Le Jules et le Pierrot

il y a
8 min
173
lectures
8
Qualifié

Je suis retraitée Inspecteur des Finances Publiques et depuis toujours je suis passionnée de lecture et d'écriture. Je suis adhérente à une association pour la promotion de la lecture et de ... [+]

Image de Grand Prix - Automne 2021
Image de Nouvelles

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

L'été touchait à sa fin, les lueurs de l'aube irisaient le ciel du vignoble bourguignon et quelques nuages épars d'un blanc éclatant laissaient présager une belle journée. Les grives, à la recherche des grains de raisin échappés des paniers des vendangeurs, babillaient joyeusement, indifférentes aux couleurs du ciel et aux tourments de la vie. Car l'existence dans nos campagnes n'était pas toujours facile, le labeur était dur, mais lorsque l'amitié prenait le dessus, tous les
obstacles disparaissaient avec les idées toutes faites et les préjugés !

Deux solides gaillards, Jules, à la soixantaine bien tassée, et Pierre – dit Pierrot –, un alerte quadragénaire, délaissant leur ouvrage quotidien, se retrouvèrent sur le chemin de pierres qui descendait de la vigne en longeant le cimetière communal. La musette sur l'épaule et la pelle à bout de bras, dans le petit matin encore un peu frisquet, ils se saluèrent d'un regard sans échanger aucune parole, et poussant la porte rouillée qui grinça et crissa sur les cailloux, ils entrèrent dans le
cimetière.

Au pied d'un cyprès centenaire, Pierrot posa délicatement sa musette et déclara avec conviction tout en décrivant sur le sol un cercle avec sa pelle :
— C'est là...
— T'es sûr ? interrogea Jules un tantinet dubitatif.
— Ben oui, numéro 19, juste à côté du Maurice, qu'elle m'a dit, la secrétaire de la mairie, affirma Pierrot en ouvrant sa musette. Mais avant de commencer, on va casser une p'tite croûte, j'ai apporté du lard et du saucisson de chez le Glaude qu'a tué son cochon, une belle bête, soit dit en passant, même qu'on en a bavé pour l'occire...
— Tu m'étonnes, rigola Jules, il n'avait pas envie d'y passer !
— Pour sûr, acquiesça Pierrot en découpant de larges tranches de pain. Ce serait nous, on aurait pas envie non plus... Par contre, je vois le goulot de la bouteille qui dépasse de ta musette et je m'dis que t'as pas apporté le vin d'ta vigne pour qu'on le regarde, alors sers-nous donc un canon de ton aligoté.

Assis sur la pierre tombale de leur copain Maurice, décédé l'année précédente, les deux hommes se remémoraient les bons moments passés avec lui avant que la camarde ne vienne le cueillir, juste le jour où ils achevaient de « faire la goutte avec l'alambic du René » !
— C'est pas d'bol, déplora Jules, il n'a même pas pu la goûter, sa goutte... Surtout qu'elle était bonne et qu'on l'a bue à sa mémoire, quelle cuite mémorable, tu te souviens ?
— Pour sûr que j'm'en rappelle rigola Pierrot, même qu'à mon retour, la Berthe était fâchée, tu t'imagines pas à quel point, et j'ai couché dans le cabanon du jardin !
— Oh si, j'imagine bien, c'était déjà comme ça de mon temps, quand on était mariés la Berthe et moi, répliqua Jules un brin nostalgique. Elle était déjà pas commode de ce temps-là et vivre avec toi n'a pas dû l'arranger...
— Finis ton canon au lieu de dire des choses que tu sais pas et attrape ta pelle, il faut commencer, la secrétaire de mairie m'a dit que ce matin on enterrait la Clotilde des Maisons Rouges et que le curé passerait nous voir après la cérémonie.
— Manquait plus que le curé, maugréa Jules en vissant rageusement sa casquette sur son crâne dégarni. Tu lui feras la causette, moi j'aime pas la Calotte, je suis libre penseur !
— Tu me fatigues, économise ta salive et creuse, faut qu'on ait fini avant midi, avertit Pierrot en délimitant l'emplacement avec le bout de son brodequin.
— T'es toujours à me commander, c'est pas parce que ma femme est partie avec toi il y a dix ans que t'es plus malin que moi. Et si j'étais pas toujours là pour t'aider dans ton travail, t'aurais même pas pu la nourrir correctement !
— Elle a été à nous deux, chacun à notre tour, et maintenant nous allons ensemble creuser sa tombe. Allez Jules, toi et moi, pour sûr, on a du chagrin, on creuse et après on boit un coup.

