Le Lamaneur

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J'écris. Comme tant d'autres... si on me lit un peu, cela me donne envie de continuer. c'est aussi simple que ça  [+]

Image de Printemps 2016
J’étais haut comme trois pommes et à chaque promenade au port, j’étais fasciné par le Lamaneur. Gigantesque, sa silhouette dominait les quais.
Dans cette fresque monumentale, l’étrange personnage exécute une sorte de valse autour de la bitte d’amarrage, envoyant la touline, qu’il manie comme un lasso. Ce marin de terre envoie très haut vers l'étrave d'un cargo la pomme de touline pour les marins du bord. La coque du cargo, rouge sang, se profile contre la mer agitée, sous le ciel gris plombé. On dirait un taureau que veut mater le lasso.
Lamaneur, Quemeneur, Pendivalo... Trois mots qui sonnent à mon oreille comme des airs d’enfance. Jean Quemeneur, sa complainte à Recouvrance. Jean-Marie Pendivalo, le crime de la rue Suffren. Le Lamaneur, au port de commerce.

Absorbé dans ma contemplation, je me laissais emporter loin, en mer, au-delà de la rade. En aidant à tendre l’aussière, le lamaneur donnait la main aux marins. Qui sait, peut-être portait-il secours à quelques échappés des abysses, soulagés de toucher enfin terre ?
Tout jeune, sur les épaules de mon père, je me sentais minuscule face à cet immense tableau. Je rêvais d’être un goéland pour le contempler d’en haut. Je rêvais d’être Jonathan Le Goéland pour prendre mon envol, suivre les méandres du lasso, vriller autour de la touline, passer le bastingage, atterrir en glissades sur le pont du navire, découvrir, là-haut, un autre monde, libre comme cet oiseau dont ma mère me contait l’histoire pour m’endormir.

C’était un soir d’été. J’avais grandi et je pouvais enfin descendre au "Port de" sans mes parents, comme mes grands frères avant moi. Je voulais aller aux "Jeudis du Port" et me mêler à la foule qui arpentait les quais du port de commerce, d’une scène musicale à l’autre. Le rendez-vous pour les amis était forcément aux Quatre-Vents. Petit, j’appelais ces fêtes "les Jeudis des Quatre-Vents". Des centaines de gens s’y donnaient rendez-vous et parvenaient étonnamment à se retrouver, entre ce fameux café et la Grande Scène posée au bas de l’affiche du Grand Large.
L’affiche du Lamaneur. Oui je sais, ce n’est pas une affiche. C’est une œuvre d’art. Ephémère en plus. Enfin éphémère..., je l’ai toujours vue au port, cette peinture, collée sur le mur de ce grand bâtiment qui surplombe le quai de la douane. Je sais que ce n’est pas une affiche. Mais moi, depuis que j’ai six ans, je la nomme ainsi. Ce ne sont même plus les panneaux de bois peint du début. Maintenant mon marin flotte sur une bâche qui reproduit l’œuvre de Paul Bloas. Je l’ai lu dans le journal, ils ont décidé de nettoyer le mur. Ils ont démonté ma fresque. Heureusement Paul Bloas l’a scannée, planche par planche et ils ont suspendu cette bâche où le tableau est reconstitué... Et mon Lamaneur a pu reprendre sa valse.

Ce soir-là je rejoignis mon frère Vincent et ses copains. Alan m’avait accueilli d’un « Tiens te voilà le p’tit Léo, t’as le droit de sortir maintenant ? »
Au Parc à Chaînes, Miossec chantait son éternel Tonnerre de Brest. Le soir tombait sur les baraques à frites et les terrasses des bistrots. Nous avions acheté de quoi grignoter puis nous avions passé deux heures, les pieds ballant dans le vide, assis sur le parapet surplombant le port, à regarder baisser le jour et briller l’eau de la rade. La lumière était belle, j’apercevais le Grand Large... « Le Grand Large, on peut monter sur son toit ? » demandai-je. Clément, fier de faire du parkour comme un Yamakasi répondit aussitôt qu’il y avait un escalier de secours à l’arrière. «  Facile d’y grimper, je l’ai déjà fait... ».
- Mais Léo, tu as le vertige, non ? demanda Baptiste.
- Oui, un peu, mais je veux y aller quand même, je veux observer l’affiche de Bloas d’en haut...
- Allez, décida mon frère, viens Léo, même toi, tu peux y arriver ! On va aller le voir ton Lamaneur !

