de mes parents, le soutien de mes amis, mes entraîneurs et mes professeurs, je vécus une descente aux enfers. Ou plutôt non, j'étais déjà tout en bas et ne parvenais pas à remonter la pente. Je n'avais d'ailleurs aucune envie de m'extraire de mon marasme. Je ne pouvais tout simplement pas concevoir la vie sur une jambe, je voulais être comme tout le monde à la fin !

Après des mois de rééducation et d'adaptation à ma prothèse, cet ustensile bizarre, à la fois partie intégrante de moi mais détachable à la demande, je dus reprendre le chemin du collège et recommencer mon année de troisième brutalement interrompue. Mes copains – et Éva – étaient tous passés dans la classe supérieure et fréquentaient à présent le lycée, situé dans la même enceinte que le collège. Je n'étais pas en classe avec eux mais les voyais à chaque récréation, pendant la pause de midi et à la cantine. Tous m'aidaient car je n'étais pas encore tout à fait au point avec le déplacement sur un pied et une prothèse. Même Éva, qui m'ignorait superbement avant l'accident, était devenue attentionnée, ce qui eut le don de m'agacer car je pris sa nouvelle attitude pour de la pitié. Elle ne s'en offusqua pas et continua à me manifester son amitié, à défaut d'autre chose. Il faut dire que j'en voulais à la terre entière et qu'il m'arrivait de piquer de véritables crises, moi d'un naturel calme auparavant. Mes plus belles colères étaient réservées à mes parents qui faisaient face avec tact. Jamais il ne parurent s'apitoyer sur mon sort, ni sur le leur d'ailleurs. Avoir un enfant handicapé et colérique, ce ne devait pas être drôle.

Le retour au collège que j'avais redouté et refusé – mais avais-je le choix ? – participa à la lente amélioration de mon état psychique. Je retrouvais avec bonheur mon quotidien de collégien et, dans le même temps, m'habituais à ma prothèse tout en gagnant en autonomie. Tout n'était pas rose, bien sûr, mais petit à petit, j'avais la sensation de sortir du tunnel... Seul bémol, et non des moindres : je ne voulais plus entendre parler de l'escalade. Pour moi, c'était fini tout ça et bien trop douloureux pour que j'acceptasse d'évoquer le sujet. Quand les encadrants du club, dont Éric mon entraîneur, me rendaient visite – pas question d'aller à la salle –, ils avaient bien essayé de m'expliquer que je pouvais grimper à nouveau avec une prothèse puisque d'autres l'avaient fait avant moi, mais je coupais court à toute conversation et les larmes me venaient aux yeux. Ils avaient donc cessé d'aborder la question.

Un an et demi après mon accident, je devenais toujours plus autonome et de moins en moins taciturne. À la suite d'un long hiver neigeux et peu ensoleillé, le printemps semblait enfin vouloir pointer le bout de son nez. Après les cours, je m'asseyais dans le jardin chez moi et appréciais la douceur de l'air, le chant des oiseaux, la chaleur du soleil, le vert tendre de la pelouse et les couleurs des premières fleurs. L'éveil de la nature provoqua comme un renouveau en moi. J'eus soudain envie de bouger et de sortir de ma demi-torpeur. Je me surpris à penser que je devais me dégourdir les jambes, enfin la jambe et demie plus exactement. Ces fins d'après-midi de printemps, aussi anodines qu'elle aient pu paraître à la plupart des gens, restèrent des instants à jamais gravés dans ma mémoire et furent synonymes d'un apaisement sans précédent, aussitôt suivi d'une envie bien réelle de grimper. Si, dans ces moments-là, je chassais cette idée en la qualifiant d'impossible, elle commençait malgré tout à faire son chemin dans ma tête jusqu'à l'obsession.

