Le langage des oiseaux

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Jury

Taï Chi, poésie, haïkus, nouvelles et maintenant SF: mon roman EVUIT (Science-Fiction) paru chez JDH Editions https://www.facebook.com/EVUIT/

Image de Grand Prix - Automne 2021
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UN MOTARD DE LA POLICE NATIONALE OUVRE LA ROUTE. Le fourgon quitte le périphérique et s'engage sur l'avenue du Général Leclerc dans la direction du centre de Paris. Un fonctionnaire de l'administration pénitentiaire tient le volant : Patrick Dorveil, corpulent et enjoué. À côté de lui, un policier aux cheveux de filasse claire, sec comme un sarment : Jan Larateig, dit « Le Béarnais ». Tous deux engoncés dans leurs gilets pare-balles. Un dernier motard ferme le convoi...
Patrick interpelle son voisin :
— Tu peux remettre tes verres solaires, s'il te plaît ? On va arriver et les gens sont mal à l'aise avec ton œil vert et l'autre blanc.
Son interlocuteur réplique, d'un accent de belle rocaille :
— Vairons, les yeux. Un sur la vallée au printemps et l'autre sur les cimes enneigées, disait ma mère.
— N'empêche, la meuf de l'accueil n'aime pas beaucoup, insiste le conducteur.
— Marilou, la fille. Elle dit ça parce que je lui fais de l'effet.
— Avec le masque, en plus, ça sera parfait. Tu as vu les nouvelles consignes ?
— Tu veux vraiment qu'elle ne me reconnaisse pas ? dit Jean, faussement inquiet.
— Oui, c'est mieux pour elle, conclut Patrick en souriant.
Ils éclatent de rire. Ces deux-là sont proches, et depuis longtemps. Bons collègues et bons copains. Contents de travailler ensemble. Les nuages et les flaques se renvoient des reflets irisés dans une circulation fluide en cet après-midi pluvieux du début mars 2020. Ils font des projets pour la semaine de juillet qu'ils passent traditionnellement avec un groupe d'amis :
— La Croatie, tu as vu les photos, c'est sublime, et intact depuis des siècles. La mer bleue, le château de Game Of Thrones !
— Sauf si Covid, objecte Jan.
— La grippette ? Bien sûr qu'on n'en parlera plus en juillet !
Ils se racontent leurs histoires de familles et rient de bon cœur au souvenir du Nouvel An, en comité restreint à cause de la menace de grippe chinoise. Jan en tenait une bonne, de cuite, comme on dit. Il entonnait des chants du Béarn. Aux douze coups de minuit, les index entre les lèvres, il avait envoyé un sifflet de l'enfer pour le changement d'année... Tympans taraudés, les voisins sortirent jusque dans la rue pour voir ce qui se passait.
— Tu aurais pu faire une carrière de voyou ou de supporter de l'OM, au lieu de végéter dans la Police nationale, comme ton père...
Les oreilles de Patrick en bourdonnent encore ! Les deux compères reprennent en chœur « Montagnes Pyrénées, vous êtes mes amours... »

