Le lecteur aveugle

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Finaliste
Jury
Image de Été 2018
La pénombre descendait doucement sur Saint-Maur, lorsque se fit entendre le pas décidé du marcheur. Celui-ci serait passé parfaitement inaperçu, n’eût été la canne en forme de serpent et à bout ferré qu’il tenait dans sa main droite et dont il frappait le sol en mesure, au rythme soutenu de sa démarche. Et, sa cadence était si régulière que l’homme eût pu passer aisément pour quelque maître de ballet, atteint d’une déformation professionnelle qui l’aurait contraint à imprimer à son pas un tempo ininterrompu, mais somme toute harmonieux.
Rien, dans la joyeuse vivacité de sa promenade, ne laissait deviner que l’homme en question s’enfonçait lentement dans une espèce de brouillard bleuâtre toujours plus épais et dans l’isolement inexorable de la cécité. D’ailleurs, comme il se plaisait à le dire à de très rares confidents : contrairement aux apparences, il n’avait même plus, désormais, la prétention de mener son pas, mais au contraire de se laisser guider par celui-ci.

En fait, chez Jorge, tout était devenu affaire de calcul. Enfant déjà, comme s’il avait eu la prémonition de son malheur à venir, par jeu, il s’amusait à compter le nombre de pas qu’il devait faire pour aller de sa maison à l’école (cinq cent quatorze exactement, pas un de plus, pas un de moins), le nombre de vieilles marches à gravir pour accéder à la haute ville à demi enclose dans les remparts en ruine de sa citadelle (cent cinquante-sept), les dalles qu’il avait fallu mettre bout à bout pour revêtir la Grand-Place, d’abord dans le sens de la largeur (cent six), puis dans le sens de la longueur (trois cent cinquante-deux), etc. Il tenait cela de sa grand-mère qui vouait un véritable culte aux chiffres et aurait certainement fini mathématicienne ou comptable, si la vie, si son père – son père surtout – ne s’étaient chargés de briser ses rêves en l’obligeant à aller, comme les filles de son âge, gagner son pain dans les champs...
En grandissant, Jorge avait, bien sûr, comme tous les enfants, trouvé d’autres jeux au moins aussi amusants. Mais, dès qu’on l’envoyait faire une course quelque part dans le village, sa manie des décomptes de distance le reprenait. Et, presque à son insu, son cerveau calculait inlassablement ses pas, les dalles, les marches d’escalier, l’écart entre les réverbères, la largeur des portes cochères... C’est ainsi qu’il prit conscience que le nombre de pas nécessaires pour aller d’un point à un autre évoluait sans cesse et d’une manière inversement proportionnelle à ses poussées de croissance. Ainsi, les cinq cent quatorze pas de son enfance nécessaires pour faire le chemin entre son école et la maison paternelle tombèrent à quatre cent quatre-vingt-onze lorsqu’il atteignit l’âge de dix ans. Et, leur nombre chuta de façon bien plus conséquente encore, après un accès de fièvre qui le propulsa en hauteur de quelque vingt-cinq centimètres en à peine deux semaines, à la veille de son dix-huitième anniversaire ! Alors, il n’en compta plus que trois cent quarante-six, bien que ce dénombrement s’avérât à ce moment-là parfaitement inutile, puisqu’il ne fréquentait plus la petite école depuis bien longtemps. Mais, la somme enregistrée fut stockée avec toutes les autres dans un recoin de son cerveau. Pour le cas où.
Aussi, quand Jorge s’était rendu compte que ses yeux commençaient à le trahir, il n’avait eu qu’à faire appel à sa mémoire inconsciente pour retrouver, prêtes à servir à nouveau, toutes les distances (en pas) entre les différents points du village. Entre sa librairie et l’Élégant, l’estaminet de son ami Max. Entre l’Élégant et son petit appartement. Entre son petit appartement et la Ville Haute. Entre la boulangerie et le pont romain qui marquait l’entrée sud du village. Entre l’église et l’Hôtel de ville. Et même, entre deux détails infimes, deux petits accidents de la topographie urbaine. Des détails auxquels d’autres que lui n’auraient prêté aucune attention, mais que Jorge avait érigés en points remarquables de sa géographie personnelle...