À peine deux semaines plus tard, lors d'une visite d'Éric, j'évoquai à mots couverts mon envie d'escalade. Il comprit aussitôt et me répondit le plus naturellement du monde :
— Très bonne idée, tu préfères commencer par la salle peut-être ?
Je lui en sus gré de ne pas trop en faire et de ne pas me mettre plus mal à l'aise que je ne l'étais déjà. Après des mois de refus catégorique, je n'étais pas très fier de changer d'avis.
— Je n'ai pas envie d'aller à la salle, je préfère tenter une voie facile en extérieur.
— Pas de souci, me dit-il, la voie du Lutin Malicieux dans le secteur des Combettes me semble tout à fait adaptée. Samedi, la météo s'annonce belle, tu es libre ?
Comme c'était facile de parler avec lui ! Mes dernières angoisses disparurent – provisoirement – et je fus convaincu que, décidément oui, il fallait que je grimpe à nouveau.
J'en parlai le soir même à mes parents au dîner et ils accueillirent l'information avec satisfaction et simplicité, comme si cette nouvelle était attendue d'un jour à l'autre.
Le lendemain, je confiai à Timothée, mon meilleur ami, mon projet. Il sembla sincèrement ravi et dit que c'était vraiment trop cool. Rapidement, la nouvelle se répandit dans mon cercle le plus proche et tous m'encouragèrent. Seule Éva ne mentionna rien du tout pendant plusieurs jours, ce qui eut le don de me mettre les nerfs en boule. Tout s'enchaînait pour le mieux, il n'y avait qu'elle qui mettait une ombre au tableau. Je pensai alors qu'il fallait l'oublier au plus vite. Décidément, les filles, c'était trop compliqué !

Plus le samedi approchait, plus je sentais se former un nœud dans mon estomac. Dans quoi me lançais-je ? Allais-je seulement être capable de monter mes pieds, plus exactement de monter mon pied manquant ? Comment allais-je sentir mes appuis et le rocher avec une prothèse ? J'avais peur de découvrir mon incapacité à grimper de nouveau et j'avais peur du regard de ceux qui seraient au pied des voies. Au pied des voies, toujours une histoire de pied décidément : un signe, qu'en escalade, il s'agit d'un membre indispensable, non ? D'ailleurs, avait-on déjà vu des championnats de monde d'escalade sur un pied ? Malgré l'angoisse croissante et les doutes, ma motivation ne faiblissait pas. Je n'eus jamais l'intention d'appeler Éric pour décommander.

La veille du grand jour, je traversais la cour pour aller en classe d'Histoire lorsque je vis Éva venir à ma rencontre. Son sourire trahissait un certain malaise.
— Je ne t'ai pas dit, mais je suis vachement fière de toi. Je suis sûre que tu vas très bien t'en sortir demain. Bon, ben, je file, j'ai latin ! dit-elle en me déposant un rapide baiser sur la joue et en s'éloignant quasiment en courant avant que j'eusse le temps de réagir.
Je restai interdit au milieu de la cour. Des paroles encourageantes prononcées par celle qui faisait battre mon cœur et même un baiser sur la joue, waouh, que d'émotions ! Si avec tout cela je n'avais pas des ailes pour grimper le lendemain, c'était à n'y rien comprendre.

Et le samedi tant attendu arriva. À l'heure dite, Éric se présenta chez mes parents et nous prîmes aussitôt la route. Pas besoin de vérifier mon matériel, Éric avait tout prévu. Pas besoin de longs discours avec mes parents, il n'y avait rien à dire à ce moment-là. Même ma mère ne prononça pas ses habituelles recommandations de prudence.

