Le journal

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Lauréat
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Passionné de littérature, avec des préférences pour les auteurs américains (Hemingway, Fante, Kérouac, Irving entre autres), pour les polars (Ellroy, Lehane, Burke, Férey, Izzo, Nesbo, ...)  [+]

Image de Automne 2020
Un mail comme tout le monde en reçoit des centaines. Un envoi qui aurait pu se retrouver directement parmi les spams. Pourquoi y ai-je attaché une importance particulière ?
La présentation peut-être, pas l’offre en elle-même. La gratuité cachait souvent une arnaque et j’avais appris à m’en méfier. Mais là, pas de renseignement personnel à donner, surtout pas de numéro de compte bancaire, qu’est-ce que je risquais ?
Juste mon adresse email à confirmer, et ils l’avaient déjà puisque j’avais reçu cette offre. Un nouveau journal d’information gratuit en version numérique. Pourquoi pas après tout ? J’ai donné mon accord pour faire partie des abonnés.
Je l’ai reçu dès le lendemain, un fichier PDF joint au message. J’ai commencé par parcourir les pages traitant de la marche chaotique du monde. Le Moyen-Orient en feu, la crise économique aux États-Unis, Trump qui en rejetait la faute sur la Chine et l’Europe, une série d’attentats aux Philippines, la crise migratoire en Europe, la litanie habituelle d’une planète qui courait à sa perte. Pour me changer les idées, avant de m’attaquer aux maux de la France, je suis allé directement sur les pages sport.
Je n’y comprenais rien, pourquoi parlaient-ils de la prochaine journée du championnat de Ligue 1 de foot comme si elle avait déjà eu lieu ? Le premier match se déroulerait demain soir, les derniers dans trois jours. Il y avait les scores, les résumés, du grand n’importe quoi.
Du coup, je suis retourné sur les articles traitant de l’hexagone, les faits divers : un fonctionnaire de police fauché par un chauffard près de Poitiers. Et en parallèle, j’ai lancé des recherches sur le web. Personne n’en disait mot. Aucun site. Nulle part il n’en était fait mention.
Là j’ai compris qu’on s’était bien foutu de ma gueule. Des plaisantins qui avaient du temps à perdre s’étaient amusés à créer un faux journal extrapolant sur des événements futurs qui n’arriveraient sans doute jamais.
Le lendemain, j’ai classé le mail dans la catégorie des spams. Le surlendemain, je n’ai même pas regardé dans ce dossier si un autre message y était tombé.
Et puis le week-end est arrivé. Journal télévisé. Parmi les premiers titres, la mort d’un policier dans la Vienne, percuté par un conducteur ivre qui avait tenté de prendre la fuite. C’est là que ça a fait tilt. Au beau milieu du repas, au grand dam de Lise ma femme et de mes enfants qui se demandaient bien quelle mouche pouvait bien me piquer, je me suis précipité sur l’ordinateur pour retrouver le journal en question. Tout y était. Le nom et l’âge de la victime, les circonstances du drame, l’arrestation du chauffard. Tout ce que je venais de voir et d’entendre à la télévision. C’était quoi ce bordel ?
Je suis retourné sur la page sport pour comparer les résultats des matchs de foot. Aucune erreur, les résultats étaient bons, les scores, le nom des buteurs et même les minutes où ils avaient marqué. Lise est montée, elle s’impatientait, le poulet allait refroidir, qu’est-ce que je foutais là ? J’ai bredouillé une explication foireuse, impossible de lui raconter ça, elle allait me prendre pour un dingue. J’avais besoin de temps, de prendre un peu de recul, d’essayer d’analyser ce truc, comment l’appeler autrement ?
Le lendemain matin j’ai téléphoné au bureau pour me faire porter pâle. Oui, je ne me sentais pas très bien, une gastro, une saloperie comme ça, ils n’avaient qu’à me décompter une journée de congé. Bon, je n’avais pas fermé l’œil de la nuit et je n’aurais pas été très performant, mais la vérité c’était que je voulais rester tranquille, seul à la maison pour décrypter tout ça.
J’ai attendu que Lise parte à son travail et que les enfants soient à l’école. J’ai ouvert le deuxième journal reçu trois jours auparavant pour le comparer avec l’actualité du jour. Pas de différence, les faits étaient relatés avec une précision démoniaque. C’était le terme adéquat. Tout cela me dépassait, ça me foutait le vertige. Le monde rationnel auquel j’étais habitué s’effondrait sous mes pieds. J’allais me réveiller, c’était juste un rêve étrange.
Mais il avait bien fallu se rendre à l’évidence. Les jours avaient défilé sans que mon univers soit transformé à part ces journaux étranges qui arrivaient chaque matin et que je m’empressais d’ouvrir. J’avais vite trouvé tout le parti que je pouvais en tirer. Moi qui n’étais pas adepte des jeux, je m’étais mis aux paris sportifs, de petites sommes d’abord et de façon irrégulière pour ne pas trop attirer l’attention. Le tiercé aussi, alors que le monde des courses hippiques m’était totalement étranger. J’avais hésité pour le loto avant de me faire une grille avec cinq numéros gagnants qui m’avait rapporté une coquette somme, mais pas non plus de quoi bouleverser totalement notre existence. À part le loto, « tu te rends compte, un vrai coup de bol, on ne joue jamais et voilà, bingo ! », j’avais caché mes autres gains à Lise.
Je me disais que dans quelque temps j’allais gagner le pactole, prétextant une chance insolente qui me poursuivait. En fait j’avais la trouille, je n’osais pas abuser par peur que tout s’arrête sans doute. Ou terrorisé à l’idée que tout se payait un jour.