Le vieux bouquiniste cheminait désormais de la même façon qu’un enfant sage récite sa leçon. Sous ses pas, se déroulaient des suites ininterrompues de chiffres, de sommes, de nombres. Tant de pas entre tel accident du trottoir et tel pavé légèrement surélevé. Tant des pas entre la première dalle de la place du marché et telle plaque d’égout. De même, Jorge aurait pu donner un nom particulier à chaque portion de cette immuable route marquée par un nombre précis de ses pas. Et, il s’appliquait bien à ne jamais dévier de son itinéraire, sous peine de se perdre irrémédiablement, car chaque pavé, sous la pression de ses bottines à bouts ferrés, rendait un timbre bien distinct des autres. Celui-ci par exemple, qui avait été planté en terre juste devant la grande halle aux poissons, rendait un son étouffé à la note un demi-ton plus grave que celui qui le suivait immédiatement. Un peu plus loin, très exactement à vingt-sept pas du premier, tel autre souffrait sans doute à sa surface d’une espèce de concavité ; d’où sa tonalité plus mélodieuse – presque une note cristalline – qu’il chantait sous le pas du marcheur. Celui-là, situé à soixante-treize pas du précédent, juste devant l’Hôtel de Ville, à une enjambée (soit deux pas et demi) de la grande porte qu’on ouvrait à deux battants les jours de mariage, était légèrement déchaussé. Oh, à peine ! Mais, suffisamment tout de même pour offrir une minuscule cavité à l’eau de pluie qui venait immanquablement s’y loger. Du coup, il rendait comme un bruit de succion. Tel autre enfin, très exactement situé à une distance de soixante-trois pas du pavé chuintant, rendait un son clair, indifférent aux variations du temps. Il avait dû être extrait d’un granit plus dur, moins sensible au poids des passants que ses voisins. Et, ainsi de suite.
Outre la personnalité particulière de chaque pavé, le moindre écho, le moindre son, la plus petite nuance de lumière, étaient parfaitement connus et répertoriés par l’esprit du piéton vespéral. Chacun d’eux murmurait à son oreille comme à un ami de longue date. Ici, le tintement d’une clochette. Me voici donc à dix-huit pas de la boutique du marchand de couleurs. Là, le borborygme très particulier de l’eau dans le caniveau, à cause d’une petite fissure dans la chaussée – un vide laissé entre deux pavés –, à proximité immédiate (sept pas) de la boulangerie qui fait l’angle avec la Grand-Place. Un peu plus loin, à douze pas de cet accident de terrain, la lumière plus chiche d’un lampadaire particulièrement économe, entre le numéro huit et le dix de la rue de la Clepsydre.
Et puis, toutes ces voix familières qui ponctuaient systématiquement son passage dans la rue. La vieille dame qui, chaque soir à la même heure, au moment de son passage, fermait les lourds volets de bois de sa chambre. Jorge se demandait souvent si elle ne guettait pas son arrivée par sa fenêtre pour pouvoir se pencher à son balcon juste au moment où il passait en bas de chez elle. Une sorte de rituel minuscule. Mais, en l’absence duquel, la soirée eût peut-être été moins belle, moins prometteuse d’une nuit de rêves clairs. Comme inachevée. Bonsoir madame. Bonsoir monsieur le libraire. Et, surtout bonne nuit !
La mercière qui, comme chaque soir, à dix-huit heures trente-deux précisément, verrouillait sa boutique de bobines de fils et d’écheveaux de laine, et qui s’apprêtait à rejoindre à pied sa marmaille, tout là-bas, dans un quartier éloigné. Ces enfants et cet époux qu’il imaginait comme des oisillons au nid, attendant impatiemment le bec grand ouvert, qu’elle s’en revienne à tire d’ailes les nourrir du produit de ses chasses diurnes. Bonsoir madame la mercière. Bonsoir monsieur le bouquiniste, pas chaud hein, ce soir ? Brrr, je pressens qu’il va me falloir faire un bon feu en arrivant, car si j’attends après mon homme...
