Le lien filial

il y a
4 min
80
lectures
20

JCJR parce que ce sont mes initiales. Mon stylo court sur le papier,ayant parfois une vie propre et je ne sais pas toujours où il peut m'emmener...bonne lecture. Jean-Claude.  [+]

S’il était un maître mot pour définir sa vie, c’était le destin, ou cette fatalité, qui s’inscrivait en filigrane dans une adolescence écrite sans beaucoup d’ambition, sans contestation, au fil d’une éducation dans une famille nombreuse gérée avec cette autorité paternelle n’autorisant aucun débordement. Le temps d’un matin gris s’était mis au diapason de cette existence, que l’espoir des rayons du soleil avait quitté depuis longtemps. Se lever, se laver d’une toilette rapide en face d’un miroir lui renvoyant l’image d’un visage commun et acnéique, enfiler jean, baskets et sweat de marque pour ne pas dépareiller au lycée, Edgar était fin prêt. Un petit déjeuner sur le pouce et le voilà parti. L’air frais revigora son existence marquée par une propension au rêve, qui le faisait déambuler nonchalamment dans la foule des passants pressés. A ce rythme, il arriverait en retard, mais il n’en avait cure, sa vie était déjà organisée, son père disant qu’il ferait de la comptabilité. Il n’était donc pas poussé par sa motivation. Un petit rayon de soleil s’immisçait pourtant dans son univers pluvieux, formant un arc en ciel, qui s’appelait Ophélie. Il croisait de temps en temps cette camarade dans la cour et les couloirs de classes. Edgar ne lui avait jamais avoué ce qu’il ressentait, gardant jalousement ce qu’il considérait comme un secret. Ses boucles emmêlées et son rire cristallin égayaient sa vie, qui se colorait alors d’une énergie nouvelle, lui révélant une envie d’opposition, de rébellion avec son père et le début d’une indépendance. Mais ce n’étaient là que les prémices d’une révolution pas encore assumée et les programmes de la classe de seconde se déroulèrent dans l’indifférence, que lui inspiraient les matières enseignées. L’année scolaire s’étira jusqu’à l’été et le début des grandes vacances, qui augurent parfois de ce que les adolescents sont en devenir. Edgar prit quinze centimètres de taille et s’étoffa physiquement dans sa vie d’adulte. Il avait trouvé un job d’étudiant et son désir d’émancipation s’ancra sur cette nouvelle indépendance économique. La discussion eut lieu. Pourquoi ce soir là ? Nul ne le sait. De toute façon, le désir d’affrontement se serait saisi de n’importe quel prétexte et il est des moments, où la maturité émerge, après la convergence de plein de micro- évènements vers le même objectif. Edgar avait tenu tête à son père, le discréditant dans son autorité. Il s’opposa à son schéma de vie, générant une ambiance de peur et de stupéfaction chez ses frères et sœurs, plus petits que lui. Sa mère, effacée et discrète, était en pleurs au coin de la table. Le père chancela sous les coups de boutoir de ce nouvel adulte, voyant s’effriter ce qu’il lui restait de dignité familiale. Il resta debout, les yeux noyés de colère, le bras tendu vers la porte, qu’il montrait à son fils, lui demandant de partir. Edgar s’en alla. Dehors, Le temps étirait ses nuages de tristesse et au loin, l’humidité et la lumière faisait rejaillir les couleurs, l’arc en ciel d’Ophélie.



