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Le lien

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J’ai toujours eu un problème avec les anniversaires. Enfin le mien, surtout. Tout petit déjà. À cinq ans, je rêvais d’en avoir dix pour avoir le droit de faire des choses de grands, mais tout en restant le bébé protégé à qui l’on pardonne tout. À dix ans, je piaffais d’impatience d’en avoir quinze, pour me rapprocher un peu plus de l’âge adulte, pouvoir conduire un scooter, ce genre de choses, mais là encore en restant le petit garçon qui vit sa vie comme dans un conte de fées. Grandir sans grandir. Simple, hein ? Et puis j’ai eu quinze ans. Là, les choses se sont compliquées. D’abord, j’ai arrêté de me bercer d’illusions. Je sens l’âge adulte arriver avec ses gros sabots, genre l’éléphant dans un magasin de biscuits, non, pire, le crocodile dans un jardin d’enfants, ou mieux, dans une pouponnière, oui c’est ça, c’est complètement ça : je vois déjà le petit garçon que j’étais disparaître entre les mâchoires musclées d’un monstre avide de se nourrir, pour grossir, toujours grossir.
Oui, je sais. Je ferais un cobaye d’enfer pour les psys. En attendant, j’ai quinze ans et je me sens glisser. Dériver. Sombrer. Et puis la peur est apparue, une peur panique de ne pas y arriver. Une angoisse de voir la vie filer sans parvenir à la prendre en main. Et cette envie de redevenir petit. Attention, j’suis un gars complexe. J’vous aurais prévenu.
J’ai toujours su que tout cela avait un rapport avec elle. Mamou. Je l’ai toujours appelée comme ça. J’ai cette sensation viscérale que dans le ventre déjà, j’entretenais avec elle un rapport fusionnel qui dépassait l’entendement. Comme si nous évoluions tous les deux dans la chaleur gironde d’une bulle qui ne faisait de nous qu’une seule et même entité. D’aussi loin que je me souvienne, il me semble avoir toujours dit : « j’aimerais tellement revenir avec toi dans le ventre ». Une bonne grosse régression qui resurgit régulièrement. Schéma classique ont dit les psys. Pour sûr, j’en ai rencontré plus d’un. À part ça, le problème, je le connais. Mais j’ai beau l’avoir identifié, j’ai toujours cette sensation à la fois oppressante et pourtant tellement rassurante d’évoluer dans un carcan que j’entretiens.
À quatre ans, je voulais me marier avec Mamou. Normal, ont commenté les mêmes psys. Ça passera. Marrants, les clairvoyants du ciboulot. Non, ça ne passe pas. Je crois même que ça n’a fait qu’empirer. À six ans, j’avais toujours cette idée fixe. Je regardais Mamou et je voyais en elle mon prolongement. Je disais : « je serai ton prince et je t’emmènerai voir les Papous en Asie »
« On dit la Papouasie, mon chéri », rectifiait ma mère en souriant.
Je m’obstinais :
« Ou alors je t’emmènerai jusqu’à Lulu Berlue ! »
— Honolulu, corrigeait encore ma mère en rigolant.
À l’époque, j’allais voir une psychologue qui me faisait faire de la pâte à modeler. Au départ, je n’ai pas compris pourquoi ma mère payait si cher des séances dont elle m’expliquait qu’elles ne lui étaient pas remboursées, tout ça pour jouer à la pâte à modeler. En plus, j’avais la même à la maison. On m’a alors expliqué que c’était pour m’aider à grandir. OK. Je suis pas contrariant comme garçon, donc j’y suis allé. La première fois, la dame psychologue m’a posé plein de questions sur ma vie de petit garçon.
— Est-ce que tu aimes l’école ?
— Bof, moyen. En classe, Mamou me manque.
— Est-ce que tu as des copains ?
— Pas besoin ; j’ai Mamou, ça suffit.
— Est-ce qu’il t’arrive de faire des cauchemars, la nuit ?
— Seulement quand je ne dors pas avec Mamou.
Oui, je sais, ça tournait à l’obsession.
La deuxième fois, la psychologue m’a demandé de me fabriquer, moi, en pâte à modeler. Elle voulait sans doute voir comment je me percevais, l’image que j’avais de moi-même. Elle a pas été déçue du voyage. Mon petit bonhomme était plutôt ressemblant, je m’en souviens très bien, j’étais même assez fier de moi, sur ce coup-là. J’avais fait mon nez patate, des tortillons pour mes cheveux bouclés, et même le grain de beauté en bas du menton. Non, le visage, franchement, rien à dire. C’est le ventre qui posait problème. La psychologue m’a demandé pourquoi j’avais fait un ventre aussi gros, alors que je n’avais pas de problèmes de poids.
— C’est parce que j’ai fait deux ventres : le mien, et celui de Mamou !
J’vous jure, expliquer un truc aussi évident à une psychologue...
Et puis sont arrivées les premières amours. C’était l’année dernière. Conscient que je risquais de virer maboule si je ne me prenais pas en main, j’ai essayé de couper ce cordon. Mais il faut tout de même reconnaître que Mamou n’y a pas mis du sien non plus. Mon premier rendez-vous amoureux restera à jamais gravé dans ma mémoire. J’avais réussi à inviter une copine au cinéma et chose que je ne m’expliquais pas, elle avait accepté. En sortant du ciné, j’avais tellement bien négocié la phase séduction que je m’apprêtais à lui prendre la main, quand j’ai vu Mamou qui faisait le pied de grue sur le trottoir se jeter sur moi et me serrer dans ses bras. À en juger par son stade avancé de congélation, joues cramoisies et stalactites au bout du nez (on était en plein hiver), cela devait faire un petit moment qu’elle jouait les Hibernatus à m’attendre.