Ce soir encore, comme les autres soirs, tout était à sa bonne place, immuable. Les choses et les gens. Tous paraissaient pris dans cette gangue précieuse d’habitudes qui allait de mieux en mieux à l’homme des vieux livres. Au vieil homme – presque aveugle – des livres. Et, d’autant mieux que grâce à elles, il n’avait pas encore à s’abaisser à partager – hormis avec le petit groupe de ses trois amis les plus chers – la débilité croissante de ses yeux, ni à s’exposer à ce qu’il considérait comme une marque de mépris compatissant de la part de ses contemporains. La pénombre lui était de bonne compagnie, et les bruits du quotidien formaient pour lui autant de jalons qui balisaient sa route crépusculaire, en venant conforter ses décomptes ininterrompus. Ce soir, même la pluie fine – sa glougloutante confidente – était au rendez-vous de ses pas. Et, comme à son habitude, elle insinuait, malicieuse, ses gouttelettes imperceptibles entre deux épaisseurs de son vêtement, dans son cou pourtant protégé par une longue écharpe de laine. Mais, rien de désagréable à cet innocent petit jeu. Au contraire. Il rendait plus enviable encore l’approche de l’auberge encoconnée dans sa tiédeur enfumée, au bout de l’avant-dernière somme de ses pas vespéraux. Juste avant le décompte final, les fatidiques trente-trois derniers pas qui séparaient l’Élégant de son appartement douillet qu’il alignerait comme tous les autres au tempo enjoué de sa canne-naja, que tout le monde en ville continuait à prendre pour une preuve d’originalité et un simple objet d’apparat.
Dans la pénombre nébuleuse et humide qui l’entourait de toute part, Jorge perçut enfin une lumière jaunâtre plus brillante que celle, qu’étouffait le brouillard de bruine, des réverbères discrets apposés de loin en loin sur les façades. À vingt-et-un pas de lui désormais, se profilait la masse ventrue de l’Élégant qui paraissait l’attendre les yeux écarquillés. Ce soir-là pourtant, à l’inverse de ce qu’il faisait habituellement, il omit de saluer en passant les derniers clients de son ami Max, l’aubergiste. Inconsciemment, il savait qu’il ne lui restait que trente-trois pas à faire à partir de l’estaminet pour se retrouver au chaud dans le confort de son intérieur. Mais, contrairement aux autres jours, il n’en éprouvait aucune joie. Sa vue venait encore de baisser. Et cette fois, cela s’était produit si soudainement qu’il s’en était rendu compte pendant qu’il était en train de de déchiffrer un titre de livre, pourtant imprimé en gros caractères. Il avait bien vu les deux premières lettres, puis plus rien, que du flou !
Malheureusement, l’état actuel de Jorge ne relevait en aucun cas du manque de soins. Il avait consulté. De nombreuses fois. Les plus grands spécialistes. Mais, le verdict était toujours le même : son affliction était irréversible. Certes, il pourrait connaître de courtes périodes de rémission, mais tôt ou tard le mal reprendrait son irrémédiable – inexorable – progression jusqu’à la cécité complète et définitive. Aussi, le bouquiniste interprétait-il cette récente dégradation soudaine de sa vision comme la prémisse à l’éclipse qui le plongerait entièrement dans le bleu profond qui le cernait déjà de toutes parts.
Le vieil homme finit tout de même par arriver chez lui. Habituellement, il expédiait à toute vitesse le repas frugal que lui avait concocté sa gouvernante, avant de rentrer chez elle, pour aller s’asseoir plus vite dans son fauteuil préféré et y savourer, outre un verre de bourbon, un des livres qu’il avait ramené de sa boutique. Mais, ce soir-là, il prit son temps, mastiquant lentement et réfléchissant entre deux bouchées. Il avait tout de même fini par aller s’installer au salon devant son bourbon, mais le vieux bouquin qu’il avait tiré de la serviette de cuir dont il ne se séparait jamais, s’était – comme il le craignait – montré hostile à toute tentative de lecture.
Pourtant, le rituel de la lecture du soir était pour lui d’une importance capitale. Il faut dire que ses multiples occupations diurnes lui interdisaient la moindre distraction. Marchandages divers, conseils aux clients, réassorts, commandes, nettoyage, comptabilité obéraient ses journées et l’empêchaient d’accéder aux merveilles que recélait sa boutique. Après plus de trente ans passés dans cette véritable caverne d’Ali Baba, il découvrait encore dans des recoins ou sur des étagères de véritables trésors, qu’il ramenait jalousement chez lui, après la fermeture, et dont il se régalait des heures durant. Mais ce soir semblait avoir sonné le glas de sa passion des vieux écrits.