Et voilà que je me retrouvai face à cette paroi rocheuse qui me sembla si lisse. Bien sûr qu'elle n'était pas si lisse, vu que j'allais m'élancer dans une voie facile. Peut-être était-ce dû au fait que cela faisait longtemps que je n'avais pas contemplé de falaise, mais elle m'apparut lisse, douce et blanche, un peu comme les pages A4 de mes cours. Tout en pensant à mes feuilles de cours, je suivais avec attention la progression d'Éric et l'assurais en toute sécurité.
Ça y est, il était arrivé en haut de la voie, je lui donnai du mou pour qu'il pût effectuer les « manips » et il redescendit en rappel jusqu'à moi.
Sans un mot, je me préparai et posai une première main sur le rocher. Toutes les sensations les plus merveilleuses me revinrent instantanément. Comme j'aimais ce toucher, ce contact intime avec l'élément rocheux ! J'attaquai ma progression en posant mon pied valide, puis tentai de positionner ma prothèse pour prendre appui dessus. Hélas, je ne pus m'équilibrer et me retrouvai tenu par le seul système d'assurage, assis dans mon baudrier, les pieds et les jambes pendants. Entrée en matière peu glorieuse mais, contrairement à ce que je m'étais imaginé, je ne fus pas dépité du tout par cette déconvenue. Au contraire, je me remis en route avec une ardeur décuplée. Je pris tout mon temps pour poser mes appuis et tenter de ressentir comment je devais procéder. Je posai enfin ma prothèse sur le rocher et sentis que j'allais à nouveau basculer du même côté. Je tentai de balancer mon corps à l'opposé, d'appuyer davantage sur mon pied valide et je finis par me stabiliser. Aucune grâce dans le geste, aucune technique à admirer, mais ce fut payant ! Je soufflai comme si j'avais vaincu un passage compliqué et repris mon ascension. Petit à petit, je compris comment transférer le poids de ma prothèse et appris à maîtriser cet objet étranger qui faisait pourtant partie de moi à présent. En grimpant en moulinette et en étant parfaitement assuré par Éric, je n'avais qu'à me soucier de retrouver mes sensations et, en quelque sorte, à dompter ma prothèse. Je rejoignis finalement relativement aisément le surplomb que j'aurais qualifié de ridicule avant l'accident et marquai un temps d'arrêt pour examiner la paroi. « La lecture de la voie, c'est in-dis-pen-sable », martelait Éric par le passé.
J'avais toujours adoré cette expression : lire la voie, c'est comme lire un livre, une découverte à chaque page. Et une découverte qui m'attendait maintenant avec mon premier surplomb à franchir avec deux mains, un pied et une prothèse-pied ou un pied-prothèse, au choix ! Sachant que, pour passer un dévers, il faut bien anticiper ses appuis sur les pieds, les choses allaient sans doute se compliquer. Je pris la décision de prendre appui tout d'abord sur ma prothèse puis de monter mon pied valide avant de déplacer mes mains légèrement au-dessus du surplomb et de pousser sur mes pieds. Bien m'en prit, cette technique s'avéra fructueuse. Non seulement je gardai l'équilibre mais eus l'impression de pousser de façon égale sur mes deux pieds pour me hisser le long du surplomb. Sentant que mon pied-prothèse tenait bien en place, je décidai de prendre appui sur lui et de monter mon pied valide. La tâche ne fut pas si aisée et me fit pousser un râle. J'arrivai toutefois à me caler sur mon pied valide et à monter l'autre au même niveau. Hourra, j'avais passé la partie la plus difficile de la voie. J'étais, certes, en sueur mais j'y étais parvenu. Je crois bien que je me mis à rire. Quel sentiment de légèreté, quelle satisfaction !
La fin de la voie fut un jeu d'enfant ; je me concentrais sur mes mouvements et sur les sensations nouvelles et quelque peu déroutantes que me procurait le fait de grimper avec une prothèse.

