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Le lagon bleu foudroyant

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SuriThaï

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Isolée sur une petite plage, je me perdais à surveiller l'horizon. Mon regard pénétrant les vagues agitées de ce lagon, j'admirais ce paysage paradisiaque. Une mer d'un bleu turquoise translucide, le sable fin d'un blanc éblouissant, des galets de toutes les couleurs aux formes si parfaites et naturelles. Tout devant moi me donnait l'impression d'être la reine du monde, seule et protégée par une nature à la fois belle et sauvage.

Comme pour me ramener à la réalité, un bruit se fit entendre derrière moi. Par simple réflexe je me retourne pour en connaître l'origine, j'observe alors tout ce qui m'entoure. Une forêt de cocotiers, de pins, et de toutes sortes d'arbres du pacifique s'étalait à l'infini devant moi. À ma droite, à ma gauche, il y a toujours cette plage qui s'étend sur des kilomètres. Mais ce petit coin inconnu des gens du fait de son accès difficile, me plaisait pour son calme si apaisant. Je connaissais le chemin les yeux fermés pour l'avoir suivi depuis ma plus tendre enfance à chercher l'aventure. Quelques pas plus tard, j'aperçus enfin le responsable du craquement, il s'agissait d'un magnifique cerf avec des bois finement découpés, il était facilement de la taille d'un cheval. Un seul défaut me tira un sourire et un regard surpris, il avait un de ses bois qui lui retombait sur le visage plutôt que de s'élever vers le ciel... Une fois l'effet de surprise passé, le cerf s'évanouit dans les feuillages de la forêt et me laissa de nouveau seule.

Je m'installe sur un rocher observant la mer, jouant avec mon portable je ne me préoccupais d'aucune chose. Cependant, un nouveau bruit provenant de la mer cette fois, attire mon attention. Je redresse la tête brusquement, me provoquant une douleur dans la nuque, pour découvrir une dizaine de dauphins passer au large. Je les regarde bouche bée, plutôt rare qu'ils passent dans le coin. Mais quelque chose me trouble dans ce tableau que m'offre la nature. Ils ne semblent ni s'amuser, ni chasser, mais plutôt fuir... Je détourne mon regard d'eux pour le porter au reste du lagon, mais rien ne se montrait à l'horizon. Se pouvait-il qu'un prédateur les fasse fuir ? Non, en bande, rien ne pouvait les effrayer, mais alors quoi ?

Je me tourne vers le ciel, il était d'un bleu clair par endroits, plus foncés à d'autres, mais tout nuage susceptible de le défigurer était absent de son étendue. Une fois rassurée, rien ne vient troubler ma quiétude, tout semble si parfait lorsque personne ne vient vous importuner. Je descends de mon rocher et me décide à tremper mes pieds nus dans cette eau du lagon réchauffée par le soleil. Il était huit heures à peine, ce matin annonçait une bonne journée ensoleillée. Je me décide à ne me préoccuper de rien d'autre que de cette impression de liberté, être hors du temps et du monde, aucune règle, aucune loi qui ne vient vous compliquer l'existence, c'était ça mon monde à moi. Je n'ai pas d'attache, rien que je n'ai peur de perdre. Cette plage, ce paysage, ce calme, tout a un pouvoir de guérison sur tous les maux qui m'empoisonnent lorsque je reviens du village.

Je me laisse tomber sur le sable, m'allonge sur le dos, mon corps entier ressent la chaleur qu'il vient partager. Je peux rester des heures ainsi, à écouter le bruit des vagues se crachant contre le sable, les crabes creusant de leur pince violoncelle, ces mouettes si chanteuses qu'elles vous cassent les oreilles... Mais d'un autre sentiment, tout y était reposant.

J'ouvre les yeux après quelques minutes ou heures à me reposer. Je ressens de l'inquiétude et de la surprise en me redressant, le silence régnait. Où se trouvaient les mouettes ? Pas une seule à l'horizon, pas un seul piaillement d'oiseau, rien qui ne laisse présager de la vie dans les environs. Mon esprit se met à bouillonner, je repense aux dauphins, au cerf disparaissant d'un coup, aux mouettes absentes. La plage déserte m'attire, je me relève et m'approche de la mer, mais plus je m'avance d'elle et plus j'ai l'impression qu'elle s'éloigne. Je sens le sable humide sous mes pieds, stoppant ma marche je regarde l'horizon. La mer se retire vraiment, s'éloignant à une vitesse irréelle sans demander son reste. Puis l'impression de voir un mur bleu surgir au loin me provoqua un choc en plein poitrine et au creux de mon estomac, un mur qui ne cesse de monter encore et encore, qui donne l'impression de rejoindre le ciel et d'aller parlementer avec les dieux.