Tout à son désespoir, à partir de ce soir fatidique, il tenta quelques subterfuges, quelques parades à sa cécité naissante et confirmée. Mais, les unes après les autres ses tentatives se soldèrent par de cuisants échecs. Jorge s’était d’abord muni d’une loupe de philatéliste, laquelle s’était rapidement avérée insuffisante. Il avait ensuite récupéré un de ces verres grossissants comme en utilisent les brodeuses. En fait, l’objet appartenait à sa gouvernante qui, distraite par nature, l’avait oublié chez lui. Et, il dut assez vite le lui rendre parce qu’au lieu de l’aider dans ses lectures, cette grosse loupe l’obligeait à de telles grimaces et à de tels clignements d’yeux, qu’au bout du compte sa vue baissa encore plus. En désespoir de cause, il fit augmenter l’intensité de lumière des ampoules qui éclairaient son salon, mais bien que prometteur, leur effet bénéfique ne dura pas. Sa vue continuait désespérément – inexorablement – à se dégrader. Alors, il changea à plusieurs reprises son fauteuil de place. Mais, rien n’y fit. Et, il commençait sérieusement à désespérer, songeant qu’il lui faudrait arrêter bientôt de s’acharner à vouloir lire, lorsque la solution s’imposa enfin à lui.
Ne sachant plus à quel saint se vouer, le vieux bouquiniste modifia une dernière fois – il avait tout essayé – l’ordonnancement de son salon de lecture. Et, il plaça son fauteuil face à l’immense miroir vénitien piqueté de trous dans le tain qu’il avait hérité de ses grands-parents. L’objet était si vaste qu’il prenait appui sur le parquet et montait presque jusqu’au plafond – à plus de trois mètres du sol. Et, de fait, Jorge constata avec satisfaction que la lumière que dispensait le lampadaire disposé derrière son fauteuil était, par l’effet du grand miroir, pratiquement doublée. Ce soir-là, il se servit une double dose de bourbon et, après avoir constaté qu’il était en mesure de déchiffrer les caractères du livre – certes imprimé en assez gros caractères – qu’il avait ramené de sa boutique, il s’installa pour passer une bonne soirée. Enfin.
Pourtant, après un petit moment, il dut se rendre à l’évidence, tout n’allait pas exactement comme il l’aurait souhaité. Était-ce le bourbon moins bien conditionné que les autres soirs ? Était-ce d’avoir changé le fauteuil de place et d’en avoir interverti les coussins au moment du déménagement ? Était-ce son livre ? Il n’aurait su l’expliquer, mais il ressentait comme un malaise qui le plongea dans la plus profonde perplexité. En fait, il le comprit assez vite, il ne voyait pas mieux qu’auparavant les mots imprimés qu’il lisait, pourtant il parvenait à comprendre sans peine les idées qui y étaient développées et les raisonnements qui y étaient tenus. C’était comme s’il n’avait pas lu avec ses yeux, mais directement avec son esprit...
Jorge releva alors la tête et observa – du mieux qu’il en était encore capable – son reflet dans le grand miroir en face de lui. Son double fit évidemment de même, au même instant que lui. Le bouquiniste, vaguement rassuré de n’avoir rien constaté d’anormal, reprit sa lecture. Mais, désormais il avait des doutes. Il n’aurait pas su expliquer pourquoi, mais il lui semblait que sa position était pour quelque chose dans ce qui venait de se passer au niveau de sa lecture. Il regarda alors autour de lui, et put constater – de visu – que sa vue ne s’était pas brusquement améliorée. Au contraire. Le brouillard bleuté qui formait maintenant une aura autour de chaque meuble, de chaque bibelot de son salon, venait encore de s’épaissir. Les formes en perdaient leur précision et se fondaient littéralement les unes dans les autres. Et, paradoxalement, dès qu’il reprenait sa lecture, les mots, exempts de toute gangue, s’affichaient clairement dans son esprit et défilaient comme ces bandeaux publicitaires lumineux au-dessus des devantures de certains magasins.
Ce n’était pas ses yeux qui déchiffraient ce qu’enregistrait son cerveau au moment de la lecture. Il décida alors de tenter une expérience. Faisant mine d’être dérangé par un reflet lumineux, il cligna ostensiblement des yeux et décala très légèrement son fauteuil sur le côté. Il faisait encore pratiquement face au miroir, mais était suffisamment tourné pour que son reflet dans la glace ne puisse deviner à coup sûr s’il lisait effectivement ou pas. Puis, comme si de rien n’était, il reprit sa lecture. Et, tout à coup, sans rien changer à sa position, il détourna son regard de l’ouvrage. Imperturbablement, les mots continuèrent alors à défiler dans son esprit, comme s’il était toujours en train de lire.