Les deux gaillards, chacun à leur tour, avaient vécu avec la même femme. Pierrot ayant remplacé Jules dans le cœur de Berthe ! Aucune animosité, aucune jalousie n'avaient pris le pas sur leur indéfectible amitié. Même si quelques fois leurs propos étaient rudes, jamais leur brouille ne durait longtemps. Souvent, ils travaillaient ensemble, unissant leurs forces dans ce difficile métier de vigneron. C'était la taille de la vigne en hiver, lorsque le froid colle la main au sécateur et que les sarments égratignent la peau, c'était le labourage avec la charrue tirée par Bibi, le cheval que Jules encourageait en lui parlant doucement à l'oreille, c'étaient les traitements contre le mildiou qui leur brûlaient les poumons et puis l'angoisse toujours renouvelée lorsque le ciel devenait menaçant.
Enfin, en septembre arrivaient les vendanges et leur lot de tracasseries, mais aussi de bonne humeur avec les étudiants parisiens et les ouvriers polonais qui venaient gagner quelques sous et dansaient le soir en buvant, entre autres, le vin doux tout juste sorti du pressoir !

Les deux hommes partageaient toujours ensemble les mauvais et les bons moments, les pires récoltes de certaines années ou la récompense ultime lorsque les juteux raisins mûrs et charnus
étaient la promesse d'un vin rouge ou blanc de belle qualité. Le dur labeur les unissait et le bon vin adoucissait les vicissitudes de la vie !
Le soleil montait dans le ciel et la chaleur de septembre irradiait le cimetière en tapant fort sur les têtes des deux hommes occupés à creuser. Le travail allait bon train et ils pelletaient en cadence,
sans un mot, chacun perdu dans les souvenirs de leur vie passée avec leur Berthe. Soulevant sa casquette, Jules s'épongea le front avec le large mouchoir à carreaux tiré de sa poche et s'appuyant sur le manche de sa pelle, il questionna :
— T'as pas soif, mon Pierrot ? T'as ben aussi apporté une chopine ? Si on se jetait un canon derrière la cravate avant que l'convoi de la Clotilde débarque, qu'est-ce que t'en dit ?
— J'en dis que c'est pas une mauvaise idée, on est à peu près à moitié et on l'a bien mérité ! On va pas sortir du trou, attrape ma musette juste derrière toi, j'ai justement un pinot rouge de l'an passé et du fromage fort que la Berthe avait fait la semaine dernière. Ah ! elle s'y entendait pour la cuisine et les bonnes recettes, tu te rappelles...
— Oui, on la regrettera, elle n'avait pas sa pareille pour le bœuf bourguignon mijoté sur le coin du feu pendant des heures..., ajouta Jules avec nostalgie.
— Et le rôti de cochon piqué d'ail avec des p'tites patates nouvelles, renchérit Pierrot, et la salade de cresson qu'elle allait chercher au bord de la rivière les soirs où on t'invitait à souper...

