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Le loup et les agneaux

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Hervé Mazoyer

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Le canot à moteur toussota une dernière fois. Francis et Lucien, dit « Lulu », en descendirent prestement. Un coup d’œil autour d’eux leur confirma que l’endroit était des plus accueillant.
Ils déplièrent la lettre qu’ils avaient reçue.

« Pour fêter les 10 ans du casse du siècle je nous ai préparé un séjour aux petits oignons sur une petite île que j’ai louée pour l’occasion. Thème choisi pour la fête "Le loup et les agneaux". Histoire de se souvenir des bons moments lors d’un anniversaire mémorable.
Billets d’avion et renseignements ci-joints. Je compte sur votre présence. Bruno. »

Le prospectus qui accompagnait la lettre détaillait les prestations offertes dans ce petit îlot grec réservable pour de courts séjours.
Et de toute évidence, ils allaient passer du bon temps. Sacré Bruno, il avait fait les choses en grand. Mais il faut dire qu’avec le magot gagné il y a 10 ans, il pouvait largement se le permettre.
Retour en arrière.

Novembre 2008.
Tous les journaux télévisés faisaient leurs choux gras avec ce casse qui défrayait la chronique.
Une des plus grandes bijouteries de Paris était mise à sac pour un butin de plusieurs millions d’euros.

Le gang des six avait frappé un énorme coup. Francis et Lucien en étaient les bras armés. Les rois du flingue avec la gâchette facile. Les deux seuls du gang à ne pas être parisiens, mais lyonnais.
Ils avaient hérité du surnom affectueux de « quenelles ».
Marie, quant à elle, avait d’autres armes : une poitrine opulente, des mensurations de rêve, un sourire ravageur, bref, tout pour faire durer la pause déjeuner du responsable sécurité en place ce jour-là et la terminer à l’hôtel du coin. Avec champagne pour arroser le tout. Un champagne au goût amer de somnifères pour le pauvre bougre.
Bruno, c’était le cerveau, le chef du gang. Il avait imaginé toute la stratégie, étudié tous les détails et fait tous les repérages nécessaires. Il s’était débrouillé pour réunir les fonds nécessaires pour l’opération.
Etienne, c’était le roi de la logistique. Avec l’argent disponible, il dégota des armes de premier choix, une camionnette flambant neuve et tout le matériel annexe.

Il restait un problème de taille. Avec les flics situés tout près de la bijouterie, la difficulté de stationnement et l’étroitesse de la rue, il fallait dégoter un conducteur hors pair, un as du volant.
C’était le point clef de la réussite de l’opération. Alors Bruno fit marcher ses relations et un nom émergea tout de suite, celui de Steve.
Un pilote émérite, prêt à prendre tous les risques, pourvu que ça paie à la fin.
Ainsi constitué, les choses sérieuses pouvaient commencer. Et de fait, tout se déroula parfaitement. Sans même la moindre effusion de sang. Personne pour prévenir les autorités ni déclencher les alarmes. Le personnel fut contraint d’ouvrir les vitrines sous peine d’indigestion de pruneaux.
En quelques minutes les sacs étaient remplis et la camionnette démarrait en trombe dans une conduite impeccable.
Le temps que les choses se tassent un peu et les bijoux furent échangés contre une énorme valise de billets.
Le partage fut alors effectué entre les membres du gang.

Mais quelque temps plus tard lors d’une réunion, Steve n’était plus d’accord. Il estimait que sans lui, l’opération aurait capoté car, privés de son don hors du commun de la conduite et de sa connaissance parfaite du secteur, ils auraient fini par se faire cueillir.
D’autre part, ayant reçu d’autres propositions pour de nouveaux casses, il exigeait une rallonge pour ne pas changer de crèmerie.
Ce fut un refus catégorique de la part des autres membres qui considéraient ce comportement comme une trahison et un danger potentiel. Le ton monta rapidement et Steve finit par sortir l’artillerie.
Mais il n’eut pas le temps d’en faire usage, arrosé qu’il fut par le flingue de Lulu.
Un gros sac de jute, des blocs de béton et le plan d’eau voisin firent le reste.
Mais, malgré leurs recherches, ils ne purent jamais mettre la main sur la part de Steve. Elle avait disparu.
Puis les membres décidèrent de se séparer pour ne pas faire de vague et ils promirent de se retrouver dans quelques années.

Retour sur l’île.
Francis et Lucien aperçurent une demeure à environ un kilomètre.
En s’y rendant, ils tombèrent sur un stand de tir aux pigeons d’argile.

