Le lion

il y a
17 min
111
lectures
15
En compétition

Alors il prit sa plus belle feuille, la bleue, celle qu'il n'employait que les jours de nuit sans lune. En guise de craie, un bout d'étoile, tombé un soir de pluie de ses yeux si forts. Sa main  [+]

Image de Été 2020

LE DÉPART

Si-Sohkho quitta sa hutte alors que Si-N’Kho, le soleil, n’était pas encore en chasse.
La-N’Kho, la lune, son épouse ne tarderait pas à disparaître, lui laissant la place dans les cieux.
La croyance du peuple Simba-Siweï voulait que La-N’Kho fuie son mari Si-N’Kho à travers le ciel. L’histoire du Soleil et de la Lune était la légende préférée du vieux Siweï. Petit, alors qu’il n’était que Si-La et n’avait pas encore acquis son nom d’Homme, il aimait écouter cette histoire le soir à la veillée. Dans les temps très anciens, les deux astres cohabitaient sous la voûte céleste. Un jour, le soleil profita d’une tempête pour tromper la lune. Caché derrière les nuages, il courtisa une comète errante, fasciné par sa chevelure flamboyante. La Lune, s’apercevant de l’infidélité de son mari s’enfuit, emportant avec elle Si-La-N’Kho, ses enfants étoiles. Depuis ce jour, le Soleil court derrière la Lune, tout autour de Mila, la Terre, espérant rejoindre son aimée, en vain.
Aujourd’hui, Si-Sohkho quitte le peuple pour toujours. Il est temps pour lui d’accomplir Manga-Mi-Mila, le rite de mort, le retour à la terre. Trop âgé, il représente maintenant une charge pour les Simba-Siweï, son peuple, les chasseurs de lions. Le départ matinal fait partie du rite, personne ne doit le voir s’en aller. Le vieux Siweï a revêtu Manga-Mi-Mila-Bou, la tunique rituelle. La-Nahla’Sohkho son épouse l’a tissée patiemment pendant des lunes, choisissant la meilleure laine, les plus belles perles. La vieille femme n’a rien dit, la veille, quand elle a vu Si-Sohkho préparer Manga-Mi-Mila-Béch, le sac rituel en peau de zèbre. Non, elle savait que son homme partirait pour un autre ailleurs, là où le gibier abonde, dans un endroit où les héros chasseurs de lions se couvrent de gloire. Il l’avait mérité. Et même si son cœur se serrait, elle était gonflée d’orgueil à la vue de son grand guerrier, si beau, si fort.
Si-Sohkho, lui, ne se voit plus aussi fort, ni aussi agile que lorsqu’il chassait Simba’lo, le lion. Une vieille blessure à la hanche le rappelle à la dure réalité. Des yeux, il cherche son bâton de marche. Il a disparu et, à sa place, posées contre le mur, ses armes de chasse : deux javelines courtes et la sagaie lourde. Le vieux chasseur esquisse un sourire : La-Nahla’Sohkho. Brave femme, merveilleuse épouse. Depuis longtemps ses armes ne lui servent plus. À part pour quelques cérémonies importantes, elles ne quittent plus le coffre de chasse. Le vieux chasseur est surpris, les lances sont comme neuves, solides et affûtées comme les dents de Ba-Khaari-Sa, le crocodile. La tradition veut que le Siweï porte ses armes de chasse lors du rite de mort. Il s’en servira comme bâton de marche.
Le sac en peau lui parait plus lourd qu’hier soir. La veille, il avait glissé à l’intérieur les deux cornes de gnou, remplies d’ocre rouge pour l’une et de craie blanche pour l’autre. Les couleurs du rite de mort. Une petite calebasse venait compléter le tout, de l’eau pour le trajet qui le mènera au site sacré.
Manga-Mi-Mila, le rite de mort. Après des heures de marche sous le soleil et revêtu de la tunique rituelle, le Siweï arrivera sur le site sacré. Là, il devra peindre son corps à l’aide de l’ocre rouge et de la craie blanche. Débarrassé de sa tunique, nu, le corps couvert de signes magiques, ses armes à la main, il entamera la longue mélopée du rite. Il invoquera Simba, le Dieu Lion, le remerciera de lui avoir donné une bonne vie, pleine de chasses. Il lui demandera aussi de veiller sur ses fils et son épouse. Il lui contera ses exploits, le temps révolu des grandes chasses où, jeune Siweï, il devait combattre Simba’lo, le lion, et prouver ainsi sa bravoure. Il le priera enfin de l’accueillir dans le monde d’en haut, territoire des chasses éternelles où l’attendent déjà son père et son grand-père, ainsi que deux de ses fils partis trop tôt.
Les heures passées en plein soleil et les privations finissaient par avoir raison des vieux chasseurs.
Accéder au monde d’en haut ne pouvait se faire que par Manga-Mi-Mila, le rite de mort, mais la porte du paradis des Simba-Siweï était aussi grande ouverte à tout chasseur mort en combattant Simba’lo, le lion. C’était le cas pour deux de ses fils, Si-N’Gholo et Si-Ghalo.