Arrivé au sommet, pour la première fois depuis le début de mon ascension, je me retournai et regardai Éric. Il était tout sourire et semblait extrêmement ému.
— Un grand bravo, me cria-t-il, je suis si fier de toi !
Venant de lui, avec son naturel plutôt réservé, je compris que ces paroles venaient du fond du cœur. Il eut d'ailleurs soudain l'air embarrassé et regarda les autres autour de lui à la dérobée. Je lui avais clairement signifié que je ne tenais pas à étaler mon infirmité et que, autant que faire se peut, il fallait agir le plus normalement possible. Côté discrétion, c'était de toute façon loupé car grimper avec une prothèse passe rarement inaperçu !
Les grimpeurs autour de nous nous observaient et ne savaient comment se comporter. Tout à ma joie d'avoir réussi cette première, je laissai également éclater mon bonheur. Riant et pleurant à la fois, je m'écriai :
— Éric, je l'ai fait, j'y suis arrivé. Éric, je grimpe à nouveau.
Et alors là, tous applaudirent, semblèrent sincèrement heureux pour moi et ce moment de partage me fit chaud au cœur. Il me sembla vivre un rêve éveillé et, surtout, avoir conquis de haute lutte un obstacle jugé infranchissable jusqu'alors. Oui, c'était ma conquête, mon Everest à moi, mon renouveau ! Je me sentais si libre, comme si j'avais été emprisonné injustement et que je m'évadais en toute légitimité.
Je songeai à Timothée, à Éva, aux copains et surtout à mes parents. Je savais bien que, même s'ils n'en laissaient rien paraître, mon accident les avait profondément ébranlés et qu'ils se faisaient un sang d'encre pour moi. Comme ils allaient être fiers et très certainement soulagés. J'avais hâte de les voir pour fêter cela avec eux, voir le bonheur sur leurs visages, leur raconter mon ascension, même si je savais que je serais bien incapable de leur expliquer mon ressenti. Et je n'en aurais d'ailleurs certainement aucune envie, les sentiments, je préférais les garder pour moi... et pour mon carnet de bord. Journal intime disaient certains, mais le carnet avec le petit cadenas, c'est un truc de filles. Moi, j'écrivais seulement sur un carnet de bord, un cahier tout ce qu'il y a de plus neutre. J'avais pris cette habitude vers l'âge de huit ans et, malgré plusieurs périodes d'interruption parfois longues, je consignais dedans mes chagrins, mes joies, ma vie... Et là, mes écrits allaient franchement être joyeux. Après avoir laissé mon empreinte sur la paroi avec mes quatre membres – oui quatre membres, pas trois et demi –, j'allais la laisser sur mon carnet.

Perdu dans mes pensées, j'ignorais combien de temps j'étais resté au sommet, mais assurément longtemps car, au bout d'un moment, Éric me suggéra en riant de redescendre.
— Bonne idée, lui lançai-je.

Après avoir effectué les manœuvres d'usage, je descendis tout tranquillement en rappel non sans apprécier au passage les aspérités du rocher – pourquoi m'avait-il paru si lisse de prime abord ? –, sa texture, sa couleur claire et les quelques rares touffes d'herbe qui s'accrochaient tant bien que mal ici et là. J'aurais voulu que cette descente ne s'arrêtât jamais, j'étais si bien en l'air, confortablement installé dans mon baudrier, les bras ballants, mes deux pieds dépareillés touchant à intervalles réguliers et avec une force égale la paroi.
On était loin des championnats du monde d'escalade tant rêvés « avant » et que je ne vivrais sans doute jamais en tant que participant, mais je me demandai si la sensation éprouvée en cet instant n'était pas plus forte que la victoire en compétition. Grisé par un sentiment de conquête inégalé, je ne me rendais pas compte que j'arrivais en bas de la falaise et que mes pieds, oui mes deux pieds dépareillés mais indispensables l'un et l'autre à mon équilibre, touchaient le sol. Éric, conscient de mon état d'absence, avait pris soin de me redescendre tout doucement et délicatement.

Je me tournai alors vers lui qui avait l'air ravi et, avant qu'il pût prononcer un mot, je lui lançai :
— À quand la prochaine ? Après le Lutin Malicieux, pourquoi pas la voie du Gamin Heureux ?