L'église Saint-Pierre de Montrouge dresse devant eux son clocher de meulière. Ils passent l'avenue du Maine, à leur gauche, pour continuer en direction de Denfert-Rochereau, et plus précisément de la prison parisienne de la Santé, où ils vont livrer leur « colis » en cours de transfèrement.
— On arrive dans ta nouvelle villégiature, lance Patrick à l'intention de Kuskogan, le passager, enfermé dans la cabine arrière.
Un grognement hargneux lui répond dans le regard de surveillance resté ouvert :
— Dorveil et Larateig, si vous me laissez partir maintenant, vous pourrez peut-être sauver votre vie.
— Calmos, Turc. Là où on t'emmène, beaucoup de choses de ta propre existence dépendront aussi du dossier qu'on laissera sur toi, lui rétorque Jan, du tac au tac.
Comment connaît-il leurs noms ? Le Béarnais n'aura pas le temps de s'interroger. Patrick freine devant un landau qui traverse, poussé par une femme enceinte dont le visage est recouvert d'un carré de tissu blanc. Le motard de tête rigole dans les écouteurs :
— Même pas dans les clous. Après vous, chère madame... Elle a un masque. Elle. Nous, on peut toujours attendre les crédits... Si on était dans un Hitchcock des années soixante, je dirais que ça sent le piège !
Sous le foulard bleu à trois balles, la démarche est particulièrement inélégante. Il y a des pays où les femmes marchent d'une manière bizarre, se dit Jan.
Mais, tandis que la moitié provinciale de son cerveau s'interroge sur le sex-appeal de la passante, les neurones du flic calculent les trajectoires d'objets environnants à la vitesse d'un supercalculateur de la Nasa. Dans le rétroviseur, un casque noir remonte toute la file de voitures sur la droite sans ralentir. Visière relevée, visage dissimulé par la main gauche... Moins de quarante mètres... Un sifflement retentit, résonne et se répercute sur les façades, tout le long de l'avenue.
— Planquez-vous ! hurle le Béarnais, en se jetant au plancher.
La femme enceinte extrait une kalach' de son berceau. D'une seule rafale, elle tue le motard de police à bout portant et mitraille le parebrise de leur véhicule. Patrick s'écroule. Mort. Un trou dans la tête et les mâchoires figées en rictus.
Une explosion retentit au fond du fourgon. L'odeur âcre de l'explosif remplit l'habitacle. La porte arrière, imagine Jan. Ils libèrent le Turc... Aucun moyen de s'y opposer. Aucune parole. Choc. La vitre du côté passager se désintègre au-dessus de lui. Le troupeau fou des pensées négatives assaille le policier. Il voudrait crier, courir, se redresser, sortir de là, dégainer et tirer sur ces salauds. Il envisage aussi l'échec, les supplier de lui laisser la vie sauve, il a encore tant de choses à accomplir. Mais non. Rien de tout cela. Faire le mort. Il serre les dents, arrondit le dos et glisse sa tête le plus loin possible sous le siège. Une rafale déchire le kevlar de son gilet. Les entrailles rongées par la peur, il se retient de bouger, s'interdit le moindre mouvement, la plus petite respiration.
C'est un coup de sifflet strident, le dernier, qui interrompt le tireur. Le rugissement des motos se perd dans les rues latérales. Exclamations de badauds. Long silence. Sirènes.
L'enquête expliquera que trois motos les suivaient. Ils se sont débarrassés par surprise des agents de l'escorte. Après avoir ouvert la porte arrière, l'un a pris Kuskogan en selle, un autre le complice déguisé en femme enceinte. Bilan de ces trois minutes : trois policiers morts, un mafieux turc évadé... Et un survivant : le Béarnais.

