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Le lauréat du 62, impasse des lilas

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Au 63, impasse des lilas, j'imagine que Huguette regarde son émission comme tous les soirs. Il est à peu près l'heure qu'il faut pour allumer la lampe sous l'abat-jour. Des lettres s'affichent au bas de l'écran, coupé au milieu, avec de chaque côté les têtes de deux hommes qui cherchent à trouver le mot le plus long. Les secondes défilent en haut à droite et Huguette est contente. Elle a un mot de six lettres et ce n'est pas souvent. D-A-N-G-E-R ; danger.

Elle ne manquerait pour rien au monde son émission, Huguette. Le médecin a dit que cela entretiendrait sa mémoire. Alors, quand elle voit que le ciel va pleuvoir toute la journée, que son bol et sa petite cuillère sont lavés et que l'aspirateur est passé autour de son fauteuil et sur son coussin, elle fait des mots qui s'entrecroisent dans de petits magazines plein de cases tout en picorant, tel un moineau dans la soucoupe, quelques restes froids, levant de temps à autre les yeux vers la rue, des fois que quelqu'un passerait. Mais, comme son nom l'indique, ici c'est une impasse et les seules personnes qui y pénètrent sont les habitants ou des égarés et même parfois les deux ; et comme les habitants ne sortent pas souvent et que les égarés ne se perdent jamais par là, elle lève les yeux pour rien. Alors, quitte à les lever, elle regarde un peu plus haut et soupire...

L'homme de gauche a le même mot qu'elle et celui de droite n'a pas mieux. Elle sourit mais quelque chose ne va pas ; elle ne sait pas encore quoi et j'imagine qu'elle cherche ce qui manque. C'est comme si le monde qui l'entoure avait perdu en cette fin d'après midi de ce petit morceau à priori sans importance, de cette insignifiance a priori imperceptible pour qui viendrait la première fois, de cette minuscule pièce mécanique qui le rend d'ordinaire si parfait. Il y a comme un léger bruit dans les rouages, comme un infime grincement dans l'équilibre de sa vie, une arythmie dans son cœur et dans sa tête qui s'amplifie au point de rendre Huguette d'abord préoccupée, puis, de plus en plus inquiète. Et pourtant, ici, tout est silencieux.

Au 64, impasse des lilas, j'imagine que Maurice regarde sa Colette comme tous les soirs. Il est presque à peu près l'heure qu'il faut pour qu'il passe à table, seul. Voilà dix années que Colette ne mange plus mais, néanmoins, elle reste toute souriante dans le cadre penché sur le mur ; si belle et si souriante en noir et blanc. Il ne manquerait pour rien au monde cet instant quotidien d'intimité, ce moment privilégié quand il lui chuchote sa journée bien remplie, depuis tout ce vide qu'elle a laissé, quand il vagabonde de son lit à la cuisine et de la cuisine au potager, arrachant une carotte et un poireau, voire même deux parfois. Mais de sa passion pour les trains qu'elle n'a jamais comprise, car puérile à ses yeux, il ne lui dira rien, elle qui n'aimait pas voyager. Alors, juste après sa soupe, quand il est à peu près l'heure qu'il faut pour fermer les volets et tourner deux fois les verrous, il éteint le salon, dit bonsoir à Colette, fait semblant de monter puis, à pas feutrés, descend jouer à la cave.

Et le vieil enfant terrible dégringole les marches quatre à quatre, se précipite sur le quai de sa gare en carton pour conduire toutes ses locomotives à la fois, au centre de sa ville de papier mâché où se croisent, immobiles, des hommes, des femmes et des enfants en bois peint avec de fins pinceaux, tellement délicats, jusqu'à maquiller leurs yeux de joie lorsque les trains arrivent et mouiller leurs yeux de peine lorsqu'ils repartent. Tous ces trains qu'il aurait tant aimer prendre avant, il s'y engouffre à présent même s'il sait qu'ils tournent en rond et ne vont nulle part. Il sourit de se voir ainsi maîtriser ses machines d'une simple pression du doigt sur le bouton mais quelque chose ne va pas ; il ne sait pas encore quoi et j'imagine qu'il cherche ce qui manque. C'est comme si l'un de ses jouets allait dérailler sans raison, comme si les barrières en allumettes s'abaissaient soudainement au passage des longs serpents de wagons, comme si les tunnels creusés dans des boîtes à chaussures avaient bougé de quelques millimètres. Autant de signes précurseurs, autant de détails annonçant une catastrophe ferroviaire imminente et irréversible. Mais il sait le danger ailleurs, il le sent tout proche, mais ailleurs. Alors, Maurice appuie sur le bouton et jette un œil par la petite lucarne qui donne sur la pelouse ; mais comme il est au sous-sol, il ne voit que des brins d'herbe immenses. Et le cœur tambourine maladroitement sous la chemise à carreaux et pourtant, ici, tout est silencieux.

