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Le long manteau et le feutre gris

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Jade

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Cette silhouette sur la passerelle, pas de doute il l’a déjà vue quelque part...Mais oui, bon sang ! Ce chapeau gris, ce long pardessus ardoise dont les pans flottent de chaque côté, ces chaussures souples qui donnent une démarche légère presque aérienne, la nuque, bien cadrée sous le couvre-chef rigide, seul point fixe de cette silhouette mouvante. Il les reconnaissait tout à fait. Son cœur battait de plus en plus fort, la tension augmentait au fur et à mesure qu’il se remémorait les événements passés. Incroyable, il ne s’attendait pas à cette rencontre fortuite qu’il avait vainement espérée depuis plusieurs années.


Il pressa le pas en s’engageant sur la passerelle, ne quittant pas du regard son souvenir sans nom qui ne ralentissait pas l’allure. L’humidité de l’automne mêlée à celle du fleuve lui fit remonter le col de son imperméable. Sans qu’il se soit posé le bien-fondé de son attitude, il n’avait plus qu’une idée en tête : rattraper cette silhouette coûte que coûte.
Il accéléra la cadence. Plus rien n’existait autour de lui exceptée cette silhouette qu’il ne quittait pas des yeux. Le battement de son cœur s’accélérait, ses pensées se bousculaient. Plus aucun raisonnement ne pouvait le ramener à l’organisation de sa journée, il était totalement centré sur cet instant présent qui venait d’envahir tout l’espace, lui ôtant tout discernement. Il ne ressentait plus rien de son environnement, ni les sons ni les odeurs, ni même la sensation de ses semelles foulant les dalles, et de ses muscles se tendant pour amorcer l’inclinaison permettant d’accéder à la passerelle. Au fur et à mesure les événements passés qu’il avait enfouis, mis de côté, lui revenaient en mémoire :


« Cette fin de journée où tout d’abord ma voiture avait décidé de tomber en panne dans la montée des quatre rochers, puis ma marche sur le bord de la départementale donnant accès au raccourci qui menait à la villa des Bauriac. C’est en empruntant ce raccourci, connu seulement des gens du coin, que j’avais été alerté par des éclats de voix. »

« Tu ne peux pas faire ça ! Tu n’as pas le droit de souiller de la sorte une famille entière ! » suppliait une voix féminine.

« Je vais peut-être me gêner ! » ricana un homme.

« Tu n’as aucune morale, tu es incapable d’aimer ou de respecter quoi que ce soit ! Tu es abject, pourri ! »

« Ca y est ? Tu as terminé ta leçon de morale ? Bon alors il est temps d’en finir avec cette histoire ! Tu me signes ce papier et je disparais définitivement de ta vie ! »

« Non mais tu es en plein délire ! Tu imagines que je vais adhérer à ce torchon de mensonges et d’injures destinés à faire payer des innocents ?! »

« Tu n’as pas le choix ! Allez, je n’ai pas de temps à perdre, signe là ! »

« N’y pense même pas ! »

La femme se plaignit, l’homme avait sans doute fait preuve d’intimidation ou de violence.

« Plutôt y laisser ma vie que de céder à ton odieux chantage ! Jamais, tu m’entends, jamais je ne te soutiendrai dans ta dépravation ! » hurla t-elle.

Une longue minute de silence pendant laquelle je n’osais plus faire un geste, m’imaginant déjà être surpris par les deux personnages que je devinais derrière les buissons. Puis je tressaillis. Un cri venait de déchirer la quiétude du soir tombant.

« Non arrêtes, mais tu es fou, tu es complètement malade... Non !... »

Un coup de feu déchira violemment le silence.
Mon sang se figea, mon cœur s’arrêta quelques secondes avant de s’emballer d’une façon incontrôlable. Mes jambes ne purent obéir à mon désir de déguerpir. Le coup de feu était parti d’à peine 5 mètres de moi, mes tympans en possédaient encore le claquement atroce.
Je n’osais bouger. Se mélangeaient en moi, la peur d’être attaqué voire même tué, et l’appréhension de découvrir des cadavres...Je ne savais plus quoi faire. Voulant m’enfuir, ne parvenant pas à faire un seul pas, je souhaitais au moins pouvoir me cacher derrière les arbres... C’est à ce moment-là que les buissons bougèrent et que le dos d’une silhouette ponctuée d’un feutre gris s’avança lentement sur le sentier.