Je recule sans m'en rendre vraiment compte, je sais ce qui se passe pour l'avoir vu plusieurs fois à la télévision. C'est la plus grande peur de n'importe quel habitant vivant sur une île. On pense tous que ça ne pourrait jamais arriver ici, que la barrière de corail nous protégerait toujours de ce phénomène si imprévisible et meurtrier. Alors que la vague ne cesse de prendre de la hauteur et de la vitesse, je me mis à courir en direction de la forêt perdant toute notion de temps, de fatigue ou d'orientation. Mon seul désir de vivre guidait mes pas droit devant, me faisant éviter des racines et des pierres sur ma route. Je savais où aller, mais jamais je n'aurais le temps d'atteindre la montagne, je n'avais plus aucun espoir, du moins je le pensais sur le moment.

Alors que je continues de courir, des perruches me coupent dans mon élan, je glisse en les évitant et les vois pénétrer dans une grotte un peu plus loin sur ma droite. Je me décide à les y suivre et découvre une vieille grotte sûrement aussi vieille que l'île, je me souviens y être entrée lorsque j'étais petite et y avoir été attaqué par des roussettes gigantesques ! Et jamais je n'y étais retournée après ça...
Sachant le peu de choix qu'il me restait, je me décide à avancer et faisant fi de mes appréhensions, je découvre l'obscurité de la grotte, m'engloutissant pour ne plus jamais m'en laisser sortir, dans mes plus profondes peurs. J'ignore un frisson qui traverse violemment ma colonne vertébrale et je continue de progresser avec prudence. Je suis un chemin qui monte en posant mes mains le long des parois, un courant d'air allait en ce sens. Mes pensées n'étaient plus très objectives ou positives, je ne pensais qu'à une chose : ''je veux vivre''. Et si de l'air passait, il y avait de forte probabilité que l'eau puisse également pénétrer dans l'antre de la grotte, et dans ce cas, je me retrouverais prise en casse-croûte, ce n'était décidément pas très réjouissant.

Puis se fut l'horreur... J'entends la mort qui approche, le vacarme engloutissant tout sur son passage, arrachant probablement tout ce qu'il y avait sur sa route, je ressens la secousse terrible du sol qui hurle sa douleur lorsque les racines lui sont arrachées. Un déferlement de bruit sourd, assourdissant mes oreilles, je m'en trouve au plus mal, puis je sens l'air salé bien trop fort remonter dans mes narines. Par pur réflexe, je me jette sur la paroi rocheuse pour l'escalader jusqu'à une petite corniche, je m'y accroche de toutes mes forces comme il m'est permit de le faire. L'eau arriva en premier par l'entrée de la grotte, d'où je venais, mais celle que j'appréhendais, était celle qui viendrait d'en haut, descendant comme un torrent pour rejoindre l'eau du fond.

Je l'entends plus que je la vois, elle arrive avec une violence inouïe, une force et une pression... Je ressens le choc violent contre mon corps comme si un véhicule venait de me percuter de plein fouet, non que j'en connaisse réellement l'effet. Je parvins à résister à l'assaut sauvage de la nature, mais la force de l'eau ne décroît pas, elle continue de me pousser, et malgré ma volonté, mes mains lâchèrent prises de sur la paroi, je suis emportée dans cette eau tourbillonnante sans fin, qui me ramène dans les profondeurs de la grotte. Puis un violent coup derrière la tête me fit perdre connaissance, le froid et l'insouciance m'envahirent sans me laisser le temps de m'accrocher à la vie.

Lorsque j'ouvre les yeux, je reconnais l'environnement de la grotte, je ne trouve pas la force de me relever tout de suite et me contente de rester allongée sur le dos, choquée, sûrement effrayée, cherchant à comprendre ce qui venait de m'arriver. Je pensais mourir, que plus rien ne pourrait me sauver, comment pouvais-je être ici, étais-je morte ? Le seul moyen de résoudre le mystère était de me lever, ce que je me décide à faire. Je me redresse doucement, le corps semblant hurler au moindre de mes mouvements. Quelque chose glisse le long de mon cou, quelque chose de chaud lorsque j'y passe ma main et la porte à mes yeux, j'y découvre un liquide rouge foncé... du sang.
Je soupire et me relève en grimaçant, une fois debout, j'observe mes bras mes jambes, j'ai les membres meurtris de bleus, de coupures, d'écorchures, je devine que tout mon corps se trouve dans cet état.