— Je t’ai amené ton bonnet péruvien pour que t’aies pas froid ! flûta-t-elle tout sourire.
Assurément, j’avais l’air d’un con avec mon petit bonnet péruvien à la main, mon air de tanche anesthésiée, et ma future ex-copine qui s’est barrée en se marrant comme une baleine...
Gros soupir.
Pourquoi je ne peux pas être comme tout le monde... Y’a pas à tortiller, j’y arrive pas.
Mais j’ai quand même grandi. La preuve, j’ai compris qu’il y avait des choses à ne pas dire. Par exemple, je ne dis plus que je veux me marier avec Mamou. Du coup, je ne vais plus voir de psychologue. Fini le temps où mes réponses naïves étaient du pain bénit pour les toubibs de tous poils. Mon nouveau numéro d’ado rebelle aussi muet qu’une carpe a été très efficace.
Je sais ce que tout le monde se dit : tant que j’étais petit, mon lien avec Mamou pouvait faire sourire, j’étais le petit garçon attendrissant qu’on regardait encore avec bienveillance. Aujourd’hui à quinze ans, c’est plus la même limonade. Si ça peut rassurer, je suis sincère quand je dis que je ne veux plus me marier avec Mamou. Preuve que je ne suis pas totalement irrécupérable. Mais ça ne veut pas dire pour autant que je pourrais vivre sans elle. Et c’est bien là que ça coince. Mamou, ce n’est pas un objet sexuel pour moi, les torturés du divan peuvent ranger leur calepin, c’est juste un essentiel à ma vie. La personne qui me connaît le mieux, et sera toujours là, quelles que soient les circonstances. Un copain me donnait récemment sa définition, très personnelle certes, du meilleur des meilleurs amis du monde. C’est celui qui t’aiderait à planquer le cadavre si jamais tu tuais quelqu’un. Eh bien, Mamou, c’est complètement ça. C’est celle qui m’aiderait à planquer le cadavre. Ok, y’a plus gai, et aussi plus optimiste comme définition, mais bon, à quinze ans, faut pas demander à des ados en pleine mutation sceptique de continuer à prendre pour seule référence Barbie au pays des Bisounours...
Après mûre réflexion (et notez que j’ai ainsi évité une chute vertigineuse du livret A familial voire une ruine totale, rapport aux multiples séances diverses et variées que je ne me tartinerai pas chez les psys...), donc après avoir cogité dans tous les sens, je suis arrivé à la conclusion qu’il fallait soigner le mal par le mal. Puisque je ne peux pas vivre sans Mamou, et qu’il faut bien se l’avouer, la réciproque est aussi vraie, il faut justement que je parte, loin d’elle, voire très très loin d’elle. Mais attention, partir pour partir, dans la précipitation, en se jetant dans le premier train qui passe pour atterrir à Bécon les Bégonias, très peu pour moi.
C’est là que j’ai eu l’idée du siècle. Jusqu’à présent, je ne sais pas si vous avez remarqué, mais il manque comme un élément dans le tableau. Si si. Un gros même. Du genre primordial à toute envie préalable de fonder une famille. Voiiiiiiilà on y est : un père !
Mon père. Oui, oui, j’en ai un, mais disons que jusqu’à présent, il a surtout excellé dans le rôle de l’Arlésienne ou, au mieux, dans celui du courant d’air force dix. Le champion de la fuite, en somme. Ah si, parce que quand on passe son temps à étudier le réchauffement climatique à l’autre bout de la planète, moi j’appelle ça de la bonne grosse fuite XXL. Comme si carotter des congères en prenant le risque de se faire bouffer tout cru par un morse enragé qui aurait survécu à un ours anémié pouvait donner un sens à sa vie. En tout cas, ça n’a pas donné un sens à la nôtre. En ce moment, il est quelque part au nord de la Norvège, il y a trois mois, c’était l’Alaska, et en début d’année, la Terre Adélie. Oui parce qu’à chaque fois, on a droit à une carte postale qui vient agrémenter la mappemonde qui trône au-dessus de la cheminée. Mais finalement, je ne connais pas grand-chose de lui, et surtout, lui ne connaît rien de nous.
Il faut que j’aille le retrouver. Et que je le ramène à la maison. S’il revient, je suis sûr que j’arriverai à me détacher un peu de Mamou. On fera plein de choses ensemble, des trucs de père et fils. Du genre aller voir un match de rugby et hurler dans les tribunes. Lui mettre une grosse taule à World of Warcraft, apprendre à conduire avec lui pour la première fois un dimanche matin sur le parking de Super U ou prendre des selfies de nous déguisés en Lady Gaga. Enfin des trucs que tous les potes font avec leurs pères, quoi. C’est marrant, mais rien que d’y penser, je pense moins à Mamou. Apprendre à vivre à ses côtés au lieu de vivre à travers elle, en elle, pour elle, rétablir l’équilibre.
C’est ça la solution. Ouais, il faut que j’aille récupérer mon régulateur d’équilibre. Ouaaaah. Trop belle l’expression. Je pourrais peut-être faire psy, plus tard, après tout, j’aurai traversé tellement de tempêtes que je pourrais très bien me mettre à la place des autres, et comprendre leurs problèmes.
Mais on n’en est pas là. Et puis même si j’arrive à trouver un équilibre, faudra aussi que Mamou y mette du sien, pas facile non plus pour elle, on s’aime tellement, tous les deux. On ne pourra jamais vivre loin l’un de l’autre, je le sais, il faudra ajuster notre amour pour le rendre vivable aux yeux des autres. Parce que Mamou, ma petite Mamou, sera toujours ma sœur, ma sœur jumelle, Manon, pour l’éternité.