« NE NOUS SERS PAS DE SALADES... » Les bœufs-carottes cuisinent le poulet dans les locaux ultramodernes du Bastion, Porte de Clichy. Par la baie vitrée, le Béarnais peut admirer des cimes de verre, des vallées de bitume, des rochers de béton entre lesquels coulent les troupeaux de voitures grondant et klaxonnant...
C'est un crâne d'œuf proche de la retraite qui parle, debout sur le côté de l'écran mural. Les photos des truands défilent en grand format. Kuskogan d'abord : épais, rond, court sur pattes. Les yeux fendus entre des paupières bouffies. Il dirige plusieurs dizaines de famille françaises et allemandes. Coincé à Strasbourg par hasard et par la Polizei teutonne. Le fonctionnaire, blafard comme un citron défraîchi, est seul à rigoler de son effet de style. Il répète : « par hasard... par la Politzei... », puis enchaîne l'image suivante dans l'indifférence générale de l'auditoire. D'autres silhouettes, athlétiques celles-là, marchent du même pas dans une rue encombrée d'échoppes colorées et de conteneurs d'ordures. On se croirait à Naples. Un gamin maigrichon sous sa capuche, planté à un arrêt de bus – un guetteur, croit bon de préciser l'orateur. Ensuite, un obèse avachi sur sa chaise veille à l'entrée d'un terrain vague, des bimbos slaves outrageusement maquillées exhibent leurs sourires crispés sur des chairs d'allure festive... Trafiquants de drogues, d'armes, de voitures, d'êtres humains, et cetera... Multicartes, les sympathiques présumés innocents. Puis des photos de l'embuscade de l'avenue du Général Leclerc. Clichés d'enquêteurs. Les macchabées des collègues. Jusqu'ici, le Béarnais regardait défiler les images d'un œil distrait. Revoyant Patrick mort, Jan accuse le coup. Ces enfoirés ont gardé le meilleur pour la fin, se dit-il. Le chauve se tourne alors ostensiblement vers lui en le désignant à la troisième personne de l'indicatif :
« Il a donné l'alerte avant que la femme ne sorte sa kalach'... Comment ça se fait qu'il ait réagi avant les autres ? Qu'il a su se protéger et que les assaillants l'ont épargné ? Est-ce qu'il était prévenu ? Était-il complice ?
Le Béarnais, qui n'a pas desserré les dents depuis le début de l'entretien, redresse la tête, ce qui a pour effet de séparer les mèches raides comme des ailes de pigeon albinos qui cachaient ses yeux.
— Vous avez entendu l'enregistrement ? Le coup de sifflet ressemblait à ceux des bergers de mon pays, lâche-t-il.
L'autre ne soutient pas son regard, il se donne une contenance en prenant ses collègues à témoin :
— Nous ne sommes pas dans un pâturage ni dans un stade de foot. Trois fonctionnaires sont morts et nous cherchons le ver dans le fruit.
Le vieux débris balance ça sans expression. Les yeux ternes comme un oued crevassé par le réchauffement climatique.
— Kuskogan connaissait nos noms ! Nous transférons un chef de gang turc d'Orléans à Paris et il nous interpelle avec nos patronymes officiels. C'est normal pour vous ? Vous feriez bien de vous interroger là-dessus, insiste Jan.
— Justement, on se demandait si vous pouviez nous aider...
— Ça va. J'ai compris. Tout ce que je dirai sera retenu contre moi. Alors on va gagner du temps. Si vous avez quelque chose dans le dossier, vous l'annoncez officiellement. Sinon vous pouvez me laisser repartir quand vous voulez.
Pour finir, le Béarnais reprend son service au bénéfice du doute. Mais le mal est fait. L'éruption lente du soupçon répand des traces gluantes sur son passage.

— Il porte la poisse, entend-il un jour murmurer en entrant dans le vestiaire.
De fait, les autres policiers l'ignorent ostensiblement. Amaigri, efflanqué. Les cheveux aux épaules — coiffeurs fermés pour cause de confinement. Les paupières rougies par le manque de sommeil. Il n'a plus d'amis. Seulement des collègues distants qui se réjouissent en secret de sa déchéance physique. Côté personnel, sa femme est partie faire un break chez sa mère. Pas facile pour elle de vivre avec un flic. Les horaires impossibles. L'imprévu des missions, et l'angoisse de se demander chaque jour s'il rentrera entier le soir... Sylvie, la veuve de Patrick, l'évite. Elle ne décroche plus le téléphone, et le confinement mis en place en milieu de mois ne favorise pas les contacts.
La cérémonie officielle d'hommage aux Invalides est glaciale. L'inhumation privée de Patrick s'annonce pire encore. Impossible pourtant de ne pas être là, une dernière fois, pour le départ de son ami...
La veille, Jan a un peu abusé d'un jurançon de propriétaire, sec et traitre. Il saute dans sa Renault, pleure la moitié du chemin, s'arrête à une station pour donner un coup de peigne à sa tignasse en peine de ciseaux, et pendre à son cou une cravate noire. Sur la gauche de l'autoroute, le printemps sèche les dernières gouttes d'un ciel de potiron orange et jaune. La météo annonce du beau temps. Tant mieux pour Patrick. La mort est moins triste au soleil.