LA MORT DES FILS (1)

Ils venaient juste d’acquérir leur nom d’homme et comptaient déjà plusieurs lions à leur tableau de chasse. Un grand mâle avait été aperçu vers les Hautes Pierres Rouges. Il se disait que les Lho’Khoko, la tribu voisine, avaient perdu trois chasseurs ainsi que deux autres chez les Mahk’lahla. Que ce lion devait être Simba lui-même, descendu sur Mila la terre pour tester le courage des braves. Ses deux fils ne parlaient plus que de ce grand mâle. Ils accrocheraient sa crinière à leur ceinture et les femmes du village se presseraient devant leur hutte. Malgré les mises en garde de leur père, les deux fougueux étaient partis un matin à l’heure de Ba-Kharé-Lo, le léopard.
Si-Sohkho s’aperçut de leur départ, mais il était déjà tard. Suivre leur piste lui fut facile. Il retrouva bientôt les deux jeunes Siweï. Si-Sohkho n’avait jamais vu de lion aussi grand, aussi puissant que celui qui faisait alors face à son aîné Si-N’Gholo. Autour d’eux, la savane était rougie du sang de Si-Ghalo étendu dans l’herbe. Son bras gauche manquait et une plaie béante zébrait son flanc. Si-N’Gholo avait jeté ses deux javelines et pointait la sagaie lourde, le bras levé, face au grand fauve. Le lion ne portait aucune blessure apparente. Les javelines avaient dû rater leur cible. Les inconscients ! La fougue de leur jeunesse les avait rendus imprudents ; Si-Ghalo s’était fait surprendre et son frère avait gaspillé ses armes légères, trop impatient d’en finir.
Son aîné n’avait pas peur et provoquait le Simba’lo :
— M’ba Simba’lo, M’ba, Si-N’Gholo né awaï ! « Viens Simba, viens, Si-N’Gholo n’a pas peur ! »
Le grand mâle n’avait pas encore vu Si-Sohkho. Le chasseur se déplaçait en silence, sous le vent. Il contourna la scène afin de rejoindre son fils. Le lion bondit, la lance fusa, Si-Sohkho hurla. Jetée trop tôt, trop vite, la sagaie ne fit qu’effleurer l’épaule du grand fauve. Le jeune Siweï se jeta de coté, esquivant la charge du lion surpris par le cri de Si-Sohkho. Pas assez vite cependant. Un coup de patte de la bête l’envoya rouler dans les hautes herbes, disparaissant à la vue de son père. Délaissant sa proie, le lion faisait maintenant face à Si-Sohkho. Le chasseur sut qu’il ne pourrait jeter ses javelines, le fauve chargeait déjà…

Combien de fois le vieil homme avait revécu cette scène, il ne saurait le dire.

LA MARCHE

Le soleil apparaît à l’horizon, Si-Sohkho ajuste la lanière de son sac. Avec une cordelette, il a noué ses javelines et les porte sur le dos. La sagaie lourde à la main, il reprend sa marche. Le grand lac accueille l’astre du jour. Un vol de flamants roses, majestueux, un troupeau d’éléphants, un couple de girafe, la vie. Au loin, un rugissement, puissant, impose le silence à la savane en éveil.
— Simba…
Le vieil homme sourit, oui, aujourd’hui est un beau jour pour mourir.

***

Le site sacré n’est plus très loin, le vieil homme est fatigué. La sangle de son sac lui irrite la peau et sa hanche le tiraille de plus en plus. Un acacia géant au loin lui promet une pause méritée, à l’ombre de ses branches séculaires. La calebasse pleine d’eau le tente, mais il préfère attendre. Un rugissement à nouveau, plus proche, plus fort, Simba’lo n’est pas loin.

— Lla Simba’lo, Si-Sohkho é sahlaoui. « Bonjour, Simba, Si-Sohkho te salue. »

Un grondement soudain, incongru dans ce paradis. Le gros 4X4 file sur la piste, soulevant un nuage de poussière.
— Si-Kaélo… « Les forestiers… »
Affolé, le couple de girafes s’enfuit. Un éléphant, un grand mâle sans doute, barrit, défiant les intrus.
Le vieux Siweï reprend sa marche, les forestiers… Si-Sohkho leur doit la vie, il le sait, mais aussi de ne pas avoir rejoint les terres d’en haut avec ses fils.

