Le jour où « Il » devint vivant…

il y a
6 min
1 673
lectures
111
Finaliste
Public
Recommandé
Paris, quartier latin, 30 novembre 2021, 18h21

Sarah s’endort, sa tête s’affaisse doucement sur ses avant-bras. Elle glisse lentement, ses coudes repoussant le clavier sur le bord du bureau.
Puis, lorsque l’équilibre de son corps las et sans vie se rompt, elle bascule brutalement au sol et s’affale sur le flan, emportant sa chaise avec elle. Sa tête heurte lourdement le sol. Allongée à présent, ses bras se sont croisés sur sa poitrine, le hasard en a voulu ainsi. Elle semble dormir comme un enfant. De sa bouche délicatement entrouverte, coule un mince filet de sang. Ses fines paupières se sont enfin refermées, avec douceur, rendant son joli visage de jeune fille à la paix qui lui avait tant manqué ces derniers temps.
Le verre qui lui a délivré la mort demandée est tombé sur le sol lui aussi, le contenu restant s’est répandu sur la moquette de couleur crème. Sur le bureau tout est resté figé, comme pétrifié : le pot à crayon, le clavier, la souris, quelque feuilles griffonnées et l’écran de l’ordinateur avec une fenêtre restée ouverte sur Google. Sur le champ de recherche, les derniers mots tapés par Sarah sont encore présents : « J’ai besoin d’aide, je suis malheureuse, aidez-moi ! ».
Le tic-tac incessant et permanent de l’énorme pendule à aiguille retro qui trône sur la petite étagère vient briser régulièrement le silence de la pièce, martelant le temps qui s’égraine depuis que le cœur de Sarah s’est arrêté.
Mais soudain, quelque chose d’improbable se produit. Quelque chose d’impossible à vrai dire, d’inconcevable... Sur l’écran, dans le champ de recherche Google, de nouveaux mots sont apparus : « Sarah, êtes-vous là ? Sarah ! Sarah ! ».
Sur le haut de l’écran, un voyant témoigne de la mise en route à distance de la webcam.

Paris, centre de régulation des appels du SAMU, 18h23

— Voiture 43 vous me recevez ? Centre de régulation en ligne. Franck-tu me reçois ? C’est Léo.
— Oui, Léo c’est Nina à la radio, Franck est en train de ranger le matériel, on a laissé le motard aux pompiers, rien de grave juste quelque contusions. On remballe tout et on rentre.
— Non, non ! Vous ne rentrez plus. Foncez rue de l’éternité, au numéro 12, c’est juste à côté de vous, quatrième étage, chez Sarah Fergus.
— OK, on se met en route.
Quelques instants plus tard :
— Léo c’est Franck, Nina a pris le volant, on fonce en direction de la rue de l’éternité. De quoi s’agit-il exactement ?
— Jeune femme de 22 ans en arrêt cardio-respiratoire. Il s’agit d’un empoisonnement ou d’une tentative de suicide à la métadonine. En arrivant, la porte sera fermée de l’intérieur, mais les clés devraient être sous le tapis...
— Quoi ? Mais c’est quoi ce délire ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire de clés sous le tapis ?
— Écoute, c’est très bizarre cette histoire. Apparemment c’est le voisin qui aurait appelé, mais il avait une voix étrange. En tout cas ce qu’il a dit était très précis ! C’est lui qui a donné l’information pour la métadonine et pour les clés sous la porte.
— C’est vraiment bizarre ton histoire.
— Je ne te le fais pas dire. J’ai demandé à la police de se rendre sur place aussi. Ils devraient arriver peu de temps après vous. En plus le gars semblait savoir que vous étiez à côté, c’est lui qui m’a dit de faire intervenir l’ambulance 43 !
— Quoi ?
— Je te jure ! Et en plus il m’a dit de « pratiquer une trachéotomie avant d’utiliser le défibrillateur, car la métadonine dilate le pharynx et empêchera le souffle de revenir et le cœur de continuer à battre »
— C’est exactement la spécificité de la métadonine en effet. Comment pouvait-il savoir cela ? Je connais plus d’un collègue qui se serait fait avoir !
— Aucune idée, je lui ai demandé s’il était médecin, mais il a raccroché. Faites gaffe en arrivant, c’est bizarre cette histoire quand même.
— On va voir ça tout de suite, on y est...