11 HEURES PILE. La Mégane se gare devant l'église, sous les marronniers de la place. Jan s'en extrait. D'ici, il n'y a plus que la Grand-rue à traverser pour atteindre le cimetière. Il connaît bien les lieux, à venir si souvent. Serait-ce la dernière fois ? Il refoule la question.
Peu de monde. Quelques villageois. La loi du 16 mars interdit les enterrements... À l'entrée de l'église, Sylvie lui adresse un sourire contraint. Il repère immédiatement un groupe de durs à cuire. Des matons. Sans masques. Lunettes de soleil dehors pour la seule belle journée de mars. Il en reconnait certains, les salue d'un vague signe de tête qui reste sans réponse.
Il entend la messe et suit le corbillard jusqu'au cimetière comme un automate plongé dans ses souvenirs. Pas besoin d'album Facebook, il se souvient de tout. Patrick et Sylvie à leur mariage, le repas, les jeux, les rires, les danses. Les baptêmes des enfants. Tous ces visages heureux... Les funérailles du grand-père, bien arrosées, à l'ancienne. Les images défilent dans sa mémoire, banales et chargées d'émotion, d'une famille unie, d'une amitié aussi.
Et maintenant, devant lui, une excavation dans le sol. Des fleurs rouges avalées par l'odeur humide de sable et d'argile éventrés. Les croque-morts s'affairent pour poser la lourde pierre. Après quelques minutes de recueillement devant la dalle de marbre neuf, il ne s'attarde pas et repart dans la grande allée où les géraniums en pots ternissent à l'ombre de cyprès maussades.

Ils l'attendent à la sortie du cimetière. Un balèze épaulé, noir de pupilles et de poils, cambré sur des jambes de coq, et que tout le monde surnomme Aldo, l'interpelle : « Patrick est six pieds sous terre maintenant. Comment ça se fait que tu sois là ? Seul survivant ! »
Jan ne se démonte pas :
— Crois-moi si tu veux, mais il était comme un frère pour moi. Si j'avais pu, j'aurais échangé ma place, sans hésitation.
— Ben, je ne te crois pas. Moi je crois ce que je vois. C'est toi qui es encore là, debout, pas lui. Parce que lui, il est allongé dans une caisse en bois pour son dernier voyage. Vous le croyez, vous, les gars ?
Murmures hostiles. Dans l'hypothèse d'un affrontement, Jan a déjà son plan : Aldo trinquera en premier. Ensuite : Rambo, son acolyte. Crâne astiqué en boule de billard, muscles noueux tatoués de partout, que les autres craignent parce qu'il est vicieux. Jan connaît sa méthode de jeu. Pour l'instant, il est relax, mais il attend que la cible soit à terre pour se déchainer des poings et des pieds sur une victime déjà à moitié morte. Le genre de sauvagerie qui marque les esprits. Rambo est long à chauffer ? Il sera cueilli à froid. Jan espère qu'après avoir descendu ces deux-là – programme ambitieux, ne nous leurrons pas, – les autres se calmeront. Autrefois, il lui arriva de boire des coups avec cette bande et de les voir à l'œuvre... Par contre, eux ne savent pas grand' chose sur lui. Il peut surprendre... Son seul atout.
La meute l'entoure. Il laisse flotter son regard, sans focaliser sur aucun, pour n'alerter personne. Mine de rien, le Béarnais se rapproche des automobiles en stationnement – reculer ne ferait que les exciter davantage – gênant ainsi l'encerclement. La tension monte. Jan va passer un mauvais quart d'heure. Il tient tête, continue à discuter : « Tu roules les mécaniques avec tes potes, lance-t-il, mais on n'est pas entre les murs d'un établissement. En plein air, il y a des témoins. Regarde donc autour de toi. »
Effectivement, les quelques parents et cousins qui sortent maintenant sur le parking lorgnent leur groupe avec des mines catastrophées.
— Tu fais bien d'en parler, parce que ton ami turc, il y viendra tôt ou tard dans nos murs, comme tu dis, et ça sera son tour aussi. On veillera à ce qu'il soit bien nettoyé de partout, propre et présentable à ses nouveaux amis. Pas vrai, les gars ?
La meute gronde un acquiescement de mauvais augure.
— Et, qui sait, tu le rejoindras peut-être, si tu es encore vivant quand il passera aux aveux !
Ça y est, ils l'ont coincé, le dos collé à un van gris. Il réalise que c'est le corbillard. Sacré présage. Cela lui laisse quelques précieuses minutes, avant qu'un de ces abrutis n'escalade le capot. Le temps de prendre l'initiative : un coup de saton dans le genou d'Aldo, suivi d'un uppercut et d'une série de crochets. Son cœur accélère. Le sol vibre sous les semelles. Il les provoque une dernière fois :
— J'ai bien aimé baiser ta femme, Rital. Elle m'a demandé de t'envoyer à l'hosto pour avoir un deuxième service !
— Toi, je vais t'égaliser les yeux. Le même rouge des deux côtés ! 
La colère empourpre le visage du bellâtre. Une grimace mauvaise ravage ses traits. Son poing se lève...