LA MORT DES FILS (2)

Le chasseur sut qu’il ne pourrait jeter ses javelines, le fauve chargeait déjà.
La sagaie fuse et Si-Sohkho se jette de coté, dégainant son couteau. La lance se plante dans l’épaule du lion. Le chasseur esquive la charge du fauve, mais reçoit au passage ce coup de griffe qui lui laboure la hanche et le projette au sol. Sa chute l’entraîne non loin de son aîné. Le garçon le regarde sans le voir, une plaie béante lui a déchiré le torse jusqu’à la gorge. Fou de colère et de douleur, le chasseur essaie de se relever, de faire face à ce Simba’lo. La blessure à la hanche l’oblige à rester au sol. Il se tourne face au grand fauve, le coutelas tendu, à bout de bras.
— M’ba Simba’lo, m’ba, né awaï ! « Viens le lion, viens, je n’ai pas peur ! »
Mais le lion ne vient pas, pas encore. La lance plantée dans son épaule le gêne. Il la retire sans peine d’un coup de patte. La douleur lui arrache un feulement sourd. Le fauve prend son temps, il sait sa proie blessée et lui tourne autour, méfiant. Si-Sohkho jette un regard rapide sur sa blessure. Elle saigne abondamment. Déjà sa vue se trouble, son bras s’abaisse peu à peu vers le sol et sa main lâche le poignard. C’est fini, il s’écroule dans l’herbe.
— Si-Sohkho m’bé nar é Simba, ié sahali Si-Siweï. « Si-Sohkho vient vers toi Simba, accueille-le en chasseur. » Les paroles du rite, déjà.
Si-Sohkho attend l’attaque du lion, mais celle-ci tarde à venir. Au loin et pourtant si proche, un bruit de moteur. Le chasseur a le temps de voir le grand Simba’lo se retourner et s’enfuir soudain non sans rugir de colère. Un gros 4X4 s’arrête dans un nuage de poussière… Les forestiers, la nuit.

LA MARCHE (2)

Le vieil homme atteint enfin le grand acacia. Il accroche son sac à une branche basse, pose ses armes contre le tronc géant et s’assoit par terre. Du repos, enfin. Ne pas boire, pas tout de suite. S’asseoir et regarder la vie, regarder Mila, la terre, une dernière fois dans toute sa beauté.
Soudain, un grondement sourd et la terre qui tremble. Un troupeau de gnous, pris de panique. Quelque chose a dû leur faire peur. Les forestiers peut-être ? Le troupeau se dirige vers lui. Vite, aussi vite que ses vieilles jambes le peuvent, grimper dans l’arbre géant. Les branches basses lui offrent un accès facile à un abri hors de portée des gnous. Le tronc du grand arbre sépare le flot en deux. La terre tremble sous la charge furieuse des herbivores, mais Si-Sohkho n’a pas peur, l’arbre centenaire est solide. Le flot impétueux finit par se tarir. Si-Sohkho regarde alentour. Rien… Ce qui leur a fait peur a disparu. Le vieil homme descend prudemment de l’arbre et pose le pied sur le sol martelé de milliers d’empreintes. Une des javelines courtes a disparu, emportée par le troupeau, l’autre gît non loin de l’arbre, enfin, ce qu’il en reste. La sagaie lourde, elle, a miraculeusement échappé aux sabots furieux. Le vieux Siweï ramasse les morceaux de l’arme légère. La lame n’est pas endommagée. Elle pourrait resservir. Si-Sohkho ne peut s’empêcher de sourire. À quoi pourrait-elle servir là où il va ? Il pose l’arme brisée par terre, décroche son sac et s’assoit à l’ombre du grand arbre. Sa hanche le fait moins souffrir maintenant qu’il est assis. Le Si-Touhbah, l’Homme-médecine des Blancs, avait bien soigné sa blessure, mais les années avaient fini par réveiller la vieille douleur.