Soudain, le convoi funéraire de Clotilde entra dans le cimetière et les deux compères oublièrent un temps leurs souvenirs et la nostalgie du temps passé. Seuls leurs bustes dépassaient de la tombe, ils dissimulèrent rapidement à leurs pieds bouteille et écuelle de fromage et appuyés sur les manches de leurs pelles, regardèrent passer le cercueil précédé du curé et suivi par les gens du village. Pierrot se signa et Jules laissa échapper sa mauvaise humeur.
— T'en es encore là, à faire tes simagrées, mon pauvre vieux, t'as pas encore compris ?
— Dis ce que tu veux, on sait pas, vaut mieux y croire pour ne pas se retrouver en enfer, hasarda prudemment Pierrot, caressant l'espoir de ne pas déclencher chez son copain ses foudres anticléricales !
— Tu me fais rire, ben moi, j'aime mieux me retrouver en enfer avec tous mes copains plutôt qu'avec les curés, les bourgeois, les aristos de la commune et les exploiteurs de tous poils qui vont à la messe tous les dimanches et qui nous font des vies de misère. Bon, ne me réponds pas, tu vas m'énerver ! Sors ton mètre, faut mesurer si la tombe est aux normes parce que le garde champêtre va passer contrôler.
Pierrot s'exécuta et confirma qu'ils étaient bel et bien à moitié de leur travail. Quelques travées plus loin, le curé disait tout le bien qu'il pensait de la défunte avant d'entamer le dernier chant qui l'accompagnerait dans l'au-delà.
— T'entends ce que dit le curé, déclara Pierrot, quand on est mort, on a toutes les qualités, pourtant la Clotilde était loin d'être une sainte ! Tiens, je me rappelle quand elle a claironné à tout le village qu'elle couperait les coucougnettes de son Tonin s'il recommençait ses coucheries. Le jour où elle l'a trouvé dans la grange avec la Denise, on a bien rigolé, surtout que de son côté, elle ne se privait pas !
— C'était une sacrée belle femme quand elle était jeune, et au lit, j'te dis pas, s'esclaffa Jules...
— Quoi, t'as trompé la Berthe, s'étrangla Pierrot, t'as pas de honte !
Ne voulant pas envenimer la conversation, Jules ne répondit pas, car, pensa-t-il, en matière de tromperie, il avait eu son compte... Il envoya une nouvelle pelletée de terre à l'extérieur du trou et s'inquiéta de savoir comment ils sortiraient de la tombe lorsqu'elle serait entièrement creusée. Avec l'échelle, le rassura Pierrot... sauf qu'ils avaient oublié de la prendre ! Elle était pourtant bien visible, adossée au mur du petit appentis en retrait de l'allée principale. Chacun se rejetant la faute, les deux hommes en étaient presque venus aux mains lorsque Joseph, le garde champêtre, se pointa au bord de la tombe.
— Alors les gars, ça avance le boulot ? Fait chaud ce matin. Même morte, elle vous fait encore transpirer, la Berthe !
— Va plutôt nous chercher l'échelle au lieu de raconter tes bêtises, menaça Jules, ou t'auras plus l'occasion de boire des canons de ma vigne !

Le garde champêtre s'exécuta de bon cœur, il aimait bien Jules, au moins autant que son vin ! Sa femme était morte la même année où Berthe avait quitté Jules et tous les deux avaient souvent noyé leur chagrin dans le jus de la treille ! En apportant l'échelle, il rencontra le curé, soutane au vent, vitupérant contre les deux énergumènes coupables, à ses dires, d'avoir vécu dans le péché au vu et au su de tous. Parce que c'est sûrement mieux que cela ne se sache pas pour que les apparences et la « morale » soient sauvées, pensa Joseph qui s'imagina en riant la réponse de Jules si le curé faisait la moindre allusion à leur situation ! Ce qui ne manqua pas d'arriver, car brandissant le journal local, l'homme d'Église, stoppant net au bord de la tombe, commenta avec véhémence l'annonce du décès.
— « Messieurs Jules Bailly, son époux, et Pierre Morin, son compagnon, ont le regret de vous faire part du décès de Berthe Bailly »... c'est écrit noir sur blanc dans le journal de ce matin où vous annoncez tous les deux, de concert, la mort de Berthe. Vous n'avez pas honte d'étaler vos turpitudes et votre vie de péché au grand jour !
— Pourquoi on aurait honte, grinça Jules, la Berthe, on l'a aimée tous les deux, moi pendant 20 ans et lui, après, pendant 10 ans. On était copains avant, on l'est resté après. Le péché, je ne sais pas ce que ça veut dire, mais l'hypocrisie, ça je sais. Et vous aussi, pas vrai, curé ! Pour moi, il y a le bien et le mal, tout ce que l'on fait en rapport avec sa conscience, le mieux qu'on peut, et sans nuire à personne...

