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Le Loto du dimanche

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Agnès Imbert

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L’après-midi de Mme Grainger était déjà prévu depuis une semaine. Oui, depuis dimanche dernier.
Les cartons, les pions et la petite boîte de gâteaux sont prêts. Voilà le paquetage nécessaire pour affronter cinq heures de Loto dans la salle municipale de son petit village au nom prédestiné « Cartomplin ».
Mme Elizabeth Grainger a 78 ans, bientôt 79. C’est une petite dame aux cheveux grisonnants, remontés en chignon, jupe longue et chandail qu’elle a tricotés elle-même évidemment.
Elle adore papoter avec sa voisine, Mireille, à peine plus jeune qu’elle. Elles vont d’ailleurs très souvent au loto ensemble. La seule fois où Mireille n’est pas venue, c’est quand elle a reçu la visite de son petit-fils, Julien. Il venait si peu souvent qu’elle s’affairait alors à lui faire le plus de plaisirs possibles : gâteaux, tartines grillées le matin apportées au lit, petite bouillotte pour ses pieds le soir...
Enfin bref, la grand-mère parfaite.
Seulement voilà, Julien ne vient d’abord que très rarement, et quand il daigne offrir sa présence, ce n’est que dans une seul et unique but : l’argent.
En effet, Julien a vingt-cinq ans et un avenir brillant qui l’attend selon ses parents. Seulement voilà, il voudrait monter sa boîte et il manque de financements.
Ayant économisé tout sa vie à force de travail et de privations, Mireille est le porte-monnaie idéal.
Elizabeth désapprouve totalement l’attitude de Julien. Combien de fois a-t-elle essayé de dire à Mireille que son petit-fils ne vient là que pour l’argent et qu’il ne mérite donc pas toutes ces attentions.
« Tu te trompes complètement » répète alors à chaque fois Mireille. « C’est un gentil garçon. Et si je peux l’aider un peu, c’est bien normal. »
Ce n’est pas la peine d’insister sous peine de la vexer et de perdre une amie de jeu incomparable.
Alors Elizabeth décide de ne plus évoquer ce sujet avec sa voisine. La vie reprend son train-train ordinaire et les dimanches défilent comme autant de pions sur un carton plein.
Nous voilà arrivés à ce fameux dimanche, prévu depuis une semaine comme les autres dimanches, mais en même temps, si différent.
Six heures trente du matin. Elizabeth se réveille en sursaut après un terrifiant cauchemar.
C’est étrange. Elle se souvient qu’elle était devant la porte de sa voisine et qu’elle toquait, encore et encore sans obtenir de réponse.
« Mireille, s’il te plaît, ouvre-moi, j’ai un mauvais pressentiment. »
Elle avait prononcé cette phrase tellement fort dans son rêve qu’elle ne savait plus réellement la limite entre le faux et le vrai.
Les tempes battantes, le front moite et l’esprit inquiet, Elizabeth n’arrive pas à se débarrasser de ce mal-être. Il faut qu’elle en parle à Mireille.
Vers 9h30, habillée, pomponnée, un jeu de scrabble à la main, elle va taper à la porte de sa voisine. Pas de réponse. Elle tape alors encore une fois. Toujours pas de réponse.
L’angoisse commence alors à l’envahir. C’est une impression de déjà vu.
« Mireille, s’il te plaît, ouvre-moi, j’ai un mauvais pressentiment. »
Contrairement à son rêve, elle entend des pas s’approcher et la porte grincer en s’ouvrant doucement. Ce n’est pas Mireille mais son petit-fils, Julien.
« Oh...euh...Bonjour Julien. Est-ce que je pourrais parler à Mireille ? ».
La voix d’Elizabeth ne sonne pas très juste. Elle est toujours serrée par l’angoisse.
« Je suis désolée Mme Grainger mais ma grand-mère est souffrante. Je lui ai préparé une bonne tisane et là, elle se repose. Mais, je lui dirai que vous êtes passée quand elle se réveillera bien sûr. »
Julien a dit tout ceci le plus naturellement du monde, comme un bon petit-fils qui prend soin de sa grand-mère chérie un peu souffrante.
Seulement voilà, ça ne colle pas du tout au personnage. Elizabeth en est sûre ; ça cache quelque chose.
D’abord, Mireille n’est jamais malade. Dans le village, on la surnomme « Mamie santé ».
Même l’année où il y a eu cette épidémie de grippe extrêmement forte au village, elle n’a rien attrapé.
Elle dit toujours que Dieu lui a accordé une santé de fer et qu’en échange, elle doit aider ceux qui souffrent. Ainsi, à chaque fois qu’il y avait une épidémie de la sorte, la seule à s’activer de tous côtés, aussi bien pour aller chercher les médicaments en pharmacie, que pour faire à manger et le ménage, c’était elle.
Retour devant la porte de Mireille. Un peu remise de sa surprise, Elizabeth insiste pour se rendre au chevet de sa voisine. Cependant, Julien la repousse gentiment en lui disant que sa grand-mère avait laissé pour consigne de ne faire entrer personne jusqu’à ce qu’elle se sente mieux. Elle ne voulait contaminer personne soi-disant.