LA MORT DES FILS (3)

Si-Sohkho se réveille dans une hutte toute blanche qu’il ne connaît pas. Il est étendu sur une couche au tissu immaculé. Comment est-il arrivé là ? Une infirmière, toute de blanc vêtue, est penchée sur son lit et regarde avec attention en direction de son bassin. Le Siweï veut se lever, mais un vertige l’oblige à rester couché.
— Il ne faut pas bouger, il est trop tôt.
Le chasseur ne parle pas le langage des Blancs et n’a rien compris.
— Lla La-Bahfé, Si-Sohkho é sahlaoui, otah ié ? « Bonjour Femme blanche, Si-Sohkho te salue, où suis-je ? »
— Lla Siweï, é « Hôpital », Youh-Touhbah Bahfé.
La femme blanche connaît la langue du peuple, Youh-Touhbah, la hutte médecine des Blancs ! Elle lui dit que les forestiers l’ont amené la veille, qu’il avait perdu beaucoup de sang mais qu’il était désormais hors de danger. La blessure serait longue à guérir mais il pourrait marcher comme avant.
— Si-Si-La ? « Mes fils ? »
La jeune femme le regarde avec une infinie tristesse. Elle connaît les rites de cette tribu sauvage.
— Nar Simba. « Auprès de Simba ! »

Si-Sohkho était resté un long mois dans l’hôpital des Blancs. Le Si-Touhbah l’avait laissé partir avec des baumes et des onguents, des bandes de tissu et des fioles de liquide piquant. Rien ne valait la médecine du peuple et le chasseur avait pris les médicaments pour ne pas blesser l’homme blanc. Le vieil homme se souvient des jours qui suivirent. Il avait réuni les meilleurs chasseurs du peuple Simba-Siweï ; il fallait retrouver ce Simba’lo géant et le tuer avant qu’il n’emporte les meilleurs d’entre eux. Ils avaient battu la savane des jours et des jours durant. Le grand fauve avait disparu. Avait-il été tué par d’autres chasseurs des tribus voisines ? Était-il parti pour d’autres contrées ? Les messagers envoyés alors chez leurs voisins étaient formels : personne n’avait revu le grand Simba’lo. Si-Sohkho avait fini par croire que ce lion était Simba lui-même, descendu sur Mila, la terre, pour éprouver le courage du peuple.
Puis vint la loi des Blancs. Les Simba-lo devenant rares, il ne fallait plus les chasser. Une grande colère était née à cette époque. Colère contre les Blancs et leur loi bizarre. La chasse aux Simba’lo appartenait au peuple depuis la nuit des temps. Du temps où Mila, la terre, n’était peuplée que par les Simba-Siweï. La loi des Blancs n’était pas leur loi et le peuple continua à chasser le grand fauve. Mais les Blancs étaient forts, plus forts que le peuple. Leurs lance-tonnerre leur donnaient un avantage considérable. Le peuple n’aimait pas cette arme magique. Non pas pour son efficacité foudroyante contre leurs lances et boucliers, mais surtout parce qu’elle était l’arme des lâches. Où étaient le courage et l’honneur de tuer son adversaire de cette façon ? Peu à peu, le peuple cessa de chasser Simba’lo. La tradition se perdit…

RITES

Un rugissement, fort, proche, trop proche. Si-Sohkho se lève, prêt à grimper dans l’arbre mais s’arrête net, pétrifié. À un jet de sagaie, il est là, comme il y a longtemps, Simba’lo, le lion géant de son passé. Pour le vieux Siweï, il ne fait aucun doute que ce Simba’lo est celui qui a tué ces fils.

— Simba, Si-Sohkho é sahlaoui. Si-Sohkho é warthaoui bi lambilah. « Simba, je te salue, je t’attends depuis si longtemps. »
Un frisson parcourt tout le corps du vieux Siweï. Non pas qu’il ait peur, non, un Siweï n’a jamais peur. Le vieil homme ressent de la fierté face à la splendide créature qui se tient devant lui. Fierté du peuple Siweï, les chasseurs de lion, les « hommes courage ». La bête traîne la carcasse d’un jeune gnou qu’elle vient de tuer. C’est lui qui a effrayé le troupeau et causé ce mouvement de panique. Le lion est en colère : que fait ce bipède sur son territoire de chasse ? Pourquoi n’a-t-il pas peur de lui ? Il pousse un nouveau rugissement, terrible. La savane se tait, mais pas ce deux pattes qui continue à murmurer.
— Todé ié molo-n’molo wata. « Aujourd’hui est un bon jour pour mourir ! »
Doucement, le vieil homme se rassoit au pied de l’arbre géant et tire son sac près de lui. Le grand fauve doit penser que ce moucheron à deux pattes n’est pas dangereux car il s’accroupit près de sa proie et commence à la déchiqueter de ses crocs puissants.
Si-Sohkho ouvre son sac et une première surprise l’attend. À l’intérieur, son couteau de chasse. Il n’a pas souvenir de l’y avoir déposé. Il prend l’objet dans ses mains et le pose délicatement sur le sol. Il sort ensuite la petite calebasse pleine d’eau et, après en avoir retiré le bouchon en bois, la porte à ses lèvres. Une deuxième surprise, de taille cette fois : ce n’est pas de l’eau que la gourde contient, mais Ga-Elminah, l’eau-courage.