Aussitôt, le groupe s’ébranla vers le quai, se faufila entre les spectateurs qui assistaient au concert et contourna le bâtiment. L’escalier extérieur était bien là, mais la porte, qui en barrait l’accès, était fermée de l’intérieur. Clément escalada la grille qui encageait les marches sur une hauteur de deux mètres et redescendit nous ouvrir. Baptiste, Pierre-Marie, Paul, Raoul et moi, nous nous élançâmes vers le toit. Vincent et Alan, eux, furent rattrapés à la porte par un vigile. Alan, affalé contre le battant le regardait, hilare, refusant de lui dire combien nous étions là-haut. Vincent essaya de refermer la porte mais Alan la bloquait. Le vigile les empoigna et les tira à l’extérieur. Agacé, il perdit du temps avec eux. Comme il refusait de les laisser partir il ne put nous poursuivre immédiatement.
Ignorant la scène qui se déroulait en bas, je montai. Je ne rêvais plus de voler comme lorsque je croyais encore pouvoir devenir un goéland, mais j’allais enfin voir ce Lamaneur comme l’avaient vu les alpinistes brestois qui étaient venus le suspendre. Devant moi, les copains de Vincent grimpèrent l’échelle qui permettait d’atteindre le toit. J’eus un moment d’hésitation, mais j’ignorai mon vertige. Je n’avais en tête que l’idée de me pencher au-dessus de la coque du cargo... Dernier échelon, ouf, je courus vers la bordure du toit. Je venais de l’atteindre quand une main solide attrapa mon épaule. Le vigile, finalement rejoint par ses collègues, avait pu nous pourchasser.
- Jeune homme, descendez, c’est interdit de venir ici !
- Oui mais je veux voir le Lamaneur !
- On descend ! Tout de suite ! C’est pour votre sécurité, c’est dangereux de monter sur ce toit !
- Mais je veux seulement voir le Lamaneur je vous dis... Juste jeter un coup d’œil, s’il vous plaît !
- Bon suffit, suivez-moi maintenant...
- Mais...
Rien n’y fit. Le vigile empoigna fermement mon bras et m’obligea à redescendre avec les autres. Ils rigolaient de leur aventure. Moi j’étais juste déçu, tellement déçu.

Quelques mois plus tard, j’ai voulu y retourner. Un jour ordinaire, pas de fête, pas de vigiles. Je n’aurais aucune difficulté pour gagner l’escalier de secours. Tout seul, je n’attirerais pas l’attention. Pas de vent, je pourrais me risquer sur l’échelle sans avoir peur. Et j’y parviendrais enfin, tout là-haut, sur le toit. Je pourrais enfin le contempler d’en haut, mon tableau.
Arrivé au port, je me tournais vers le Grand Large et je sursautais, plus de Lamaneur.
Plus de fresque. Seulement un mur immensément vide, si vide.
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Nicolas Auvergnat · il y a
C'est le titre qui m'a attiré... Sur la rade Toulon, ville de mon enfance, on entend ces noms là, des noms des métiers de la mer. Les terroirs ont leurs charmes, les ''merroirs'' plus que la moyenne gravent les esprits.
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Mireille Bosq · il y a
On en finit jamais de faire des trouvailles sur Short. Pour moi cette histoire, en termes éditoriaux cela s'appelle une pépite, est un vrai régal. Mon mari et moi adorons les ports et les bateaux. ce ne sont pas les mêmes, nous sommes méridionaux.
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Emma A · il y a
Merci d'être venue lire ce "vieux" texte! Je m'étais amusée à l'écrire. Pourtant j'avais moins ri quand mes fils m'ont raconté leur virée... J'ai brodé autour...
Pendant le confinement j'allais chercher mes courses près du port et je ne résistais pas à l'idée de faire un détour par les quais pour prendre une bouffée d'oxygène avant de retourner à la maison... À Brest on peut oublier parfois que la mer est là. Mais au détour d'une rue elle apparaît soudain. Jamais de la même couleur.

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Mohamed Laïd Athmani · il y a
Mérite d'être encouragée!
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M BLOT · il y a
Bravo. Emma. Je t'invite sur. le songe
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Zutalor! · il y a
Bonjour, c'est un texte qui me touche, très réussi. Il me semble que vous auriez pu lui donner comme sous-titre "Les rêves passent"...
Et "Bretagne pour Bretagne", "regrets pour regrets", il m'a fait repenser aux "Vieilles du Hameau"...
http://www.barapoemes.net/archives/2016/03/04/33463141.html
Bien à vous...

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Emma A · il y a
Merci d'être passé lire ce vieux texte ! Et merci pour le lien! Le poème de Saint-Pol-Roux est bien plus touchant. M'a fait pensé à mes grand-tantes et grand-mères... Toujours en noir ou au mieux en gris avec un peu de mauve (môve)... Les tantes Lise, Jeanne-Louise, Lucie ou Perrine...
Mais dans ma famille on vient de l'Argoat. Pas de l'Armor... Je connais peu le monde de la mer...

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Long John Loodmer · il y a
A La Rochelle, les lamaneurs on connait. Mais désormais ce n'est que lorsque les grands voiliers viennent nous rendre visite dans le vieux port. Le port de commerce étant zone interdite, leur ballet n'est visible que de l'ile de Ré. De Quemeneur (qui rime bien avec lamaneur) à Miossec, je retrouve des interprètes de talent.
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Clyde-barrow · il y a
Bonjour,
J'habite Les Sables d'Olonne et ce texte m'a fait voir les ports de pêche et de plaisance différemment.
Très joli texte au vocabulaire choisi, qui fait voyager à lui seul.
Merci.

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Thara · il y a
Cette nouvelle, nous fait découvrir un joli paysage, terrasses, bistrots...
L'histoire de ce jeune garçon qui réussi à vaincre son vertige, pour aller voir Lemaneur, sans y arriver. Quand enfin, il prend l'escalier de secours, plus de fresque.
Il ne voit rien, mais il a réussi à vaincre son vertige !

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Eve Zibelyne · il y a
Merci pour ces effluves marines, j'en croquerai une douzaine d'huîtres ! Je ne connais pas Le Lamaneur, mais son empreinte est marquante, bravo pour ce texte.
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Utilisateur désactivé · il y a
on ma conseiller ce texte, sait vrai qu'il est beau je vote
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Emma A · il y a
Merci Josette ! Très honorée !