Le tonnerre était rentré dans la maison. Edgar, élève de huitième, avait ramené de mauvaises notes. Le père, qui était déjà un géant pour le petit garçon, s’était encore grandi dans sa colère, foudroyante de reproches. Edgar s’était recroquevillé et attendait. C’est alors que la foudre pénétra dans l’unique pièce du rez- de- chaussée, faisant claquer au passage la petite fenêtre et mit le feu aux rideaux. Les enfants crièrent et le père hurlait que son fils n’était qu’un imbécile, bon à ne faire plus tard que de la comptabilité et encore ! Tout cet orage se dispersa dans le feu aux couleurs envahissantes jusqu’à ce qu’Edgar entende la sonnerie de son réveil. Il tendit le bras pour l’éteindre et tâta son oreiller baigné de sueur. Encore ce rêve, qui faisait ressurgir les traumatismes de son passé. Il se tourna complètement et se rassura avec le contact de la peau douce d’Ophélie, sa femme depuis dix ans. Edgar en avait trente cinq et ses deux enfants, Brian et Chloé étaient venus embellir sa vie. Ils étaient les somptueux cadeaux d’Ophélie. Il se leva, comme tous les matins et avec son café, prépara les petits déjeuners avant d’aller réveiller ses deux monstres, comme il les appelait. Tout n’était ensuite que jeux et rigolades, qui avaient pour but de ne pas reproduire l’austérité de son enfance, quitte à faire l’inverse avec une grande permissivité, au grand dam d’Ophélie. Surtout ne pas tomber dans le même schéma, c’était sa grande peur. Au diable les punitions. Et pour l’aider, il avait mis une distance importante avec ses parents, qu’il n’avait pas revus depuis des années. Quelques contacts téléphoniques avec sa mère, mais c’était tout. Encore au grand dam d’Ophélie, qui pensait que ce n’était pas une solution, mais elle respectait son évolution. Il avait continué ses études et était devenu paysagiste, travaillant pour moitié à la commune et pour moitié à son compte. Sa femme était infirmière à mi-temps. Ils avaient des revenus stables et n’auraient jamais de famille nombreuse, toujours pour ne pas risquer de retrouver ces images de misère et de désarroi. La journée se déroulait ainsi au rythme des enfants et du travail, sans ombres au tableau, ni quoique ce soit d’ingérable. Les moindres problèmes étaient éludés rapidement et surtout dans le calme, toujours pour ne pas reproduire. Le soir avait son protocole particulier, avec la lecture d’une histoire aux enfants, qui prenait parfois les allures d’une pièce de théâtre. Venait ensuite le moment pour se retrouver à deux, dans l’écoute et la tranquillité, qui agissaient comme un pansement sur le passé et puis le temps pour s’endormir en pensant aux enfants, les cadeaux d’Ophélie.


La pluie s’acharnait sur le pare brise de la voiture et les essuie glaces peinaient à évacuer toute cette eau. Ophélie l’avait joint à son travail pour lui faire part de l’appel de sa mère. Son père était au plus mal et l’avait réclamé. Il avait fallu toute la sagesse de sa femme pour le convaincre de s’y rendre et Edgar se trouvait maintenant sur la route, maudissant le temps pourri qui l’accompagnait. Dans le rideau de pluie s’incrustaient les images de son père, de ses coups de gueule et de leur dernière discussion, qui avait provoqué le clash entre eux. Qu’avaient-ils donc en commun pour qu’il l’appelle ? Mais il était là, en chemin...

Brian avait quinze ans. Il rejoignit sa mère et lui demanda :
-- Papy est très malade ?
-- Oui, lui répondit-elle.
-- Il va mourir ?
-- Oui.
-- Pourquoi papa est-il parti le voir ? Ils ne se sont jamais entendus !
-- Ce n’est pas si simple.
-- Je ne comprends pas.
Ophélie attira son fils à elle et lui expliqua :
-- Tu sais, un papa, on en a qu’un, alors il faut y faire attention. Il n’y a pas de plan B. Papa est parti pour se rendre compte, que son père avait fait de son mieux, avec tous ses possibles et ses difficultés de vie, dont la guerre. Ce qui n’a pas été facile et ce n’est pas quelqu’un de parfait.
-- En quoi c’est important ?
-- Reconnaître l’imperfection de ses parents, c’est s’autoriser à l’être un jour.

...La voiture était garée devant la maison. Edgar en avait franchi le seuil, déposé une bise sur les joues de sa mère et rejoint la chambre, où son père était alité. Il trouva un homme âgé, affaibli, aux joues creusées par la fatigue et la maladie, mais qui accueillit son fils d’un regard bienveillant. Edgar s’assit sur une chaise à côté du lit. Son père lui prit la main et la serra tout en le regardant intensément. Une larme roula sur sa joue, symbole de toute l’émotion, qu’il n’avait jamais pu lui montrer. Toute sa sensibilité passa dans ce geste simple. Cet échange dura et prit la forme d’un passage de témoin. Le père pouvait partir, le fils était là. Edgar prit alors le temps de l’accompagner jusqu’au bout, tout en assurant sa main dans la sienne et l’appelant « papa ». Ils avaient reconstruit le lien filial.
20

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,