— Il a même pensé à l’entraînement, dit Lulu en ricanant.
— Ça te dit d’essayer ?
— Et comment !

N’y résistant pas, Lulu se saisit d’une carabine à plombs et Francis activa le lanceur dans un grand « POOL ».
Aussitôt, une déflagration se fit entendre et Lucien s’effondra sur le sable, un pruneau entre les deux yeux.

— Putain de bordel de merde, s’écria Francis en se mettant à couvert derrière un gros rocher.

Complètement paniqué, le cœur battant la chamade, il jeta un œil aux alentours sans rien remarquer de suspect.
Il essaya d’avancer en restant à couvert le plus possible, et aperçut une petite forêt devant lui.
Il parvint à rejoindre les arbres et, courant le plus vite possible, il prit la direction de la maison.
De l’autre côté de la petite île, Bruno, Marie et Etienne venaient tout juste d’accoster à leur tour.

— Mazette il a assuré le Francis, s’écria Bruno en contemplant la beauté de l’endroit et la grandeur de la demeure qu’il apercevait au loin.
— Le voyage m’a tué, s’exclama Marie. Rejoignons vite la maison.

Vu de près, le bâtiment en imposait encore plus. À l’intérieur, il était luxueusement décoré.

— Y a même un sauna, s’exclama Etienne. Vraiment, c’est le pied ici.

Marie, elle, s’intéressa plus au seau à champagne dans lequel un Dom Pérignon attendait sagement.

— Ma marque préférée, il s’en est rappelé.

Deux minutes plus tard, un « Plop » se fit entendre au moment où le bouchon sautait, et Marie ne se fit pas prier pour se remplir une coupe.

— Venez admirer un peu la vue, dit Bruno.
— Incroyable, fit Etienne en contemplant la mer d’huile bleu turquoise.
— Hey Marie, ramène tes miches par ici.

N’obtenant pas de réponse, Bruno se retourna pour voir Marie écumer blanc mousseux, se mettre à vaciller avant de s’effondrer.
Bruno se précipita vers la jeune fille, mais il eut beau la secouer rien à faire. L’absence de pouls confirma l’inéluctable. Dom Pérignon rimait avec poison.
Les deux hommes étaient incrédules. Ils sortirent de leur torpeur lorsque la porte d’entrée s’ouvrit à la volée.

— Lulu est mort, cria Francis essoufflé et paniqué.

Lorsqu’il vit le corps de Marie gisant à terre et la mine effarée de ses deux compères, il perdit complètement pied.

— Putain, c’est quoi cette merde. On est arrivés y a une heure à peine et on a déjà deux macchabées sur les bras. Sympa ton séjour Bruno. C’est quoi ce coup fourré ?
— De quoi tu parles, s’écria Bruno.

Francis tendit la lettre et le prospectus à Bruno. Celui-ci tomba des nues.

— Mais j’ai jamais rien organisé de tel ! C’est toi Francis qui nous a invités ici.
— Moi ? Mais c’est quoi ce merdier ?
— Laissez tomber... On s’est fait avoir comme des bleus, s’exclama Etienne
— Faut se barrer d’ici fissa. Tous aux canots ! dit Bruno.

Les trois hommes se précipitèrent dehors et se dirigèrent vers la plage.
À leur grand soulagement, ils y arrivèrent sans encombre.

— Je largue les amarres et je démarre, déclama Etienne, arrivé le premier aux canots.

Promptement, il libéra la corde, sauta dans l’embarcation et tourna la clé de contact.
Aussitôt, une formidable explosion réduisit le canot à néant, projetant Bruno et Francis à terre.
Il fallait se rendre à l’évidence dans l’intervalle, les canots avaient été piégés.
Péniblement, Bruno et Francis se relevèrent.
La série macabre continuait avec la perte d’Etienne.

— Qui est là ? Montre toi enfoiré... J’ai pas peur de toi sac à merde... s’écria Bruno.

Aucune réponse ne se fit entendre.

— Bruno, on peut pas rester comme ça à découvert, on est des cibles trop faciles, faut retourner à la baraque.

Bruno opina du chef et se mit à courir comme un dératé.
En chemin, il repensa à la lettre reçue. Le loup et les agneaux. Ils avaient toujours été les chasseurs, semant la peur et ignorant la pitié. Aujourd’hui, c’étaient eux les proies devenues agneaux apeurés face à un loup invisible mais féroce.

Ils étaient à mi-chemin de retour vers le stand de tir lorsqu’un pointeur laser fit son apparition sur la tête de Francis.

— Attention, fit Bruno en donnant un grand coup d’épaule à Francis.