Et j'imagine que c'est ainsi dans presque toutes les maisons de l'impasse ; la même inexplicable sensation qu'une anomalie s'est glissée dans le décor, si futile soit-elle ; le même pincement indolore qui dérange à peine mais qui occupe tant l'esprit, le même pressentiment qu'il se passe quelque chose non loin. Que l'on soit devant l'évier à laver la casserole, dans la chambre à border l'enfant ou au salon à tourner la page, il est un moment où le geste va brusquement s'arrêter, où les yeux vont irrémédiablement fixer le haut du mur et où la tête va légèrement tourner et se pencher de côté, comme pour mieux écouter le bruit qui n'existe pas, le bruit qui n'existe plus, ce bruit que l'inconscient attend mais qui ne vient pas, cet élément absent qui fait grincer le rouage de toutes ces vies, ce bruit que j'ai tué.

J'imagine que Huguette change de chaîne, car elle n'a pas mieux que l'homme de gauche qui semble décidément très fort. Elle tombe sur deux chiens avec des têtes d'enterrement, derrière un grillage et, en rouge au-dessous, un numéro de téléphone qui appelle au secours. Et, à coup sûr, Maurice, de son pinceau délicat doit peindre la tête d'un minuscule animal en bois et va ensuite le reposer près de son maître, sur le quai de la gare. Et soudain, comme une évidence... je les entends déjà.

— Les chiens, ce sont les chiens !
Huguette va sans doute se lever et regarder par la fenêtre.
— Ils n'aboient plus, les chiens n'aboient plus !

Maurice va certainement lâcher son pinceau et s'approcher de la lucarne.
Je les imagine tous les deux à quelques dizaines de mètres l'un de l'autre. Huguette ouvre le tiroir de la commode, prend le calepin et, à la lettre M comme Maurice, compose le numéro sur le clavier du téléphone. Au bruit de la sonnerie dans le salon, Maurice stoppe les trains, remonte l'escalier et décroche le combiné.

— Maurice ! Maurice ! les chiens... les chiens n'aboient plus ! Tu sais bien que les chiens aboient toujours le soir, c'est pas normal. Ils les laissent toujours dans la cour ! Ça les rassure... Vas-y, vas voir !
Et Maurice va répondre :
— Je sais Huguette, je viens aussi de m'en rendre compte... j'y vais.

J'aurais pu encore, pendant quelques lignes, vous raconter comment, de là où je suis, j'ai vu Maurice sortir, le pas hésitant, dans l'obscurité naissante et à quel point l'angoisse l'a envahi quand il s'est dirigé vers la maison de Marcel et Jeannette, les voisins du 62, impasse des lilas. J'aurais pu vous décrire, avec quelques adjectifs bien choisis, la peur dans ses yeux lorsque, derrière la barrière entrouverte, il a aperçu les deux bêtes empoisonnées, gisant au sol. J'aurais pu enfin, tout simplement, avec quelques mots, vous prendre la main et la poser sur son cœur pour que vous sentiez, sous la chemise à carreaux, à quel point il battait fort lorsque, levant les yeux vers l'étage, il a cru distinguer une silhouette dans l'ombre. Mais je n'en ferai rien car le temps presse. Je dois vous laisser ; j'ai trouvé ce que je cherchais : de l'argent, beaucoup d'argent, sous la pile de draps dans l'armoire ; et des bijoux, plein de bijoux dans le coffret, sur la table de chevet. Jeannette en avait à tous les doigts et je n'avais d'yeux que pour eux lorsqu'elle me tendait les mains pour prendre le courrier que je lui donnais à travers le portail.

Vous vous demandez sans doute ce qu'est devenu ce couple fort sympathique ? À vous, chers lecteurs, je dois avouer que j'ai commis une erreur et je n'en suis pas fier. J'ai bien pensé à mettre une cagoule mais Marcel a reconnu mes chaussures. Quel idiot je fais ! Comment ai-je pu oublier une chose pareille ! Une paire de baskets des plus originale, des plus reconnaissable entre toutes ; une verte et une bleu. Un facteur avec des baskets de couleur verte et bleue, cela fait rire au début et puis quand les gens rient, ils discutent ensuite et quand ils discutent, ils sympathisent après et quand ils sympathisent, petit à petit, on s'immisce dans leur vie. D'abord, on y pénètre sans déranger, restant debout dans un coin, à attendre la signature sur le recommandé. Et, de jour en jour, on s'installe ; on prend de plus en plus de place entre les quelques meubles de famille jusqu'à devenir l'indispensable et le très proche ami. Alors j'ai attendu patiemment ; j'ai attendu l'invitation que j'ai poliment refusée et quand j'ai senti qu'ils n'en pouvaient plus, je l'ai acceptée. Je me souviens ; le whisky était trop chaud et les gâteaux apéritif tout durs. Ils m'ont fait visiter chaque pièce, chaque recoin de la maison car j'étais à présent des leurs.