« Le salaud, il l’a tuée ! » pensais-je aussitôt. Surtout ne faire aucun mouvement. Au moindre bruit, au moindre craquement l’homme se retournerait et me verrait planté là au beau milieu du chemin. Il jugerait immédiatement en moi le témoin gênant à faire disparaître. La sueur commençait à perler sur mon visage, je me sentais mal comme dans un cauchemar, sauf que là c’était bien réel et que j’y jouais sûrement ma peau !

L’inconnu fit quelques pas et s’arrêta. J’étais persuadé qu’il avait senti ma présence. Ma poitrine oppressée avait envie d’exploser dans un « au secours » salvateur. A ma grande surprise l’homme chancela, s’agrippa in extremis aux branches d’un arbre et s’appuya contre le tronc. Il était visiblement épuisé, peut-être même gravement blessé.

L’atmosphère ne se prêtait pas à une analyse sensée et pondérée de la situation, et malgré la volonté de m’enfuir je m’approchais lentement. L’individu bougea à peine lorsqu’il entendit du bois sec craquer sous mes pieds à deux pas derrière lui. J’étais là, tremblant de peur, me sentant stupide et mal à l’aise comme si je jouais un rôle dans un film qui n’était pas le mien... Je n’en revenais pas, et pourtant, j’entendais bien des sanglots. Comment était-ce possible ? Ce criminel qui venait de tuer de sang-froid se mettait à pleurer !

« Je... peux... vous aider ? » murmurais-je d’une voix mal assurée.

Alors là, je m’attendais à tout, mais à cela non vraiment pas ! Je restais immobile, la bouche ouverte, les yeux écarquillés, le visage figé par l’étonnement : L’individu qui se tenait devant moi, s’avérait être la femme entendue quelques minutes auparavant, et que je croyais assassinée ! Elle venait de tourner son visage enfantin baigné de larmes et marqué par une insupportable souffrance. Je me sentais quinaud, démuni, totalement désemparé devant elle.

«Je l’ai tué » balbutia- t-elle entre deux sanglots. Et elle se jeta dans mes bras comme si elle voulait que je partage avec elle ce fardeau si lourd, si pesant qui venait de s’accrocher à sa vie comme un boulet. Elle venait d’être marquée à jamais au fer incandescent « meurtrière ».

Gauche et maladroit, je déposais à peine mes mains sur ses épaules, voulant pourtant la réconforter mais n’étant pas habitué à le faire. C’est dans des situations comme celle-là que l’on se demande d’abord pourquoi nous nous sommes trouvés ici à ce moment-là, pourquoi ça tombe sur nous, et surtout il y a le souhait profond de se croire dans un rêve et d’ouvrir simplement les yeux pour que tout disparaisse.

Des questions me venaient à l’esprit : « Pourquoi l’avoir tué ? Qui était-ce ? Qu’avait-il fait ? Quel était cet odieux chantage dont il venait d’en payer le prix de sa vie ?... » Mais je les gardais pour moi.

« Est-il mort ? Où est le pistolet ? Avez-vous laissé des indices qui risquent de vous compromettre ? » Je m’entendais répéter machinalement des phrases entendues dans les séries policières, et je me rendais compte que tout naturellement je prenais la défense de cette femme. Je souhaitais la protéger alors qu’il y avait eu un meurtre.