Au niveau de mon boulot, tout allait de travers. Ma tête était ailleurs, dans ces articles prémonitoires qui me bouffaient. Mon responsable m’avait déjà convoqué pour me signifier que si les choses continuaient ainsi, la boîte serait obligée de me licencier. J’avais fait profil bas même si je pouvais trouver aujourd’hui d’autres modes de subsistance que ce bureau d’études où je commençais à me faire chier. Mais il y avait toujours cette frousse qui me retenait, m’empêchant de passer à l’acte en posant ma démission.
Et puis un jour, je suis tombé sur cet assassinat horrible d’une joggeuse dans une forêt en Gironde. Je ne pouvais pas grand-chose contre les tragédies qui ébranlaient le monde, mais là, pourquoi ne pas tenter d’inverser le cours du destin ? Est-ce que je pourrais me regarder encore dans un miroir si je continuais à fermer les yeux ?
Il y avait son nom, la localité où elle habitait. J’ai trouvé son numéro de téléphone sur les pages blanches internet et je l’ai appelée. « Madame Dovin, vous ne me connaissez pas, mais il faut me croire, quelqu’un vous veut du mal et il faut absolument arrêter de courir en forêt, du moins toute seule. Non je ne peux pas vous dire qui je suis, non je ne peux pas vous expliquer, mais il faut me croire, vraiment ». Et j’avais raccroché.
J’ai attendu fébrilement que les trois jours suivants passent et je me suis précipité sur les pages d’informations du Net. Rien sur le meurtre sauvage d’une joggeuse, mais j’ai fini par découvrir cet entrefilet paru dans la presse locale. « Localité d’Hourtin en Gironde. Soixante-dix-septième féminicide de l’année. Sandrine Dovin meurt sous les coups de son mari. Le couple était en instance de séparation. Le mari s’est rendu de lui-même aux gendarmes. »
Sueur glacée le long de mon épine dorsale. Je me suis pris la tête dans les mains, incrédule. Même localité, même personne. On pouvait donc influer sur le cours des choses sans en modifier la finalité. Le destin était donc une chose écrite. Il y avait quelqu’un, quelque part qui tenait un registre de tout ça. J’ai repris le journal datant de trois jours, l’article sur la joggeuse avait disparu.
Je n’ai jamais réitéré ce genre d’initiative, laissant les accidents, revers, mésaventures et autres catastrophes se produire. J’ai fini par quitter mon travail. Officiellement, pour les miens j’étais devenu consultant indépendant. Pendant six mois j’ai plutôt bien gagné ma vie, utilisant avec parcimonie et intelligence toutes les opportunités que m’offraient les journaux. Paris bien sûr, jeux de hasard, mais aussi investissements boursiers que j’avais appris à décoder. Dans mon genre j’étais même devenu un expert.
J’avais discrètement questionné les gens autour de moi, mes relations, mes amis pour savoir si quelqu’un avait jamais entendu parler d’un journal un peu loufoque qui imaginait l’avenir proche. J’étais a priori le seul à en avoir connaissance.
J’avais aussi tenté de retrouver la source de la publication, me heurtant à un mur. Il n’y avait rien, nulle part. Pas la plus infime trace d’un bureau de rédaction. Il n’y avait que ces fichiers qui arrivaient tous les jours sans que je puisse avoir la moindre idée de leur provenance.
Aujourd’hui, le journal n’était pas arrivé. Du moins, pas à l’heure habituelle. J’ai attendu, inquiet, désespéré même de voir que la poule aux œufs d’or avait disparu. Et puis avec deux heures de retard, le mail est tombé. Accompagné d’un message qui m’indiquait que mon abonnement venait de prendre fin.
Mes mains se sont mises à trembler. Abattu, j’ai ouvert le fichier en pensant qu’il fallait que cette fois je mise gros. J’ai sauté les pages d’actualité pour aller directement aux résultats sportifs et à ceux du Loto. Entre les deux, il y avait une nouvelle rubrique. Une rubrique nécrologique avec, dans un encadré, un avis de décès. Un seul.
En le lisant, mon cœur a fait un bond.
Et s’est arrêté.
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Maria Angelle · il y a
C'était trop beau
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Mo Girou · il y a
Un grand bravo en retard ! Je viens d'arriver et je me suis régalée en vous lisant.
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Mikky MUANDALI · il y a
Original et plaisant à lire.
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JHC · il y a
Félicitations !
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Olivier Descamps · il y a
Félicitations, Michel !
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Caroline Bonnet · il y a
Sympa, très bonne chute. Avez-vous lu la nouvelle de Stephen King "Ur" sur le même thème ?
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Michel Dréan · il y a
Non mais j'ai lu 21/11/63 qui traite du voyage dans le temps et où le héros se sert d'anciens journaux pour les paris sportifs.
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Valérie Labrune · il y a
Félicitations Michel! Tu sais quoi? Tu devrais te lancer dans l'écriture de romans, toi.
What?

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Christian Pluche · il y a
J'avais loupé ce texte et j'ai donc le plaisir de le découvrir aujourd'hui ! Bravo Michel et bonne année 2021 !
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Paul Thery · il y a
Une panne informatique m'avait fait méconnaitre ce très bon texte, je suis content qu'il ait été primé malgré la défection de mes pauvres voix !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Félicitations et bonne année 2021 !

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