PRIX

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dud59 · il y a
la victoire d'un handicapé, bravo, je vote
si vous en avez envie, vous pouvez lire quelques-uns de mes textes sur mon profil https://short-edition.com/fr/auteur/dud59

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Moniroje · il y a
La beauté du vécu !
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RêveDeLune · il y a
Merci beaucoup ! Et si mon texte paraît s'inspirer du vécu, je suis d'autant plus contente car il s'agit d'une pure fiction.
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Joëlle Brethes · il y a
Alors… chapeau !
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Samia.mbodong · il y a
La psychologie du narrateur est parfaitement raconté le regard des autres sur lui qui se transforme en pitié, sa joie quand il grimpe à nouveau.
Le personnage d’Éric est une sorte d’ange gardien toujours dévoué, toujours à l’écoute et on apprend quelques trucs sur les techniques des alpinistes.
C’est une histoire magnifique qui nous donne des émotions racontée avec une belle plume.

Merci et Bravo
Amicalement Samia

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RêveDeLune · il y a
Merci beaucoup, Samia ! Je suis vraiment contente si ma prose fait vibrer et transmet des émotions.
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Keith Simmonds · il y a
Une belle plume bien maîtrisée pour cette histoire puissante et émouvante ! Mes voix ! Une invitation à découvrir “Le Vortex” qui est en FINALE pour la Matinale en Cavale 2019, et vous ne serez pas déçu ! Merci d’avance et bon week-end! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-vortex-1
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RêveDeLune · il y a
Merci, merci, ces encouragements me comblent ! Et je m'apprête à découvrir Le Vortex : un peu de poésie est toujours un ravissement.
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Keith Simmonds · il y a
Merci d'avance, RêveDeLune, et à bientôt !
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Teddy Soton · il y a
Les sentiment dans ce récit sont puissants et le thème abordé m’a permis d’en découvrir un peu plus sur l’escalade. Bravo +5
Je suis en finale avec Frénésie 2.0 merci pour votre soutien :)

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RêveDeLune · il y a
Merci beaucoup, vraiment ! Je me réjouis de découvrir très vite Frénésie 2.0.
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Teddy Soton · il y a
N’hésitez pas à me laisser votre critique :)
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Aurélien Azam · il y a
Très très émouvant : des larmes en lecture. Le sujet est maîtrisé, tant l'escalade que les sentiments, l'écriture est remarquablement fluide, et l'histoire est positive, très plaisante à lire. Un grand petit texte, qui fait sourire et pleurer en même temps, un peu le but ultime de la littérature à mon sens. Un récit qui donne envie de progresser, qui prodigue du courage et de l'énergie. Nul besoin de préciser que j'adore cette nouvelle, et que je la recommanderai ! Énorme bravo :D
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RêveDeLune · il y a
Merci beaucoup, je suis touchée par votre commentaire. Cela me fait chaud au cœur de pouvoir, par mon court récit, procurer grandes et petites émotions, motivation, voire questionnement.
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Laurent Martin · il y a
J'avoue avoir eu un peu de buée sur les yeux lors de la standing ovation 😅
J'ai adoré ! La longueur du récit est parfaite pour poser une relation émotionnelle avec le personnage
J'ai découvert l'univers de l'escalade que je ne connaissais pas

Vous avez mes 4voix

Si la curiosité vous en dit, je vous invite à venir decouvrir mon oeuvre en lice pour le TTC
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/paillasson-le-herisson

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RêveDeLune · il y a
Et je vais bien volontiers lire votre œuvre TTC.
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Laurent Martin · il y a
C'est sympa merci 😊
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RêveDeLune · il y a
Un grand merci pour vos voix et votre commentaire qui me fait chaud au cœur : c'est un plaisir de transmettre des émotions au travers de l'écriture.
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Laurent Martin · il y a
C'est une pure fiction ou il y a du vécu ??
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RêveDeLune · il y a
Pure fiction !
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Laurent Martin · il y a
Alors un grand bravo, ca sentait une part de vécu !!
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Ginette Vijaya · il y a
Un récit captivant d'un défi qu’on se donne pour surpasser ses douleurs physique et morales .
Une écriture fluide et maîtrisée qui sait révéler les beautés de la montagne .

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RêveDeLune · il y a
Merci beaucoup ! Je suis vraiment touchée par le fait que mon récit révèle les beautés de la montagne.
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