« Je ne sais pas...non je l’ai jeté à côté de lui. C’est atroce, je ne voulais pas en arriver là, mais quand il a pointé son arme à feu, c’était lui ou moi ! »

Elle s’effondra au pied de l’arbre, secouée par les sanglots qui s’étouffaient dans sa gorge. Je devais donc prendre les choses en main. Comme un automate je refaisais les gestes anodins décrits par les romanciers, mais là c’était la réalité et je tremblais d’émotion. Des cadavres on est habitué à en voir des tonnes sur les écrans, dans les journaux, et cela nous émeut de moins en moins. Dans la réalité je peux vous dire que cela n’a aucune commune mesure. C’est oppressant, angoissant, affreusement terrifiant. Je le voyais là étendu sur le ventre, inerte. Le pistolet gisait près de sa main gauche. C’était idiot, mais en m’approchant pour saisir l’arme je ne quittais pas l’homme des yeux craignant à tout moment qu’il ne bondisse sur moi. Je ne savais trop comment tenir cette arme dans ma main, le contact était froid, froid comme la mort qu’elle contenait en son sein. Pensant aux empreintes je maintenais l’engin avec ma manche tirée jusqu’à ma paume, et je m’empressais de rejoindre cette femme inconnue pour laquelle j’acceptais d’être impliqué dans une affaire dramatique et macabre...

Je suis resté perplexe, hébété, muet, les yeux agrandis par la surprise, la bouche entrouverte d’incompréhension...C’était impensable : L’inconnue épuisée et larmoyante m’avait faussé compagnie. Elle avait disparu!!! M’abandonnant en pleine campagne, avec un cadavre allongé dans l’herbe et un pistolet au bout des doigts.

Dans d’autres circonstances j’aurais éclaté de rire en me voyant tourner autour de l’arbre, fouiller dans les buissons en murmurant : « Où êtes-vous ? Où êtes-vous ? ». Mais là, je me suis retrouvé seul, décontenancé, unique témoin et de surcroît possesseur de l’arme du crime. L’idée m’effleura de balancer le pistolet dans les taillis et de disparaître à mon tour...mais je craignais d’avoir laissé une empreinte sur l’arme à feu !


Cette implication involontaire dans un meurtre m’a rongé pendant des années, me poussant à mentir et à me terrer tel un animal blessé au fond d’un trou, tremblant en entendant le voisinage et la presse parler fébrilement de la découverte d’un cadavre. Toutes les informations détaillant ce qui était mis en œuvre pour retrouver l’arme du crime et l’assassin me torturaient au plus profond de moi-même, comme si j’étais coupable. Personne n’aurait cru à mon histoire. Comment auraient-ils pu comprendre que je détienne le pistolet tant recherché sans être impliqué dans cette affaire ?... L’arme, je l’ai emportée avec moi au bord de la mer. J’ai loué un bateau et loin, très loin, je l’ai jetée en livrant mon secret au silence de l’océan.


Vous comprenez pourquoi, 8 ans après cet évènement qui a bouleversé ma vie, je ne pouvais laisser cette silhouette disparaître une seconde fois. Il fallait que je lui parle, qu’elle m’explique, qu’elle entende ce que j’avais enduré par sa faute, qu’elle m’aide à soulager ma conscience et mon cœur. Il fallait qu’elle sache mes nuits d’angoisse à imaginer les gendarmes découvrant que les empreintes de pas autour du cadavre étaient les miennes. Je devais lui raconter mes sueurs, mes tremblements de terreur dès qu’un véhicule s’arrêtait près de ma maison. Et tous ces regards autour de moi que je ne supportais plus, persuadé que tout pouvait se lire sur mon visage. Il fallait que je lui crie que la vue d’un simple chapeau m’était devenue insupportable, me renvoyant sans cesse au feutre gris qu’elle arborait ce jour maudit où mon destin a basculé... Cette inconnue n’avait pas le droit de détruire ma vie, en me laissant porter seul le poids d’un crime dont j’étais totalement innocent. Tout se bousculait dans ma tête pendant que je courais derrière cette silhouette. Je ne voyais plus rien autour de moi, je n’avais que mon but devant les yeux : j’allais la rattraper, elle ne m’échapperait pas. La paix de mon âme en dépendait ! »
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