J'observe alors tout autour de moi et reste interdite.

Je ne suis pas sur le sol mais sur une corniche à deux mètres du plafond, tout le reste était inondé, l'eau était à une dizaine de centimètres en-dessous de la corniche. M'estimant heureuse d'avoir été projeté contre celle-ci, je me laisse tomber dans l'eau puis me dirige vers la sortie que j'avais déjà tenté d'atteindre avant l'attaque. Je ne souhaitais pas prendre le risque de sortir par la partie immergée, la sortie par le tunnel improvisé qui remontait à la surface me semblait bien plus sûr. Un petit quart d'heure me suffit à atteindre l'air libre, j'escalade les dernières pierres qui me bloque la sortie et me laisse rouler sur le côté lorsque j'arrive sur la terre ferme. Des larmes coulent sans me demander la permission, le soleil est éblouissant, ses rayons me réchauffent d'un coup, mais la chose essentielle qui s'insinuait dans mon esprit :

Je suis en vie !!!

Je prend une profonde inspiration et relâche mes poumons, je me relève doucement, mes muscles protestent toujours, puis je me tourne vers la mer, le sourire qui était apparu sur mon visage quelques instants plus tôt s'évanouit rapidement devant un tel spectacle.

Il n'y avait plus de plage, plus de sable blanc devant moi, les cocotiers, les arbres, la forêt entière semble vivre sous l'eau, une bonne partie des troncs arrachés violemment flottent à la surface de la mer redevenue paisible comme si elle n'était responsable de rien. Je me tourne alors de l'autre côté, l'intérieur des terres, là où elle vivait, là où les gens vivaient, vivent... J'aurai voulu crier le plus fort que je pus, mais rien ne sort, je tombe à genoux devant un tel spectacle, les dégâts étaient tels... Le village, tout le village, avait disparu, il ne reste rien. Les cases, les squats, les petites maisons artisanales, plus rien, tout a disparu. Des voitures se retrouvaient encastrées dans des arbres, contre des buttes de terre, à flan de montagne.

J'ai tort.

Penser que je n'ai rien à perdre, que je n'avais aucune attache, je comprends que je me suis fourvoyée, que je ne me connais pas tant que ça. Le nature venait de me le rappeler en quelques minutes seulement. La mer avait tout emporté sur son passage, tout et tout le monde, il n'y avait plus personne aux alentours, l'impression d'être seule au monde me submergea, je ne voulais pas être seule. Et pourtant, plus j'avançais dans les décombres, plus je me faisais un chemin dans les débris, plus je constatais la désolation, les cadavres étaient partout, cassés, mal traités lors de l'assaut de la vague. Ce tsunami avait été foudroyant comme la foudre, il n'avait laissé aucune chance aux habitants, et j'étais la seule survivante. Les larmes ne coulent même plus tellement le choc est fort, je n'ai plus rien, je ne peux plus rien faire à part attendre, attendre, toujours attendre. Jusqu'à ce qu'un hélicoptère se fasse entendre au-dessus de moi, m'a-t-il vu ? Je ne sais pas, mais à l'évidence il cherche à atterrir, on va venir ici, on va m'emmener loin de cette hécatombe, je me laisserais emmener sans parler, sans espérer quoique ce soit...

La mort, c'est tout ce qu'il reste ici, je n'ai plus rien ni personne.

Les secours s'investissent à fond dans les recherches de survivants, mais pour l'instant, ça ne donne rien. Il semble que je sois la seule miraculée, et ce n'est pas pour mon plaisir, je ne ressens rien, je ne dis rien, je ne fais rien, les médecins disent que je suis en état de choc, mais je les écoutes d'une oreille distraite, je ne veux pas qu'on me parle, je veux rester seule, je ne veux pas que mon cerveau se remette en action, je ne veux plus réfléchir à quoi que ce soit...

Mais tout le monde m'entoure, des inconnus, des gens essayent de me parler, de me poser des questions, je m'entends leur hurler de sortir, de me laisser tranquille, mais j'ai l'impression qu'il s'agit de quelqu'un d'autre. Une fois seule, je me lève du lit d'hôpital, je ne veux pas rester ici, je suis perdue dans cet endroit. Je m'habille après avoir arraché la perfusion de ma main, et me décide à quitter les lieux. Je sors discrètement de ma chambre, passe devant des infirmières ni vu ni connu, puis je me retrouve quelques secondes plus tard dans la rue, seule, à errer, jusque quand ? Je ne sais pas, jusqu'à ce que mon cerveau se décide à se réveiller..

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