LE RITE DU NOM

Aujourd’hui, Si-Sohkho a seize printemps. Le jeune homme ne s’appelle pas encore Si-Sohkho, il est trop tôt. En compagnie de trois autres jeunes Siweï, il doit accomplir le rite du nom. Le rite sauvage et fou qui lui permettra d’acquérir son nom d’homme. Nus, les corps peints de motifs sacrés, ils sortent de la hutte d’isolement dans laquelle ils viennent de passer la nuit. Tout le village est là et les tam-tams résonnent, invoquent Simba le grand. Si-Cohpéh’n’gha’ l’homme-médecine de la tribu s’approche des quatre futurs Siweï et leur tend une calebasse. Tour à tour, ils boivent quelques gorgées du puissant liquide qui se trouve à l’intérieur : Ga-Elminah, l’eau courage, une fermentation de plantes et de racines dont le sorcier seul connaît le secret. Elle donne le courage et la force, abolit la peur. Sous les youyous des femmes de la tribu, ils quittent le village en courant. Avec eux, une dizaine d’adultes, les rabatteurs. Aujourd’hui est un grand jour, les quatre prétendants vont devoir tuer leur premier Simba’lo, seuls, à l’aide des armes rituelles. Les adultes sont là pour rabattre le lion, superviser la chasse et venir en aide aux jeunes si le rite se passe mal. Pour les novices, l’intervention des chasseurs serait une honte immense. Ils n’auraient alors pas le droit de porter le nom d’homme. Leur vie serait consacrée à d’autres tâches moins nobles que la chasse : berger ou cueilleur, artisan…

Les rabatteurs ont bien fait leur travail, le mâle qui se trouve devant les quatre futurs Siweï est une belle bête. Déployés en arc de cercle, les adultes ont poussé le fauve droit sur les jeunes chasseurs. Ceux-ci, placés eux aussi en arc de cercle, le provoquent de leurs cris sauvages. Simba’lo est encerclé mais il faut agir vite. Les jeunes ont bien préparé leur chasse, au signal d’un des leurs, les javelines courtes fusent. Deux atteignent leur cible et blessent Simba’lo à l’épaule et au flanc. Furieux, le lion rugit de colère et de douleur. Les secondes javelines sont déjà prêtes et filent vers la bête. Deux autres le blessent à nouveau au flanc. Le fauve, sérieusement touché, ne tombe pas pour autant et son rugissement fait trembler la savane. Le lion blessé n’en est que plus dangereux. Il tente d’échapper à ces humains furieux et fait demi-tour mais les rabatteurs l’empêchent de fuir. Il rugit à nouveau. Les quatre jeunes chasseurs armés de la sagaie lourde ont pris position autour du fauve. Si-Sohkho porte le premier coup, suivi de près par les trois autres. La savane rougit du sang du grand fauve. Le Simba’lo touché à mort s’écroule enfin. Le combat, bien préparé, n’aura duré que quelques secondes. Les adultes, restés à portée de lance ont apprécié. Ces jeunes auront mérité de porter leur nom d’homme. Ce soir, on contera leur chasse et on chantera leur courage. Comme le veut la tradition, ils coupent chacun une touffe de la crinière de Simba’lo et l’accrochent fièrement à leur ceinture. Ils plongent les mains dans les blessures béantes et se barbouillent le corps du sang de leur victime. Le rite se prolongera tard cette nuit, chants et danses résonneront jusqu’à l’aube. Gloire à Simba, il a vu le courage des jeunes.