PRIX

Image de Eté 2016
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PAB · il y a
Deuxième nouvelles de vous et ça se confirme, j'aime vraiment votre écriture et votre ton, toujours cohérent avec le/les personnages(s) et le récit. Encore !
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Céline Laurent-Santran · il y a
Merci! Votre intérêt me touche beaucoup! Si cela vous dit, j'ai aussi écrit 3 romans. A très bientôt! ;-)
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Valentine · il y a
avec un grand plaisir de les découvrir merci
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Valentine · il y a
Ah!!! la chute et quelle chute...
je commençais à me sentir mal pour le héros.... pauvre garçon
j avais presque honte de rire de ses propres reflexions....une mère si envahissante.... il ne va jamais s'en sortir.... c' est un abonnement à vie chez le psy, pour lui ...et puis vous m'avez bluffé... une soeur jumelle.....
l inspecteur Bourel , des cinq dernières minutes ( pour les plus anciens) aurait dit : " mais bon sang, mais bien sûr !!". c est sacrément bien pensé et bien écrit.... bravo je vote......

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Utilisateur désactivé · il y a
Superbe découverte que cette nouvelle, ou la réflexion se poursuit dans le dialogue, j'aime.
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Fleur de Tregor · il y a
Je ne comprends pas que vous n'ayez pas été Lauréate pour cette histoire ! C'est bien dommage !
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Fleur de Tregor · il y a
Oh, quelle belle histoire. J'aime votre manière de décrire ces générations (que vous côtoyez tous les jours, ça aide), ces jeunes qui peuvent être si compliqués ! Et les pères, "champions de la fuite". Tout cela est si vrai !
Ah... cette chute inattendue (j'avais pensé à Mamou-Maman, of course !).
et... et...
Sans rire ? il existe des cartes postales de la Terre Adélie ?
Désolée de voter si tard (mais à ce moment-là, je n'étais pas encore sur Short Edition (je suis nouvelle (même pas trois mois))), Mais mieux vaut tard que jamais, isn't it ?.

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Céline Laurent-Santran · il y a
Merci beaucoup pour votre lecture et votre commentaire! ;-)
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Richard · il y a
pas attendue la sœur! une belle écriture, tres agréable à lire, et cerise sur le gâteau mon ami d'enfance s'appelle mamou, c'est bizarre comme la lecture prend une autre forme du coup...
mon vote
invitation dans "mon chateau"ma 1ère nouvelle, une autobiographie... ;-)

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Lammari Hafida · il y a
Passionnante lecture,belle chute! +1 Si le coeur vous en dit mon texte en lice http://short-edition.com/oeuvre/poetik/voyage-24 et merci
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Utilisateur désactivé · il y a
C'est une nouvelle très agréable à lire et drôle, ce qui ne gâte rien. Bravo !
Sur ma page, je propose "le coq et l'oie" à la manière de LA FONTAINE. Je vous invite ?

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Utilisateur désactivé · il y a
énorme ! j'ai adoré !
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