Se pouvait-il que son reflet dans le miroir – mais n’était-ce vraiment qu’un reflet ? – ne pâtît pas de la même infirmité que lui ? Se pouvait-il qu’un reflet possédât une identité propre ? Se pouvait-il qu’au-delà des miroirs, il y eût autre chose que de simples images inversées ? C’était aller chercher bien loin ce qui avait certainement une explication toute simple... une dose plus importante de bourbon que les autres jours par exemple... Se moquant alors de lui-même, Jorge se leva du fauteuil et décida d’aller se coucher. Après tout, si le fait de s’asseoir devant un miroir lui permettait d’accéder à la passion qui lui était maintenant pratiquement interdite, la manière dont le processus se déroulait n’avait strictement aucune importance. Le résultat était là : les mots du livre s’imprimaient comme avant dans son esprit, et, finalement peu importait ce fût grâce à ses yeux ou pas. Il ne s’aperçut pas, lorsqu’il tourna le dos au miroir, que son reflet était encore assis et l’observait, l’ombre d’un sourire sur les lèvres...
La vie du bouquiniste fut néanmoins bouleversée de ce nouvel état des choses. Désormais, chaque soir, ce n’était plus un, mais trois ou quatre trouvailles, trois ou quatre livres rares, qu’il ramenait chez lui. Et, il passait la totalité de ses nuits à se faire faire la lecture par son reflet, dans le miroir vénitien. Le vieil homme en avait définitivement pris son parti, il tenait, grâce à ce miroir, le remède à sa cécité. Physiquement pourtant, il en fut assez vite et profondément affecté. Régulièrement, il s’endormait au petit matin au creux de son confortable fauteuil et devait courir pour se préparer et aller ouvrir, à l’heure, sa boutique. À ce rythme, il se fatigua de plus en plus. Jusqu’à ne plus pouvoir, un beau matin, se lever du fauteuil. Ce jour-là, il ouvrit péniblement les yeux, ne distinguant qu’avec peine ce qui l’entourait... Et, il ne fut pas autrement surpris de deviner son reflet – son double du miroir – à côté de lui et non pas dans la glace. Mais, Jorge n’avait plus assez de force pour tenter quoi que ce soit contre cet intrus. Trop de soirs sans manger, trop de soirs à boire plus que de raison en écoutant lire son virtuel vis-à-vis.
Son double le souleva sans peine du fauteuil, Jorge ne pesait pas plus lourd qu’une plume. Et le portant dans ses bras, tel un enfant, il enjamba alors le miroir, puis déposa le vieux libraire au creux du reflet du fauteuil du salon. Ensuite, sans se retourner, il retourna de l’autre côté du miroir et prit la place de Jorge dans le fauteuil du salon désormais inoccupé. Et, il resta ainsi un moment immobile à s’observer. Enfin, il se leva – Jorge, lui, n’avait pas bougé, il semblait même s’être rendormi – et fit face au miroir vénitien. Il prit alors un bibelot – il s’agissait du buste en bronze d’une jeune fille - sur la table basse à côté de lui et le lança de toutes ses forces sur la grande glace, qui explosa en mille morceaux.
Puis, tranquillement, le nouveau Jorge sortit de la maison, et disparut sans laisser d’autre trace de son crime qu’un peu de verre brisé dans le salon. Des témoins affirment l’avoir vu prendre à pied le chemin de la gare.
Personne ne se douta jamais de ce qu’il était vraiment advenu de l’autre Jorge...
Le vrai...

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Fred Panassac · il y a
Une nouvelle au ton très attachant et magnifiquement écrite, où la précision du style se mêle agréablement au surnaturel de la situation. Mes 5 voix.
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Rachid Hamdi · il y a
Bravo Lau
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Angel · il y a
Bonne chance.
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Epineuse · il y a
Mon soutien, à nouveau~
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Christian Pluche · il y a
Un seul mot, bravo !
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Saint-Maur · il y a
Un texte hors normes ! Bravo Lau ! Mes voix sans hésiter
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Didier Lemoine · il y a
J'ai apprécié cette nouvelle par son originalité. La cécité est un sujet à part, comme votre texte. + 5
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N.Bourdier · il y a
Je vous donne toutes mes voix pour cette nouvelle. J'ai un ami qui perd ainsi progressivement la vue et cela m'a beaucoup touchée. La fin est particulièrement originale. Vous pouvez me lire dans une nouvelle de SF dans Court et Noir "L'attaque des holies".
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Emmanuel Alix · il y a
une agréable lecture , j'ai voté. peut être irez vos découvrir et voter pour mon texte 'le mystère du mélange des couleurs"
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Nadine Gazonneau · il y a
Comme j'aime toujours , je renouvelle mes votes !

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