SIMBA

Si-Sohkho boit le liquide à petites gorgées, en apprécie la saveur. D’abord le couteau puis l’eau-courage, quelles autres surprises lui réserve son sac rituel ? Il soulève le rabat en peau et regarde à l’intérieur. Non, il ne reste que les deux cornes de gnou censées contenir l’ocre rouge et la craie blanche. Curieux, il en sort une et détache soigneusement le capuchon étanche en tissu. De l’ocre jaune ! Fébrile, il ouvre la seconde corne, y trouve de la poudre de charbon. Le jaune et le noir, les couleurs de la chasse. Quelqu’un, sa femme ou ses fils, a changé le contenu du sac rituel. Ou peut-être est-ce Simba lui-même. Le Dieu Lion veut que ce combat, engagé il y a si longtemps déjà, ait un vainqueur. Le vieux Siweï en est persuadé, c’est Simba qui a provoqué ces évènements. Il jette un coup d’œil au grand fauve qui l’ignore totalement, absorbé par son festin de chair fraîche.
— Todé, Si-Sohkho houé é bhili-bhili. « Aujourd’hui, Si-Sohkho aura ta crinière. »
Avec une vigueur toute neuve – Ga-Elminah, bien sûr –, le vieil homme se lève et quitte sa tunique. Il ramasse la javeline courte, celle qui a été cassée, et son couteau de chasse. La petite lance peut peut-être encore servir. Seule l’extrémité de l’arme est endommagée. À l’aide du couteau, il raccourcit le manche. Oui, elle fera l’affaire à courte distance.
Consciencieusement, le vieux chasseur se couvre le corps des signes de chasse, ocre et charbon. Il finit le reste de l’eau-courage et pose la calebasse au pied de l’arbre géant. Il passe la ceinture de sa tunique autour de ses hanches, accroche le poignard à la fine cordelette. Dans sa main droite, la javeline courte, dans l’autre la sagaie lourde. Il est prêt !
— Simba, oh Simba, Si-Sohkho m’bé nar é, Si-Sohkho balé é bhili-bhili. « Simba, Ô Simba, Si-Sohkho vient vers toi, Si-Sohkho veut ta crinière. »
Le lion relève la tête et regarde ce bipède arrogant qui vient le déranger pendant son repas. Sans se lever, il pousse un rugissement terrible. Prends garde Siweï, on ne dérange pas Simba quand il mange.
Les bras écartés en signe de défi, le vieil homme s’approche un peu plus du grand fauve.

— M’sa Simba, m’sa, Si-Sohkho né awaï ! « Rugis Simba, rugis, je n’ai pas peur ! »

Le vieil homme se rapproche encore un peu du lion qui finit par se lever. C’est bien lui, Si-Sohkho en est sûr maintenant, le lion géant de son passé. La bête est énorme, deux fois la taille d’un Simba’lo mâle adulte. Le vieux Siweï approche sans crainte. Le lion rugit encore, plus fort. Qui es-tu petit moucheron pour me déranger ? Pourquoi n’as-tu pas peur ? Il se ramasse, s’apprête à bondir. D’un coup de patte, il va l’envoyer ailleurs, ouvrir son ventre, dévorer ses entrailles. Si-Sohkho est maintenant à portée du lion, il lève la sagaie courte et, avant que le fauve ne bondisse, la projette d’un geste sec et précis. La pointe se fiche dans l’épaule du lion, mais trop courte et lancée sans puissance, elle ne pénètre que faiblement dans la chair du monstre. Surpris, le lion n’a pas bondi. Il rugit de fureur, arrache la javeline d’un coup de patte. Il va sauter sur le chasseur, le déchiqueter, le dévorer. Maintenant qu’il a jeté la javeline, Si-Sohkho doit se servir de la sagaie lourde. Droitier, il doit passer la lance de sa main gauche à sa main droite. La manœuvre est risquée si le lion bondit tout de suite. Ce qu’il fait avec un rugissement terrible.