Le coup de sifflet retentit, tétanisant le groupe. Un antique sifflet à roulette qui orne la bouche d'une blonde frigidaire, coiffure en brosse carrée, géante roulée comme Ursula Andress et froide comme Grace Jones, en lévitation sur l'allée caillouteuse pour quelques enjambées d'une trajectoire rectiligne. Malgré les bottines lacées un peu épaisses, la veste et le pantalon d'uniforme tombent sur elle avec le drapé d'un défilé de Dior.
Elle se plante devant Aldo, qu'elle dépasse de deux pouces. Ou c'est lui qui rapetisse ?
— Police nationale. Les regroupements sont interdits et je vois plus de dix personnes qui ne respectent aucune des mesures barrières. Messieurs, je vais vous prier de vous disperser...
Stoppé dans son élan, mais tombé sous le charme de l'arrivante, Aldo susurre d'un ton mielleux...
— Bonjour, vous êtes nouvelle ici, laissez-moi vous expliquer...
— Le décret du 16 mars 2020 est nouveau aussi. Il réglemente sans ambiguïté les déplacements dans le cadre de la lutte contre la propagation du virus de la Covid-19.
L'homme rechigne avec une modération doucereuse :
— C'est un déplacement professionnel. Nous avons des invitations officielles et ce monsieur nous cherche des noises.
Il désigne le Béarnais. La policière ne se démonte pas. Elle brandit son portable, bien en évidence.
— Vous voyez mon téléphone ? Je suis en train d'appeler Orléans, Monsieur le Commissaire en personne. Et je vais lui dire que j'ai besoin de renfort pour faire appliquer le confinement. Tu comprends ça, bouseux ?
Jan Larateig profite de cet instant de grâce pour allonger un pas vers sa vieille Mégane et de nouvelles aventures. Les autres s'écartent. Une épaisse atmosphère de suspicion stagne encore derrière lui quand il prend le volant, après une muette tentative d'au revoir à Sylvie. La veuve de Patrick ne lui accorde pas un regard.

