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Le luth s’est brisé…#Jesuis Lahore

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Sabine Aussenac

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Mariam sourit à Mishael et Karen. Ses jumeaux, ses pépites, ses diamants, qu’elle a mis du temps à avoir, qu’elle désespérait de connaître un jour...Il fait un temps merveilleux à Lahore, un véritable temps de Pâques, la lumière semble vibrer de cette joie de la Résurrection, et à l’église, le matin, Mariam a senti toute l’espérance pascale lui redonner confiance, malgré les obscurités du monde...
Mishael est en train de pousser Karen sur les balançoires, au beau milieu du grand parc d’attraction de Gulshan-i-Iqbal. Elle les observe de loin, regarde la jupe à volants de la fillette et la casquette du petit garçon, autour d’eux des dizaines d’enfants s’ébattent, tous unis dans la joie de ce dimanche, heureux de cette pause festive. Les mamans sont assises, comme Mariam, sur les bancs, il y a aussi beaucoup de grands-mères qui dodelinent un peu de la tête ou qui sourient de leur bouche édentée. Aujourd’hui, il y a surtout des familles chrétiennes qui sont venues se détendre au milieu des pelouses et des manèges, en majorité des mamans, des grandes sœurs, des aïeules, toutes accompagnées de nombreux enfants, puisque les hommes sont plutôt rassemblés dans les cafés de Lahore...
Mariam fait un signe à la famille de Noor, sa meilleure amie depuis les bancs de l’université. Noor est médecin, et aussi maman de quatre enfants, qui courent à la rencontre des jumeaux en les appelant gaiement. Il y a l’aîné, Sunny, un beau garçon de 11 ans, dont les joues ont encore la rondeur de l’enfance, puis le petit Addy, qui vacille sur ses jambes potelées, suivis par leurs sœurs dont les tresses volent au-dessus de leurs belles robes à dentelles, Sana et Anam. Noor lui renvoie son signe, et malgré le brouhaha des rires d’enfants, malgré les bruits de la fête foraine qui bat son plein Mariam l’entend appeler son prénom avec allégresse, et elle se réjouit de serrer dans ses bras celle qui lui est aussi proche qu’une sœur. Ensemble, elles ont lutté pour avoir le droit d’aller étudier, comme leurs frères, en Angleterre, dont elles sont revenues diplômées, émancipées, fières de faire partie d’un pays en mouvement, dont elles espèrent qu’un jour il deviendra une démocratie.
Les deux amies avaient décidé de se rencontrer au parc pour deviser un peu en surveillant les enfants, avant de célébrer ensemble le repas du soir, en compagnie de leurs époux, eux aussi amis, et heureux de se retrouver pour les fêtes de Pâques. La maison de Mariam et Yasir embaume déjà du curry d’agneau et des parfums du gâteau à la carotte, les époux attendent le retour de leurs familles en fumant et en devisant de l’actualité internationale si agitée...Yasir vient d’échapper de peu à l’attentat de Bruxelles, il est rentré la veille de la capitale belge et a raconté à Mariam, épouvantée, les scènes de carnage auxquelles il avait assisté à Zaventem...
Mariam se lève pour serrer son amie dans ses bras, et au moment où elle pose son sac sur le banc, baissant les yeux une seconde, elle est poussée en arrière par un souffle d’une puissance inouïe, tout en perdant instantanément le sens de l’ouïe, après une explosion retentissante. Elle n’a pas vu.
Elle n’a pas vu la tête de son fils voler par-dessus la balançoire, arrachée en une fraction de seconde du petit corps à présent sans vie, dont il ne reste, d’ailleurs, rien, si ce n’est des lambeaux de chair éparpillés sur des centaines de mètres.
Elle n’a pas vu le corps démembré de sa fille ni le sweat rouge qu’elle portait voler vers les buissons, ni le rictus d’épouvante qui s’est dessiné sur le visage des quatre enfants de son amie, qui, un peu plus loin que les balançoires qu’ils n’avaient pas encore atteintes, ont eu le temps de voir la mort les faucher, implacablement. L’aîné de la fratrie n’a plus de visage, et a perdu l’une de ses jambes. Il tient la main et le bras du petit frère, lequel a été projeté bien plus loin, le corps criblé de billes de métal. Il ne respire déjà plus, plusieurs artères importantes ont été sectionnées. L’aînée des deux sœurs ouvre deux yeux énucléés sur le carnage en hurlant à pleins poumons, sa robe blanche est pleine de sang, ses entrailles sortent de son petit ventre d’enfant, tandis que la cadette, dont les deux jambes ont été arrachées, git, inerte, au milieu de centaines de corps dévastés.
Le bruit est indescriptible, tout comme l’odeur insoutenable des chairs qui se consument. Les enfants survivants hurlent en appelant leurs mères, les mères survivantes, mais blessées, hurlent les prénoms de leurs enfants, les bruits automatiques des manèges dont certains tournent encore continuent à percer le vacarme, tandis qu’au loin on perçoit déjà les klaxons des sirènes.
Mariam est miraculeusement indemne, elle a été protégée par l’arrière du grand toboggan, elle se relève, sonnée, sourde, éblouie, épouvantée, elle n’est plus qu’un cri, elle n’est plus qu’un hurlement, elle se met à courir, à courir dans cette mare de sang, de chairs mutilées, de cervelle, de mains coupées par une charia de l’infâme, elle trébuche sur des cadavres, elle vomit en courant et en hurlant, elle suffoque, et déjà elle voit, elle voit qu’il n’y aura plus jamais rien à voir, ni de petites mains brunes s’accrochant à la sienne pour traverser la grande avenue, ni d’uniforme d’écolier impeccablement repassé, ni de sourire édenté qui lui murmure un « je t’aime, maman chérie », ni même de voyage vers Paris qu’elle aime tant, ni de lecture de ces poètes qu’elle adore, dont Muhammad Iqbal malgré son attirance pour le Califat, ce poète dont le parc porte le nom, non, il n’y aura plus jamais rien, plus jamais de vie, car elle voit que la chair de sa chair a été désincarnée, mutilée, éventrée, elle s’aperçoit en une fraction de seconde que la bombe a explosé à l’endroit même où jouaient ses bébés, elle a le temps de voir les restes du corps sans tête éparpillés dans le sang et de se rendre compte que les lambeaux de vêtements accrochés aux buissons sont ceux du sweat rouge de sa fille.
Elle a le temps de maudire Dieu, Jésus, la Vierge et tous les Saints avant d’apercevoir le visage atrocement mutilé de son amie Noor, qu’elle reconnaît simplement grâce au rubis qu’elle porte au cou, Noor qui a perdu un œil et dont le nez n’est plus qu’une bouillie, Noor qui hurle en appelant ses enfants mais qui déjà a retrouvé ses réflexes de médecin et qui tente de rassembler les organes de sa propre fille d’une main tout en faisant un point de compression sur l’aine de sa cadette, Noor qui sait déjà que deux de ses enfants sont morts mais qui trouve la force de se battre pour sauver les deux âmes qui lui restent.
Noor et Mariam sont, elles, déjà deux âmes mortes.

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