LES FORESTIERS

Sir Olivier Garfield stoppe le gros 4X4 sur la piste.
— M’kora « Jumelles » Si-M’Bida. « Passe-moi les jumelles Si-M’Bida. »
Le jeune forestier sort une paire de jumelles de la boîte à gants et la tend à son supérieur.
— Sili-sili. « Merci. »
Si-M’Bida aime bien son chef, il est respectueux des gens du peuple. Le jeune garçon parle le langage des Blancs qu’il maîtrise de façon parfaite, mais Sir Olivier s’adresse toujours à lui en Simba-Siweï.
Les forestiers ont assisté au mouvement de panique du troupeau de gnous et Sir Olivier aimerait bien en connaître la cause. Pour lui, ce ne peut être que ce lion gigantesque dont il a pu observer les traces ces derniers jours. Au vu des empreintes, ce devait être un véritable monstre. Le garde balaye la savane de ses jumelles et se fige soudain. Vers ce gros acacia au loin, il est là. Une bête magnifique. Allongé sur le sol, le fauve semble dormir. Le forestier redonne les jumelles à son second et redémarre le 4X4. À faible allure, il se rapproche du lieu où se trouve le lion, il ne faut pas l’effrayer. Jugeant la distance suffisante, Garfield stoppe à nouveau son véhicule. Le lion n’a pas bougé. Le garde reprend ses jumelles, le fauve dort. Il a la gueule barbouillée de sang, à ses côtés, une carcasse de ce qui semble être un animal, à moitié dévoré.
— Simba.
Si-M’Bida vient de se rendre compte de la taille du fauve. Il n’a jamais vu de lion aussi gros. À part dans les récits de chasse que son oncle lui racontait, quand il était enfant. Le jeune forestier avait toujours pensé que son parent exagérait, pour l’impressionner. Garfield lui tend les jumelles et Si-M’Bida peut observer le fauve à loisir.
— Ce lion est vraiment très gros…
Si-M’Bida s’interrompt.
Quelque chose qu’il ne saurait définir ne va pas. Le fauve semble dormir, mais il bouge bizarrement, comme agité de soubresauts.
— Regardez Sir, quelque chose ne va pas, il a l’air malade.
Garfield prend les jumelles et regarde à son tour, effectivement le lion à l’air bizarre. Il pose les jumelles et prend sa carabine posée sur le siège arrière.
— M’sala « carabine », Si-M’Bida, « cartouche sommeil ».
Le jeune garçon prend lui aussi sa carabine et la charge d’une seringue hypodermique. Les deux hommes sortent du véhicule et commencent à marcher vers le fauve. Soudain, Garfield se met en courir en direction du lion.
— M’bé Si-M’Bida, M’bé ! Fissi-fissi. « Viens Si-M’Bida, viens ! Vite ».
Cachée jusqu’à présent à leur vue, il remarque maintenant la pointe de la lance qui sort de derrière la tête du lion, par la nuque. Si le lion bouge, c’est qu’il y a quelqu’un couché sous lui, qui essaie de dégager l’immense carcasse figée dans la mort.
— Khalla ié, fissi-fissi ! « Aide-moi, vite ! »
La bête fait son poids mais à eux deux, ils finissent par la pousser de côté, dégageant ainsi le corps d’un vieillard nu, le corps couvert de peintures de chasse.
— Si-Sohkho, c’est Si-Sohkho, je connais cet homme.
Le vieil homme ne bouge plus. Il a la cage thoracique enfoncée et un filet de sang s’écoule de sa bouche entrouverte. Garfield prend le poignet du vieux chasseur. Le pouls est faible. Au vu des blessures, le garde sait que le vieux va mourir. Si-Sohkho essaie de se redresser, mais une toux carmin le cloue au sol.
— Né mola Siweï, né mola. « Ne bouge pas chasseur. »
Le vieux dit quelque chose que Garfield ne comprend pas. Le garde se penche pour entendre.
— Si… Simba lé houaïlou ?
— Oui, vieil homme, le lion est mort.
— Todé ié molo-n’molo wata.
— Né mola Siweï, né mola
Le vieux ferme les yeux et ne bouge plus. Impuissants, les deux gardes regardent le vieil homme qui va mourir.
Soudain, le chasseur ouvre à nouveau les yeux. De sa bouche ensanglantée, un murmure, à peine audible.
— Bhili-bhili…
Bhili-bhili, la crinière. Garfield connaît la tradition des Simba-Siweï. Il dégaine son couteau de chasse et va prélever une touffe de la crinière du lion. S’approchant de Si-Sohkho, il lui dépose dans sa main tendue.
— Sili-sili, sili-sili.
Un sourire fleurit sur le visage du vieux chasseur. Ses yeux se ferment, c’est fini.
Le garde se lève et retourne voir le cadavre du lion. La lance a pénétré sous la gueule du fauve, traversé le cou puis est ressortie par la nuque. Le coup a été porté de bas en haut avec une violence inouïe. Étonnant de la part d’un vieillard. Puis se remémorant la position dans laquelle il a retrouvé le lion, Garfield comprend ce qui s’est passé.

LE COMBAT

Si-Sohkho est maintenant assez près du fauve pour lui jeter la javeline courte. Son bras n’est plus aussi fort qu’avant, mais le jet est précis et touche le lion à l’épaule. La lame ne s’enfonce que faiblement dans la chair. La bête est surprise par l’impact qui brise son élan. D’un coup de patte, il fait voler la lance et bondit sur le chasseur. Si-Sohkho passe la sagaie lourde de sa main gauche à sa main droite mais le lion est déjà sur lui. Dans un réflexe incroyable, il relève l’arme, la pointe en haut. Emporté par son élan, le lion vient s’empaler sur la lance. L’impact est énorme, l’arme est solide et pénètre dans la gorge du fauve pour ressortir aussitôt par la nuque. Le coup est fatal et le lion meurt avant même de toucher le sol. Dans sa chute, Simba’lo entraîne Si-Sohkho qui se retrouve coincé sous la masse gigantesque du fauve. Le choc a été terrible. Le chasseur a la cage thoracique enfoncée et plusieurs côtes ont perforé ses poumons. Faiblement, il tente de repousser la carcasse du lion. Un brouillard rouge puis le néant.
Une douleur fulgurante dans la poitrine, Simba’lo a disparu et deux visages se penchent vers lui. Si-Kaélo, les forestiers.