LES RESTRICTIONS LIÉES AU CONFINEMENT rendent les truands nerveux. Tant et si bien qu'un renseignement finit par arriver : l'adresse d'un pavillon d'Aubervilliers où Kuskogan a donné rendez-vous à quelques-uns de ses lieutenants. Une équipe planque dans la rue et le GIPN est en route. Le Béarnais part en patrouille avec Vic, une armoire à glace de l'Antigang et Mina, une fliquette locale aux cheveux rouges, maghrébine et délurée.
— Approche discrète, a dit le chef, vous avez déjà eu affaire à la cible, et vous êtes là pour l'identification préalable à l'intervention. Pas de contact. Vous restez à distance. Compris ?
— Compris, Chef, avaient-ils répondu en chœur.
Ils progressent lentement dans une zone glauque, arrosée des giclées sporadiques d'une pluie froide. Le mois de mars avait commencé avec deux tempêtes. Y en aurait-il une troisième à l'horizon ? Il pleut aussi dans les Pyrénées, se dit Jan. Alors on reste au coin du feu et grand-père raconte les histoires de contrebandiers du bon vieux temps.
Hangars tagués, pavillons délabrés, squats sordides... Les merles sifflent dans le voisinage. Ou bien des perruches ? Ce ne sont peut-être pas que des oiseaux. Jan demande à Mina :
— Y a un resto chinois dans le coin ?
— T'as déjà faim ?
— Je fais de l'hypoglycémie. Alors, ce chinois ?
— Cesse de me mater avec tes yeux de zombie ! On l'a dépassé. C'est deux rues derrière, à droite. "Dynastie Céleste". Une façade rouge avec des dragons. Tu ne peux pas le manquer. En temps normal, il y a des cars de touristes, mais en ce moment c'est plus calme, y a que des gens qui travaillent dans le quartier. Faut passer par la cour. Forcément, avec les restrictions...
— OK, je vous rattrape à l'adresse dans une demi-heure.
Il disparaît.

LE RIDEAU DE FAÇADE est effectivement baissé. Le Béarnais cherche une entrée discrète par l'arrière. Brandissant son insigne, il traverse la cuisine en faisant des signes d'apaisement au petit personnel. Chut. Jusqu'à un couloir d'où il peut voir la salle. Déserte, bien entendu, sauf... Bingo ! Kuskogan trône là-bas, à l'extrémité côté rue, entouré d'une belle table de crapules.
Cherchant un endroit tranquille, Jan se retire dans le renfoncement des toilettes. Il pianote sur son phone : « Appel à toutes les unités. Bouclez le secteur du Dynastie Céleste. Les Turcs sont là. Kuskogan identifié. » Il pousse la porte des gentlemen...
Et croise un des footeux du club Galatasaray – enfin, d'après son maillot – qui en sort. Un type mince, mèches vertes et œil inquisiteur, encore affairé sur sa braguette.
— Salut, dit Jan, qui s'écarte pour le laisser passer et s'engage derrière lui.
— Salut, répond machinalement l'autre, puis il se ravise.
Jan sent une main empoigner son épaule. Le gars ne songe pas à donner l'alerte. Pour l'instant, il veut vérifier à qui il a affaire :
— T'es qui, toi ?
— Jan. Je devrais être à Berlin, mais je suis coincé ici avec leur connerie de confinement. Et toi ? 
En même temps qu'il lui parle, Jan a envoyé son genou dans l'entrejambe du gangster. Mais l'autre n'est pas né d'hier, il a instinctivement serré sa cuisse en protection. Le Béarnais sent sa poigne remonter le long de l'épaule et lui accrocher la nuque de la main droite. Coup de boule annoncé.
De très près, Jan remarque les oreilles démesurées qui dépassent des cheveux verts. L'âne s'est mis un bonnet d'homme, songe-t-il. Une petite musique naît dans son esprit : le Carnaval des animaux de Saint-Saëns. Treizième mouvement – le plus célèbre – Le cygne. Son violoncelle léger, fluide, glissant... Aucun humour ni lyrisme superflu.
À ce stade, le Béarnais n'a pas beaucoup d'options... et son phone dans la main. Ce sera son arme. Il relâche la nuque pour ne pas donner de prise à l'ennemi. Son poing droit remonte en uppercut, freiné par le buste adverse. Jan maudit la distance trop courte. Néanmoins, un sursaut ralentit la tête verte. La gauche du Béarnais jaillit en crochet, le bras décontracté pour gagner en vitesse. L'angle de son phone vient caresser la tempe du Turc à mi-parcours. Il sent son souffle. Pssschhhittt. Le type tourne de l'œil et s'écroule à ses pieds. Assommé pour le compte.
Le smartphone clignote : « Dispositif en place. Assaut imminent. Barre-toi. »
— Niet. Armes. Civils. Bain de sang ! Je les fais sortir.
— Tu as cinq minutes.
Immédiatement, Jan porte ses index à la bouche. Un sifflement modulé suraigu retentit. Dans un endroit clos, c'est une arme de destruction massive des tympans. Ni plus ni moins. Les Turcs se dispersent instantanément comme s'ils avaient reconnu un signal... Ils se précipitent, qui pour lever le rideau de fer, qui par les cuisines, d'autres vers les fenêtres de la cour. Les misérables s'éparpillent, s'égaillent comme des piafs surpris par l'irruption du greffier.