Alors ce soir, quand Marcel a crié mon prénom, j'ai su que les cordes qui le maintenaient sur sa chaise ne suffiraient pas. J'ai fait ce qu'il fallait faire. Ils sont en bas, muets à jamais ; au moins, là où ils sont, ils ne sont pas seuls ; ils ont leurs chiens.

Il me faut arrêter à présent car le temps presse. Maurice a dû alerter la gendarmerie. Ils seront bientôt là ; il me faut ranger mon ordinateur qui me suit partout car, voyez-vous, j'aime écrire après avoir tué ; cela me détend. En quelque sorte, je suis un écrivain en série qui rédige sur les lieux de ses forfaits et garde en secret, dans un classeur, tout au fond d'une malle cadenassée, ses exploits inavoués. Il ne me reste plus qu'à redescendre au salon et vérifier encore une fois qu'ils ne respirent plus. Puis, lorsque je serai rentré, j'imprimerai cette nouvelle, car il s'agit bien d'une nouvelle, une de plus, courte et concise, si haletante et inattendue comme bien d'autres. Mais, pour la première fois, je ne la garderai pas ; je la posterai avant de partir loin, très loin. J'ai quelques concours en tête qui n'attendent que ça : de la surprise, du style et de l'imprévu. Et le temps que l'on comprenne et que l'on m'identifie, je serai loin, très loin. Mais, de vous à moi, il ne s'agit que d'une simple fiction, juste une fiction dont je serai peut-être le lauréat.

PRIX

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Sylvie Canal · il y a
Encore une histoire que j'aime ! merci...
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Jcjr · il y a
Je suis enfin passé vous lire et j'ai apprécié vos descriptions de ces deux personnes âgée, avec leur univers,qui se restreint à leurs proches réalités, ainsi qu l'enchainement des actions jusqu’au tueur. Mes voix avec plaisir.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci de votre passage et de vos voix
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Guy Bellinger · il y a
Désolé, mauvaise manip.
Et quand on prend conscience de ce qui est en train de se passer, on n'est pas encore au bout de nos surprises.
Bravo. Peut-être remporterez-vous le prix en digne successeur de ce diabolique tisserand d'histoires alambiquées, David Mamet.

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Fabrice Bessard Duparc · il y a
je n'attendais pas autant d'éloges ! merci à vous.
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Guy Bellinger · il y a
Votre art de la narration est impressionnant. Tout est subtilement amené, le centre de gravité du récit se déplaçant de deux habitants d'une impasse aux chiens morts à l'assassin. Et quand on prend conscience de ce qui est en trauin de se passer, on n'est pa
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci encore pour vos remarques . j'ai aussi écrit "un petit dimanche en famille" ; c' est vite lu. à vous de voir. merci encore.
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Eliza · il y a
Tout bien : bien pensé, bien écrit, tenant en haleine jusqu'au bout, surprenant au final.
Mes 5 voix avec enthousiasme.

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Virgo34 · il y a
Une histoire à suspense et humour bien écrite et que j'ai eu plaisir à lire.
Je vous invite à aller lire le conte que je présente dans le prix "faites sourire".

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Utilisateur désactivé · il y a
Un texte très bien écrit, quel talent! Mes 5 voix sans hésiter!

Je vous invite également à soutenir ma peinture actuellement en finale: https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/dumbledores-tattoo-1

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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci de votre commentaire et de vos voix !
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Lllia · il y a
J’adore!! Mes votes +5!
Je participe aussi à un concours de dessin en finale si tu veux jeter un coup d’oeil: https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/victoire-weasley

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Fabrice Bessard Duparc · il y a
J'irai voir semaine prochaine.merci pour votre vote!
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Potter · il y a
Bravo !!! j'ai voté bonne chance pour le concours
N'hésite pas à venir m'encourager pour mon dessin finaliste !!!!!! ( Poudlard )

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MCV · il y a
La petite vie ordinaire, avec le "je" (il va donc jouer un rôle, ce narrateur!) et la survenue de DANGER, pour avertir. Si je peux risquer une question, pourquoi ne pas avoir terminé à "Je serai loin, très loin"? En tous cas, bravo pour cette nouvelle noire subtilement écrite.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
Je voulais éclaircir et être le narrateur écrivain.un petit clin d'oeil pour le concours pour rejoindre le titre décidé à la fin.merci pour votre commentaire.
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