LE MONDE D’EN HAUT

Une lumière blanche, aveuglante et la vue qui revient, progressivement. Allongé sur le dos, Si-Sohkho se redresse et se lève, sans peine. La douleur a disparu et son corps est fort. Il regarde autour de lui, le monde est vert. Au loin, un troupeau de gnous, paisible. Le Siweï ne s’est jamais senti aussi bien. Surpris, il regarde son corps, nu. Il est parfait, plus de cicatrices, plus de douleur. Il se sent jeune et fort. Devant lui, un groupe de chasseurs arrive en courant. Fou de joie, il reconnaît son père et son grand-père ainsi que ses deux fils, Si-Ghalo et Si-N’Gholo. Ils portent chacun leurs armes de chasse et leur corps est peint. Le jaune et le noir, le temps des grandes chasses est revenu. Sans un mot, son plus jeune fils lui tend la sagaie et les deux javelines. Au loin, un rugissement.
— Simba.
Ensemble, ils prennent la direction d’où provient le cri. Le temps des grandes chasses, le monde d’en haut, la vie éternelle. Si-Sohkho lève les yeux. Dans un ciel immense et bleu, Si-N’Kho, le soleil, et La-N’Kho, la lune, enfin réunis brillent de mille feux.

15
15

Un petit mot pour l'auteur ? 17 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Françoise Robert
Françoise Robert · il y a
J'adore ! Un univers tout entier... Dis, tu m'apprendras la langue des Simba-Siweï ?
Image de Alain Maréchal
Alain Maréchal · il y a
Coucou ma petite parisienne de mon cœur. Oui, je t'apprendrai. Bisou et merci...
Image de Aurélien Azam
Aurélien Azam · il y a
Des mots magiques et du dépaysement dans ce récit à l'écriture magnifique et à l'univers travaillé avec un très rare sens du détail. Le sujet est passionnant, unique en son genre sur Short avec ce niveau de qualité.
Image de Alain Maréchal
Alain Maréchal · il y a
Eh bien, quel enthousiasme, merci Aurélien, je suis flatté...
Image de Aëlle GUTBUB
Aëlle GUTBUB · il y a
Une très belle évocation des rites et des légendes des tribus africaines. Beaucoup d'émotion dans ce récit. Bravo !
Image de Alain Maréchal
Alain Maréchal · il y a
Merci Aëlle, une légende inventée de toute pièce. Mon plaisir fût de créer un langage qui se lise et comprenne facilement...
Image de Aëlle GUTBUB
Aëlle GUTBUB · il y a
Le texte est en effet très bien écrit ! Si la légende est inventée, est-ce que les rituels décrits s'inspirent de la réalité ?
Image de Alain Maréchal
Alain Maréchal · il y a
Inspirés de vieilles lectures, ou de vieux films, peut-être...
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Un conte fantastique où l'on y retrouve légendes et mythes. Des paysages et des mots qui foisonnent tout au long du texte .
Image de Alain Maréchal
Alain Maréchal · il y a
Merci Ginette
Image de Christiane Tuffery
Christiane Tuffery · il y a
Dépaysant à souhait ! L'Afrique et ses coutumes, ses légendes...Bravo Alain !
Image de Alain Maréchal
Alain Maréchal · il y a
Le format de Short m'empêche de l'écrire à ma façon, dommage. J'ai eu peur que tous ces flash-back ne soient pas compris. Bises frangine !!!
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une plume superbe pour cette histoire fascinante ! J’ai le plaisir de vous inviter à venir accueillir “l’Exilé” qui est également en lice pour le Grand Prix Ute 2020. Merci d’avance et bonne journée ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lexile-1
Image de Viviane Fournier
Viviane Fournier · il y a
Je ne peux pas voler le mot de Patricia mais je le fais quand même ... Oui, c'est magnifique de puissance, d'émotions, de vie tellement ... il y a les couleurs et le poids des âmes que tes lignes soulèvent comme un soleil sur un continent d'ailleurs ... Bravo, Alain...ton monde d'en haut c'est sublimer celui d'en bas ! Bises jolies !
Image de Alain Maréchal
Alain Maréchal · il y a
Rôôôô, Viviane, quelle Princesse tu fais ... Bises XXL
Image de Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
Magnifique ! Je n'ai pas d'autre mot !
Image de Alain Maréchal
Alain Maréchal · il y a
Merci Pat, tu es toujours là, et j'en suis honoré

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Grand froid

James Wouaal

Une lune bleue le toisait d’un œil glacé semblable à celui d’un malveillant cyclope. Non loin, sous l’effet du gel, une branche craqua et se brisa dans un cri sec. Nathan devait faire vite... [+]