Le lac bleu

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Mon hypersensibilité , mes émotions me font vibrer, alors j'aime les mots pour essayer de traduire ce que je ressens...L'essentiel est de partager ce que l'on écrit... Désolée pour mes silences ... [+]

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Vingt ans après, poussé par un irrépressible besoin de revoir de nouveau le lac bleu si cher à son coeur, Philippe a décidé de revenir au coeur des « Terres Froides » du bas Dauphiné. Depuis la gare de Châbons, le voilà , sac à dos, qui crapahute bien décidé à planter sa tente sur les hauteurs de la bourgade, dans ce « bois des côtes » : surtout, retrouver enfin le contact avec la nature. Il demande à la ferme du coin s'il peut bivouaquer dans un pré à la lisière du couvert puis, il s'installe. Les souvenirs l'assaillent depuis qu'il a quitté Bordeaux :qu'est devenue Claire, son amour unique ? Celle qu'il n'a pu remplacer ?
A presque sept-cents mètres, après avoir observé le bourg au couchant en mâchonnant un sandwich, il décide de se glisser dans son duvet: la fraîcheur du soir le faisant frissonner. Demain, il sera temps de gagner Charavines, l'extrêmité sud du lac baptisé « Lac de Paladru »pour toutes les cartes, le lieu de leur rencontre. Il s'endort en se demandant s'il pourrait la reconnaître...Claire et ses yeux immenses, comme deux lacs bleus...
Une nuit curieuse peuplée de rêves l'engloutit : il se retrouva au coeur d'une maison à deux pans recouverts de roseaux et de branches de pin, semblable à celles dessinées par les archéologues du groupe. Près de l'âtre, un vieil homme se dénomma Drooug, sans doute le chef du village, compte-tenu de son sceptre en bois. Il lui offrit un gobelet en argile cuite rempli d'une boisson au miel légèrement pétillante. A côté de lui, une jeune femme : le sosie de Claire appelée Zolinée, vêtue d'une robe en lin pâle et portant une pendeloque en serpentine sur la poitrine. Le plus curieux était que cet homme lui racontait comment il avait rencontré Claire.
C'était en 1979. En tant qu'étudiants bénévoles, passionnés par leur mission , celle de retrouver les vestiges d'une vie disparue, leur rencontre avait été pour eux deux une révélation. Tous deux n'avaient pas vingt ans. Philippe se souvint de leur jeunesse insolente, de cette ferveur en l'avenir, de ces discussions pour refaire le monde et de leurs ébats qui les laissaient pantelants. Comme lui, Claire voulait être archéologue. Toute l'équipe les regardait d'un oeil complice et bienveillant. Mais bien encadrés, tous ces jeunes avaient conscience de participer à une aventure qui allait sans doute éclairer la connaissance.
Au matin, Philippe, troublé par la netteté de ces visions, décida de rejoindre au plus vite Charavines, comme si ce village allait pouvoir l'aider à trouver une réponse à ce rêve. Mais, il se raisonna. Malgré tout, d'un bon pas, alors qu'une légère brume flottait en contrebas, il atteignit enfin le lac, sept kilomètres et deux cents mètres plus bas. Protégé par ses doux versants verdoyants, où il se lovait tout en longueur, ses eaux calmes et bleues étincelaient sous le soleil de juin. Philippe déposa son sac sur la plage et ne put s'empêcher de se revoir là, vingt ans auparavant.
Après s'être séparés à la fin des vacances 1979, tous deux rejoignirent leur faculté, Philippe à Bordeaux et Claire à Grenoble. Ils s'écrivaient tous les jours en se jurant un amour éternel. Et puis, Claire ne donna plus de nouvelles. Il décida d'aller la voir. Elle avait déménagé. De plus, lui avait dû renoncer aux longues études d'archéologue, ses parents ayant disparu dans un accident. Il passa le concours des postes et commença à s'intéresser aux sciences occultes. Il consulta des magnétiseurs et des médiums : Claire, d'après leur pendule, se trouvait toujours en Isère. Pendant les vacances, il parcourait le département, en vain.
Philippe observait le lac et devinait les villages alentour. Dans le lointain, à cinq kilomètres sur la rive gauche, Paladru. En face, Montferrat. Il eut envie de se rendre à Paladru et d'aller déjeuner au restaurant Laurencin. C'était là que l'équipe avait clos la saison en allant déguster une friture du lac. Claire adorait la friture du lac...C'était dimanche. Les restaurants du bord de l'eau ne manqueraient pas de clients. Sur les bords, dans un bruit de succion sous les vaguelettes, de petits bateaux arrimés à différents pontons attendaient leur pilote. Une exposition artisanale alignait ses stands à l'entrée du village. Il en repéra un qui proposait des pierres. Une belle pendeloque en serpentine attira son regard...
On lui conseilla de l'acheter. Elle ressemblait à du jade et pouvait le protéger des agressions physiques et mentales. Elle pouvait aussi l'aider à comprendre les rêves et à les interpréter. Un vrai talisman qu'il porta autour du cou. Puis, Philippe se retrouva devant le restaurant. Les touristes se pressaient sur la terrasse où il prit place. Une jeune fille enregistra sa commande : Philippe pâlit : était-ce possible ? Il crut revoir Claire : les mêmes yeux, les mêmes traits, la même couleur de cheveux :
-Mademoiselle, excusez-moi , vous ne vous appelleriez pas « Roussery » par hasard ?
- Roussery ?Mais c'est le nom de jeune fille de ma mère.Vous la connaissez ?
-Oui, dans le temps...
-Si vous voulez, je l'appelle. Elle est aux fourneaux.
-Non, non...Ne... la dérangez pas. Philippe bégayait. Alors, avait-il retrouvé enfin Claire ?
Une demi-heure après, une femme rousse et obèse s'avança portant sa commande. En la posant sur la table, elle le regarda droit dans les yeux :
-C'est toi, Philippe ? On peut s'embrasser, non? Elle se pencha et lui appliqua deux bises sonores sur les joues. Mais dis-donc, tu n'as plus de cheveux, toi! Remarque, moi aussi j'ai bien changé dit-elle en riant.Tu vois, je ne suis pas archéologue :mon mari et moi avons repris le commerce de mon oncle à sa disparition. Et toi, qu'est-ce que tu deviens ?
-Rien de spécial...répondit -il en touchant sa serpentine..
-Tu as visité le musée archéologique, au moins ?
-Oui...le musée...C'est vrai. Ce sont des souvenirs. Pour la première fois depuis vingt ans, il se sentit libéré.

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