Le Lamaneur

il y a
3 min
1 228
lectures
222
Finaliste
Public

J'écris. Comme tant d'autres... si on me lit un peu, cela me donne envie de continuer. c'est aussi simple que ça  [+]

Image de Printemps 2016
J’étais haut comme trois pommes et à chaque promenade au port, j’étais fasciné par le Lamaneur. Gigantesque, sa silhouette dominait les quais.
Dans cette fresque monumentale, l’étrange personnage exécute une sorte de valse autour de la bitte d’amarrage, envoyant la touline, qu’il manie comme un lasso. Ce marin de terre envoie très haut vers l'étrave d'un cargo la pomme de touline pour les marins du bord. La coque du cargo, rouge sang, se profile contre la mer agitée, sous le ciel gris plombé. On dirait un taureau que veut mater le lasso.
Lamaneur, Quemeneur, Pendivalo... Trois mots qui sonnent à mon oreille comme des airs d’enfance. Jean Quemeneur, sa complainte à Recouvrance. Jean-Marie Pendivalo, le crime de la rue Suffren. Le Lamaneur, au port de commerce.

Absorbé dans ma contemplation, je me laissais emporter loin, en mer, au-delà de la rade. En aidant à tendre l’aussière, le lamaneur donnait la main aux marins. Qui sait, peut-être portait-il secours à quelques échappés des abysses, soulagés de toucher enfin terre ?
Tout jeune, sur les épaules de mon père, je me sentais minuscule face à cet immense tableau. Je rêvais d’être un goéland pour le contempler d’en haut. Je rêvais d’être Jonathan Le Goéland pour prendre mon envol, suivre les méandres du lasso, vriller autour de la touline, passer le bastingage, atterrir en glissades sur le pont du navire, découvrir, là-haut, un autre monde, libre comme cet oiseau dont ma mère me contait l’histoire pour m’endormir.

C’était un soir d’été. J’avais grandi et je pouvais enfin descendre au "Port de" sans mes parents, comme mes grands frères avant moi. Je voulais aller aux "Jeudis du Port" et me mêler à la foule qui arpentait les quais du port de commerce, d’une scène musicale à l’autre. Le rendez-vous pour les amis était forcément aux Quatre-Vents. Petit, j’appelais ces fêtes "les Jeudis des Quatre-Vents". Des centaines de gens s’y donnaient rendez-vous et parvenaient étonnamment à se retrouver, entre ce fameux café et la Grande Scène posée au bas de l’affiche du Grand Large.
L’affiche du Lamaneur. Oui je sais, ce n’est pas une affiche. C’est une œuvre d’art. Ephémère en plus. Enfin éphémère..., je l’ai toujours vue au port, cette peinture, collée sur le mur de ce grand bâtiment qui surplombe le quai de la douane. Je sais que ce n’est pas une affiche. Mais moi, depuis que j’ai six ans, je la nomme ainsi. Ce ne sont même plus les panneaux de bois peint du début. Maintenant mon marin flotte sur une bâche qui reproduit l’œuvre de Paul Bloas. Je l’ai lu dans le journal, ils ont décidé de nettoyer le mur. Ils ont démonté ma fresque. Heureusement Paul Bloas l’a scannée, planche par planche et ils ont suspendu cette bâche où le tableau est reconstitué... Et mon Lamaneur a pu reprendre sa valse.

Ce soir-là je rejoignis mon frère Vincent et ses copains. Alan m’avait accueilli d’un « Tiens te voilà le p’tit Léo, t’as le droit de sortir maintenant ? »
Au Parc à Chaînes, Miossec chantait son éternel Tonnerre de Brest. Le soir tombait sur les baraques à frites et les terrasses des bistrots. Nous avions acheté de quoi grignoter puis nous avions passé deux heures, les pieds ballant dans le vide, assis sur le parapet surplombant le port, à regarder baisser le jour et briller l’eau de la rade. La lumière était belle, j’apercevais le Grand Large... « Le Grand Large, on peut monter sur son toit ? » demandai-je. Clément, fier de faire du parkour comme un Yamakasi répondit aussitôt qu’il y avait un escalier de secours à l’arrière. «  Facile d’y grimper, je l’ai déjà fait... ».
- Mais Léo, tu as le vertige, non ? demanda Baptiste.
- Oui, un peu, mais je veux y aller quand même, je veux observer l’affiche de Bloas d’en haut...
- Allez, décida mon frère, viens Léo, même toi, tu peux y arriver ! On va aller le voir ton Lamaneur !

Aussitôt, le groupe s’ébranla vers le quai, se faufila entre les spectateurs qui assistaient au concert et contourna le bâtiment. L’escalier extérieur était bien là, mais la porte, qui en barrait l’accès, était fermée de l’intérieur. Clément escalada la grille qui encageait les marches sur une hauteur de deux mètres et redescendit nous ouvrir. Baptiste, Pierre-Marie, Paul, Raoul et moi, nous nous élançâmes vers le toit. Vincent et Alan, eux, furent rattrapés à la porte par un vigile. Alan, affalé contre le battant le regardait, hilare, refusant de lui dire combien nous étions là-haut. Vincent essaya de refermer la porte mais Alan la bloquait. Le vigile les empoigna et les tira à l’extérieur. Agacé, il perdit du temps avec eux. Comme il refusait de les laisser partir il ne put nous poursuivre immédiatement.
Ignorant la scène qui se déroulait en bas, je montai. Je ne rêvais plus de voler comme lorsque je croyais encore pouvoir devenir un goéland, mais j’allais enfin voir ce Lamaneur comme l’avaient vu les alpinistes brestois qui étaient venus le suspendre. Devant moi, les copains de Vincent grimpèrent l’échelle qui permettait d’atteindre le toit. J’eus un moment d’hésitation, mais j’ignorai mon vertige. Je n’avais en tête que l’idée de me pencher au-dessus de la coque du cargo... Dernier échelon, ouf, je courus vers la bordure du toit. Je venais de l’atteindre quand une main solide attrapa mon épaule. Le vigile, finalement rejoint par ses collègues, avait pu nous pourchasser.
- Jeune homme, descendez, c’est interdit de venir ici !
- Oui mais je veux voir le Lamaneur !
- On descend ! Tout de suite ! C’est pour votre sécurité, c’est dangereux de monter sur ce toit !
- Mais je veux seulement voir le Lamaneur je vous dis... Juste jeter un coup d’œil, s’il vous plaît !
- Bon suffit, suivez-moi maintenant...
- Mais...
Rien n’y fit. Le vigile empoigna fermement mon bras et m’obligea à redescendre avec les autres. Ils rigolaient de leur aventure. Moi j’étais juste déçu, tellement déçu.

Quelques mois plus tard, j’ai voulu y retourner. Un jour ordinaire, pas de fête, pas de vigiles. Je n’aurais aucune difficulté pour gagner l’escalier de secours. Tout seul, je n’attirerais pas l’attention. Pas de vent, je pourrais me risquer sur l’échelle sans avoir peur. Et j’y parviendrais enfin, tout là-haut, sur le toit. Je pourrais enfin le contempler d’en haut, mon tableau.
Arrivé au port, je me tournais vers le Grand Large et je sursautais, plus de Lamaneur.
Plus de fresque. Seulement un mur immensément vide, si vide.
222

Un petit mot pour l'auteur ? 1 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Marie Quinio
Marie Quinio · il y a
J'adore cette chanson moi aussi https://www.youtube.com/watch?v=sUPCNFM-070
Une bise bretonne en passant, Emma !