De plus en plus étrange. Elizabeth n’insiste pas mais ce n’est pas son dernier mot.
Il est maintenant l’heure d’aller au Loto. Elle doit se résoudre à y aller sans Mireille, pour la première fois depuis de nombreuses années. Eli, comme on la surnomme dans le village, semble attristée par cette situation. Comment va-t-elle faire sans son porte-bonheur attitré ?
En effet, outre une longue et douce amitié de trente ans déjà, Mireille s’est avérée être un véritable trèfle à quatre feuilles pour Eli. A chaque fois qu’elles sont assises à côté, Eli repart au moins avec un lot. La fois où, manque de place, elles avaient été séparées de trois tables, impossible d’aligner une ligne de pions.
Echanges de bons procédés, Eli partageait ainsi tous les lots qu’elle gagnait. Combien de terrines de lapin et de bouteilles de cidre lui restaient-ils dans son frigo...tellement qu’elle pouvait approvisionner tout l’immeuble semble-t-il.
Ce dimanche sans Mireille au Loto a paru extrêmement long et ennuyeux. Et bien sûr, elle n’a rien gagné. Pire, elle a même égaré son écharpe.
Avant de rentrer chez elle, Eli décide de toquer à nouveau chez Mireille. Il faut absolument qu’elle la voie.
Elle toque donc à trois reprises. Qui ouvre à nouveau ? Julien évidemment.
- Je suis désolé mais elle n’est toujours pas en grande forme. Elle vous prie de l’excuser de ne pas avoir pu aller au Loto avec vous.
Tout ceci est dit sur un ton doucereux. Il ajoute encore ceci :
- Et puis, comme dit ma grand-mère, on ne gagne pas grand-chose au Loto. Sur ce, à bientôt Mme Grainger.
Eli n’a pas pu placer un mot que la porte était déjà fermée.
« On ne gagne pas grand-chose au Loto ? ». Il est totalement improbable que Mireille ait dit ça. Voilà la réflexion qu’Eli s’est faite aussitôt.
D’abord Mireille qui tombe étrangement et soudainement malade, ensuite Julien qui refuse qu’on rende visite à sa grand-mère, enfin, ces paroles étranges que Mireille aurait soi-disant prononcées.
Les doutes d’Eli sont de plus en plus nombreux. Elle n’arrive plus à penser à autre chose. Quelque chose se trame à deux pas de chez elle, chez son amie de toujours, et elle va découvrir ce que c’est.
Telle une Miss Marple en puissance, Mme Grainger part à la chasse aux indices.
Avant tout, elle rentre chez elle, pose ses affaires et se restaure.
Il faut en tout premier lieu nourrir le corps pour tenir le choc. Une bonne terrine de lapin sur des tartines croustillantes, un bon petit vin rouge et une part de tarte à la rhubarbe.
Voilà qui est bien. L’estomac plein et l’esprit en alerte, Eli va pouvoir commencer son enquête.
Tout d’abord, elle note sur son petit carnet :
- Rester discrète
En effet, il ne s’agirait pas d’éveiller les soupçons du petit-fils manipulateur.
Ensuite :
- faire le guet et attendre que Julien sorte de l’appartement.
Ce sera le seul moyen pour enfin s’approcher de Mireille sans la présence de son chien de garde.
Petit astérisque : J’ai de la chance d’avoir le double des clés, et ça, le p’tit crétin ne le sait pas...
- voir si Mireille va bien
- faire venir le médecin au besoin
- l’amener chez moi (elle sera plus en sécurité)
Voilà, ça paraît bien pour un début.
Alors, prête pour la première étape, Eli va chercher son fauteuil le plus confortable et le colle à sa porte. Prête à épier tous les bruits venant du pallier.
Histoire de ne pas risquer la déshydratation, elle se prépare une bonne théière de tisane aux fruits rouges, gagnée lors d’un précédant Loto. Ah, que de jolies dimanches passés en la compagnie de Mireille.
Une fois la tisane infusée, Eli sort la boîte de petits gâteaux, car, pas de tisane sans petits croquants au miel.
17h30 : cela fait 2 heures qu’elle fait le guet. Une éternité. Elle est désormais à cour de tisane et de biscuits. Il est temps que Julien se décide à sortir.
C’est ce qu’il fait, dix minutes plus tard.
Des pas s’approchent, font grincer le sol, il ouvre la porte doucement et la referme aussi doucement que possible.
Afin d’être sûre de ne pas croiser Julien, Eli attend encore un peu.
C’est une véritable torture, sa vessie est pleine et elle ne peut pas se permettre de quitter son poste. Il faut être courageuse se répète t-elle, la main posée sur sa vessie endolorie.
Enfin, plus personne en vue, plus aucun bruit, Eli prend la clé de chez Mireille et fonce tout droit.
Un petit regard à droite, à gauche et...la voie est libre. Le plus délicatement possible, elle enfonce la clé dans la serrure et appuie sur la poignée. La porte s’ouvre alors et se met à grincer.
Soudain, une voix :
- C’est toi Julien. Tu es déjà là. Tu as bien pris ce que je te demandais ?