Pierrot ne disait rien, il ne souhaitait pas envenimer la discussion, tant il craignait le courroux de Jules contre la religion. Mais celui-ci, haussant les épaules et tournant délibérément le dos au curé, regarda avec étonnement le garde champêtre, interloqué, qui se grattait la tête en se demandant bien ce que le concert venait faire dans l'annonce des obsèques de cette pauvre Berthe !
— Je t'expliquerai plus tard, passe l'échelle et aide-nous à sortir. Merci l'ami, c'est midi qui sonne au clocher. Si le cœur t'en dit, le Pierrot et moi, on t'invite au bistrot, on boira un coup en souvenir de nos femmes.

Joseph, qui ne perdait pas une occasion de fréquenter le café du village, se hâta de reprendre son vélo et rameuta les copains, presque tous réunis sur la place.
— Salut les gars, grouillez-vous d'entrer, le Jules et le Pierrot arrivent et on va boire à la santé de la Berthe... enfin, je veux dire à sa mémoire, sérieux et pas de blagues comme d'habitude, ce serait déplacé, respect les amis, respect...

Et c'est ainsi que Jules et Pierrot, entourés des villageois, arrosèrent comme il se doit, et jusqu'à plus soif, le départ de leur Berthe... Mais il y a longtemps... très longtemps... un temps où la vie était rude dans les campagnes, où les caprices du ciel rendaient les récoltes aléatoires, un temps où l'amitié résistait aux coups du sort, un temps où la valse au son de l'accordéon faisait virevolter les jupes des filles au petit bal du dimanche sous les tilleuls de la place et s'embrasser les
amoureux.
8

Un petit mot pour l'auteur ? 6 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Gisèle Kaczmarek
Gisèle Kaczmarek · il y a
Merci à toutes et tous pour vos commentaires très sympathiques qui me font un grand plaisir.
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Des réminiscences douces amères au cours d'un déjeuner sur l'herbe .
Reflets de touches picturales qui se gravent dans la mémoire.

Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Une histoire cocasse de querelles de clocher et de femme partagée…texte célébrant la liberté d’expression qui n’est pas un vain mot en France. Vous faites bien d’insister à la fin : cette bienheureuse insouciance est du passé.
Des portraits ruraux bien campés et truculents, et un brin d’humour (le fossoyeur au fond du trou aux prises avec le garde-champêtre).

Image de Dolotarasse
Dolotarasse · il y a
Un retour en arrière bien sympathique et l'histoire ne manque pas de sel.
Image de Mireille Béranger
Mireille Béranger · il y a
Voilà une histoire bien racontée, avec beaucoup de détails me semblant très justes. J'ai d'ailleurs l'impression que tout ceci a réellement existé, au temps, ainsi que vous l'écrivez si bien, Gisèle, où la vie était rude dans les campagnes. "Au temps où la valse au son de l'accordéon faisait virevolter les jupes des filles au petit bal du dimanche sous les tilleuls de la place et s'embrasser les amoureux". (N'ai pu m'empêcher de copier/coller cette dernière phrase qui me charme). Ceci étant, je suis persuadée que le fait d'avoir eu la même compagne (ou le même compagnon) devrait créer des liens, plutôt que le contraire. Alors, j'applaudis très fort en souvenir de Jules et de Pierrot. De Berthe aussi !
Image de JAC B
JAC B · il y a
Un texte cocasse avec des personnages sympathiques, une chronique rurale qui suscite le sourire. C'est vrai que l'avis de décès est croquignolesque. Bonne continuation Gisèle.

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Le Bigoudi

Laurence Debril

La porte de l'ascenseur s'ouvre dans un grincement suspect. Oh, le joli petit couple du sixième. Elle – Coralie ? Rosalie ? Impossible de se souvenir de son nom – la salue dans un sourire ... [+]