LA PLUIE S'ÉTALE SUR LES BAIES VITRÉES DE LA SALLE DE LA PJ PARISIENNE, en traces aussitôt aplaties, tandis qu'un plastique blanc se laisse entraîner dans un couloir aérien. Les stores grincent et tremblent sous la bise froide. C'est l'heure de sortie pour les cannettes vides et les bouteilles abandonnées qui parcourent le bitume en tous sens. À l'intérieur, le Commissaire procède au débriefing en réunion générale :
— ... Nous avons interpellé le Turc et ses complices sans effusion de sang. Tous sont sous les barreaux aujourd'hui, grâce à notre collègue Larateig ici présent. Je crois que vous serez intéressés par ce qu'il a découvert : des moyens de communication utilisés par le gang de Kuskogan.
Le Béarnais monte sur l'estrade dans un silence de mort. Un instant, il revoit son grand-père, berger dans la vallée d'Osseau, face aux zébrures sombres du massif du Gourzy. Les chardons à l'entrée de la cabane de pierres sèches. Le patois échappait : « Que los gitari calhaus, je leur jetterais des cailloux ! » maugréait le Papè, fâché après les touristes envahissants... Les patous, ces gros chiens à la robe immaculée, qui font peur aux loups et sont d'adorables compagnons de jeu lorsqu'on est un gamin de leur famille. Et... les coups de sifflet : ici, un ours ; là, une bête égarée ; l'arrivée du ravitaillement...
— Tout le monde siffle, démarre le Béarnais, mais dans notre cas, c'est un langage ! Une langue sifflée, celle des bergers, des montagnards et des nomades, de la branche linguistique du Silbo des Canaries, et qui chez nous est distinguée par l'UNESCO comme celle du village d'Aas. On transmet des consonnes et un code pour les voyelles. Les bases sont les mêmes partout. Renseignement pris auprès des scientifiques du labo officiel, on la retrouve aussi en Turquie, où ils l'appellent la ‘langue des oiseaux', dans la région de Kuskoy, dont Kuskogan est originaire. J'ai reconnu le son, lors de l'attaque du fourgon. Pas un sifflet ordinaire. Celui-là était articulé. Strident, avec un accent ascendant. Quelque chose, comme ‘Feu !' Soit dit entre parenthèses, c'est probablement par ce moyen qu'un complice a pu lui communiquer nos noms avant le transfèrement. Nous sommes certains que Kuskogan ne disposait pas de téléphone. Sa cellule était fouillée tous les jours. Néanmoins, dans cette hypothèse, nous n'avons aucune explication à une éventuelle fuite dans nos services, dont l'origine reste une énigme pour longtemps encore... Pour revenir à l'affaire, j'avais ma conviction personnelle, mais pas de preuve suffisante pour en faire état. Par contre, l'élucidation de leur mode de communication me donnait un avantage déterminant pour retrouver les assassins de Patrick Dorveil et des autres collègues. Ensuite, à Aubervilliers, avant l'intervention, je décodais en partie les signaux qui nous accompagnaient. Et tout à coup ‘Le chinois', sifflé plusieurs fois... Alors j'ai tenté ma chance. Je voudrais que vous compreniez que je ne disposais d'aucun élément assez probant pour convaincre un procureur de lancer une commission rogatoire sur des Ottomans siffleurs...
Une fois à l'intérieur, j'ai dû bousculer l'un des hommes de main. Et voilà.
— Mais comment tu les as fait dégager aussi vite ?
— En sifflant ‘Police' ! Ils ne pouvaient pas savoir précisément d'où et de qui ça venait, mais j'avais confiance dans leurs réflexes !
— Pas besoin de parler en turc, tous les voyous comprennent ce mot dans toutes les langues ! remarque quelqu'un.
— Et ça se dit comment, ‘Police', en langage d'oiseaux ? demande une voix.
Le Béarnais place ses index dans sa bouche, son visage se déforme. Il lance un sifflement assourdissant. Tympans taraudés d'une douleur soudaine, les présents grimacent et mettent leurs mains sur les oreilles. On apprendra plus tard que le bruit en fut entendu jusqu'au Palais de Justice. La réunion se termine dans un tonnerre d'applaudissements.
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Line Chatau · il y a
J'ignorais tout du sifflement pyrénéen et cette histoire est passionnante ! Je vote de toutes mes voix pour soutenir ce texte que je verrais bien sur le podium! *****
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JH C · il y a
Merci pour ce retour enthousiaste Line :) que le Ciel vous entende ! Je vous souhaite de joyeuses fêtes de fin d’année !
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Alexandre Sonntag · il y a
3 voix de ma part: excellent polar, époustouflant. Bonnes fêtes !
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JH C · il y a
Merci pout tout Alexandre :-) bonnes fêtes également !
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Odile Duchamp Labbé · il y a
Bravo pour cette nouvelle menée de main de maitre pas. Un propos argumenté, une histoire époustouflante et sifflante pour le moins. Ca méritait bien 5 points!
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JH C · il y a
Mon bonheur d’auteur est complet ! Merci Odile et Bonnes fêtes de fin d’année :-)
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Fred Panassac · il y a
Une nouvelle à cent à l’heure où les messages sifflés des montagnards pyrénéens trouvent tout leur sens.
Pour le chant j’ai cru un instant que Jan se prenait pour Jean Lassalle, 😉 « Montagnes, ô Pyrénées, vous êtes mes amours ».
Pas si loin que ça de votre inspiration, cf son récit d’enterrement, morceau d’anthologie à retrouver sur internet.
Une découverte qui vaut le voyage, en finale. Voici mes voix en soutien au Béarnais dont les connaissances ancestrales de la langue sifflée, ont résolu l’affaire. Un bravo sifflé 5 fois !