La balle loupa sa cible de peu. Mais le pointeur fit de nouveau son apparition suivant les mouvements de Francis à la trace.

— Va te mettre à l’abri sous les arbres, hurla Bruno qui courut dans la direction de la maison.

Pendant une minute qui lui parut une éternité, Francis se rua près de l’amas d’arbres mitoyens.
Ce n’est que parvenu à l’abri du pointeur, sous les chênes, qu’il put reprendre son souffle.
Les sens aux aguets, il essaya de sortir de sa cachette à reculons.
Mais tout alla très vite. Il sentit qu’on lui tapait sur l’épaule. Il se retourna prestement.

— Merde, mais c’est pas possible !!!!

Ce furent les derniers mots qu’il prononça avant que la lame d’un couteau ne vienne lui trancher la gorge...

Bruno parvint à la porte d’entrée qu’il referma avec un fracas d’enfer. Avec l’énergie du désespoir, il poussa un meuble contre la porte afin de la condamner. Pendant quelques minutes, au milieu d’un silence de mort, il se sentit un peu rassuré. Mais un frisson glacé lui parcourut l’échine.
Le bruit tout simple d’une porte qui s’ouvre et se ferme... Il resta là, figé pendant cinq bonnes minutes, avant de se rendre au bout d’un couloir qui lui faisait face. Et là, à l’autre extrémité de la maison, il dut se rendre à l’évidence : il y avait une autre entrée et quelqu’un venait de s’y introduire.
Mais qui était-ce, et surtout où était-il ?
Il ouvrit doucement la porte de la cuisine, ayant pris soin de saisir un tabouret comme arme.
Puis il scruta à l’intérieur de la pièce : elle était vide.
Soudain, il entendit un bruit... comme de la vapeur sous pression.
Il retourna dans la pièce centrale et le bruit se fit plus audible. De toute évidence, il venait du sauna.
En arrivant près de cette pièce, il sentit les vapeurs chaudes et humides : quelqu’un l’avait mis en marche.
Le cœur battant comme un tambour, il ouvrit la porte à la volée, espérant surprendre ce mystérieux assaillant qui avait décimé tout le gang avant de lui lancer son tabouret de fortune à la figure.
Rien... La pièce était déserte. Interrogatif, il se retourna pour sortir du sauna mais une silhouette massive barrait le passage de la sortie.
Avant qu’il n’ait le temps de réagir, Bruno reçut un formidable coup de poing et fut violemment précipité contre le mur du fond du sauna.
Avec horreur, encore groggy, il entendit le cliquetis d’une serrure qui se fermait.
Il se précipita sur la porte mais trop tard... elle était fermée.
La pression augmenta dans les tuyaux et la température grimpa en flèche.
De toute évidence, on avait monté le thermostat au maximum.
Bruno regarda par la vitre du sauna et crut défaillir.

— Putain Steve, c’est toi ? On t’a buté... c’est moi qui t’ai balancé à la flotte, lesté de béton. Tu es mort bordel....

Vaincu par la chaleur, Bruno s’effondra sur le sol du sauna.
L’individu sembla prendre plaisir à contempler l’agonie de Bruno. Puis il sortit une feuille de papier de son sac à dos et la laissa en évidence sur la table.

On pouvait y lire : « Le loup et l’agneau » de Jean de La Fontaine. Et stabyloté en jaune : « Si ce n’est toi c’est donc ton frère... »
Puis, se dirigeant vers la porte d’entrée, il prit le temps d’admirer la vue par la fenêtre.

— Magnifique, cet endroit est magnifique. Cher mais magnifique. Mais bon quand on a les moyens....

PRIX

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Image de A. Nardop
A. Nardop · il y a
Bien et vivement mené.
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Orphée · il y a
Très beau j aime beaucoup !
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre fascinante qui nous tient par le suspense ! Mes voix !
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domi · il y a
Eh bien, eh bien... Quel récit haletant ! Je vote...
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Camouche · il y a
Récit très bien mené !
Mes voix pour vous :)

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De margotin · il y a
Je vote
Je vous invite à découvrir douce hirondelle

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RAC · il y a
Un récit hâletant vaec un soupçon d'Agatha Christie et de Simenon... à faire en film !
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Lyonyx · il y a
Super : mieux qu'Agatha !!! On aurait aimé que ce soit une "long story" !!
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Mercy Pauper · il y a
Ma voix!
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Gabriel Epixem · il y a
Agréable à lire, un enchainement de conséquences... Bien écrit. Bravo.
Je vous propose de lire mon dernier texte court:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-mesange-a-la-fenetre-1

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