C’est la voix de Mireille...Quel soulagement !
Pas le temps de dire ouf que Julien pointe déjà le bout de son nez. Il n’est pas loin. Eli reconnaît le bruit de ses souliers en cuir verni.
Elle n’a même pas eu le temps d’apercevoir Mireille. De façon précipitée, Eli referme la porte à clef et s’enferme chez elle. Le souffle court, l’angoisse à son comble, elle attend que Julien rentre.
Elle entend alors :
- Voilà grand-mère, je te rapporte ce que tu m’as demandé.
Mireille ajoute alors :
- Tu viens seulement d’arriver ? J’ai cru entendre quelqu’un ouvrir la porte juste avant toi. C’est étrange. J’ai dû rêver.
Julien ne la contrarie pas et lui répond qu’elle a dû entendre une autre porte.
Sur ce, l’oreille toujours collée à sa porte, Eli n’entend plus aucun bruit.
Elle est frustrée. Son plan ne s’est pas déroulé tel qu’elle le souhaitait. Mais elle n’a pas dit son dernier mot.
Il est déjà tard. La nuit tombe. Eli décide alors de se faire une soupe et de regarder en même temps un ou deux épisodes d’Agatha Chritie. Ca peut toujours servir se dit-elle.
S’ensuit une nuit d’un sommeil encore agité.
Le réveil l’a été tout autant. Cinq heures pile du matin. Son coucou s’était déréglé tout seul et faisait un bruit d’enfer.
Sous le coup de la surprise et de la colère, Eli fait tomber le coucou et s’acharne dessus à coups de balai. En voilà au moins un qui ne lui cassera plus les pieds.
Enfin bien réveillée, elle se dirige vers sa commode, premier tiroir et en retire son petit carnet d’enquêtrice.
Elle y inscrit : deuxième jour d’espionnage.
Pas besoin de réécrire les étapes, ce sont les mêmes que celles du premier jour.
Bref, Eli va prendre son petit-déjeuner et à 9h30, se poste derrière sa porte, une tasse de thé à la main.
Cette fois-ci, par chance, au bout d’une demi-heure, elle entend Julien sortir et dire à sa grand-mère, qu’il en avait pour une demi-heure à peu près.
Parfait se dit alors Eli. Ca me laisse le temps.
Ni une ni deux, sans même prendre la peine de s’habiller et d’ôter les bigoudis de sa tête, Eli se précipite chez sa voisine.
L’excitation et la peur à son comble, elle entre, glisse sur une chaussette qui traînait au sol et se tord la cheville.
La douleur a été vive. Elle ne peut réprimer un cri perçant.
Qui arrive alors en courant : Mireille.
En apercevant son amie au sol, la cheville enflée, elle se précipite pour lui porter secours.
- Eli, que fais-tu ici ? Que s’est-il passé ? Comme tu dois souffrir.
Malgré sa douleur, Eli tente de justifier sa présence ici.
- Mireille, que je suis contente de te voir enfin. J’avais si peur qu’il ne te soit arrivé quelque chose. Toi qui n’es jamais malade, cela fait plus de deux jours que tu es enfermée et que tu refuses toute visite.
Mireille se met alors à sourire.
- Je comprends ton inquiétude mais tout va bien. Pour tout te dire, je voulais te faire une surprise mais je crois que c’est un peu raté.
En effet, en levant les yeux, Eli a pu apercevoir un nombre incalculable de paniers garnis, tous plus beaux les uns que les autres. Il y avait également des ballons de toutes les couleurs ainsi qu’une banderole où était noté : « Joyeux 79ème anniversaire Eli ! ».
- Oh, c’était donc ça, un anniversaire surprise.
- Et oui ma chère Eli. Je ne pouvais rien te dire et il ne fallait surtout pas que tu voies tout ça.
En outre, je suis désolée de ne pas être venue au Loto, mais préparer ce Loto-surprise prend beaucoup de temps.
Eli est confuse. Elle est partagée par un immense bonheur et une cruelle envie de se cacher dans un trou de souris.
- Au fait Eli, j’ai l’impression que tu as eu peur pour moi. C’était parce que tu croyais que j’étais très malade, c’est ça ?
Prise un peu au dépourvu, Eli finit quand même par répondre au bout de quelques secondes :
- Oui, c’est ça. Tu sais à quelle point je tiens à te voir pétillante et en bonne santé chaque jour que Dieu fait.
Mireille hoche alors la tête et ajoute :
- Rien avoir alors avec Julien. Aucun soupçon d’empoisonnement pour me soutirer de l’argent. Me voilà rassurée Eli.
Le petit sourire en coin de Mireille en disait long.
Sur quoi Eli répond :
- Pas du tout, c’est un bon garçon ce Julien, je l’ai toujours su.
Mireille ajoute alors :
- Tu ne vois pas d’inconvénient alors pour qu’il s’occupe de ta cheville. Il a une trousse de secours et sait comment soigner ce genre de petit bobo.
Eli acquiesce en retour par un sourire figé, tout en se disant : Il ne m’aura pas, moi, ce p’tit crétin !
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