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JH C · il y a
Merci pour le renfort du Sud-Ouest . Toute ma reconnaissance pour le morceau de bravoure de JL que je découvre grâce a toi. ca vaut le détour :-)) Bon Noël Aquellos Mountagnos !
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Fred Panassac · il y a
Je suis ravie de t’avoir fait connaître ce grand moment d’humour lassalien, Joyeux Noël également à toi !
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Alice Merveille · il y a
Je renouvelle avec grand plaisir mon soutien et bonne finale JHC !
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JH C · il y a
Merci pour le cadeau de Noël, Alice et Bonnes Fêtes de fin d’année :)
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Alice Merveille · il y a
A vous aussi JHC ^^!
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Choubi Doux · il y a
Un joli sifflet par l'échancrure de quelques vallées oubliées Diou biban !
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JH C · il y a
Merci, Bonne nuit de Noël :)
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JH C · il y a
1000 lectures pour Noël !
Merci et Bonnes Fêtes de fin d’année à toutes et tous :)

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Joëlle Brethes · il y a
Premier commentaire inchangé -> re-soutien ! :)
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JH C · il y a
Merci de ton soutien renouvelé Joelle et Bonnes Fêtes de fin d’année :)
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JH C · il y a
Ça rend les bergères jolies, disent les bergers ! Merci Armelle :)
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Armelle Fakirian · il y a
Je reviens siffler sur la colline avec un bouquet de cinq églantines 😉

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