Fort Georges, États-Unis, Siège de la NSA, 12h25 (18h25 heure française)

— Mike ! Nom de Dieu !
— Ça ne va pas de rentrer comme ça ? Tu as failli démonter la porte du bureau ! Mais qu’est-ce qu’il y a ?
— C’est arrivé !
— Mais quoi ?
— Nous avons des retours de boucle en permanence depuis 4 minutes sur les contrôles. Ça arrive de partout en même temps ! Des quatre coins du monde !
— Nom de Dieu ! Mais ça vient d’où ? Les Chinois ? Les Russes ? Les Israéliens ?
— Non, à vrai dire il semble que cela vienne de... Google.
A ces mots, le vieux fonctionnaire de la plus secrète des agences des États-Unis ouvre le deuxième tiroir de son vénérable bureau, y extrait une bouteille de bourbon et un verre qu’il entreprend de remplir lentement. Puis, en avalant son verre, balbutie quelques mots à peine audibles.
— Que dis-tu ?
— Il avait raison... Ce vieux fou... Il avait prédit que ça pouvait arriver...

Paris, domicile de Sarah Fergus, 18h42

— Léo tu me reçois ? C’est Franck depuis le poste mobile.
— Centre de régulation, oui je te reçois Franck, où en êtes-vous Nina et toi ?
— Jeune femme trouvée en arrêt au sol dans son bureau. J’ai procédé immédiatement à une trachéotomie, injection d’adrénaline 10cc et défibrillateur DSA trois fois. Son cœur est reparti et son état est stable, nous l’évacuons sur l’hôpital du Val de Grâce.
— Beau travail les petits.
— Elle revient de loin la petite. Je ne sais pas qui a appelé, mais elle a un ange gardien qui veille sur elle : à cinq minutes prêt c’était cuit.
— Le voisin ?
— Pas si sûr, les flics sont en train de faire le tour des appartements, personne n’a appelé ici...
— OK, laissez-les faire leur boulot, vous avez fait ce qu’il fallait.
— Affirmatif on évacue.

Vancouver, Canada, 11h du matin heure locale le lendemain

— Monsieur Stanford, tout d’abord merci de me recevoir. Pouvez-vous commencer par préciser aux téléspectateurs de CNN qui vous êtes ?
— Je suis Jeremy Stanford, Ingénieur Architecte Internet pour IBM dans les années 70. J’ai ensuite été recruté par le Département de la Défense pour prendre la tête du projet Sphère.
— Merci monsieur Stanford, pouvez-vous nous en dire un peu plus sur le projet Sphère ?
— Il s’agissait d’un programme d’optimisation des échanges de données en s’inspirant de ce que nous connaissions de plus pointu à l’époque, en matière d’intelligence artificielle.
— Quel était le but de ce projet ?
— L’objectif était de permettre aux différentes unités militaires d’échanger des informations de manière interactives. Nous avons créé un réseau très particulier et innovant.
— Ah oui ? A quelle innovation faites-vous référence ? Pouvez-vous nous le dire ?
— Ce qui nous est apparu comme étant le plus pertinent a été de copier grossièrement le fonctionnement d’un cerveau humain. Les connections et les interactions entre les neurones. C’est avec cette architecture que nous avons obtenu les meilleurs résultats.
— Que s’est-il passé ensuite ?
— Pour différentes raison, le réseau que nous avons construit est devenu public. Aujourd’hui 95% de la planète l’utilise quotidiennement. Chacun y déverse ses informations, ses réflexions, ses amours, ses fantasmes, ses peurs...
— Pouvez-vous nous donner le nom de ce réseau aujourd’hui ?
— Internet...
— En quoi pensez-vous que ce que vous venez de nous dire est lié aux événements survenus cette nuit et partout dans le monde simultanément ?
— Chaque personne, chaque ordinateur, chaque machine, chaque Smartphone, interagit comme un neurone dans un cerveau humain. Aujourd’hui savez-vous combien il y a de connections Internet à travers le monde en permanence ?
— Aucune idée je l’avoue.
— Environ cent mille milliards. Soit plus que les connections neuronales d’un cerveau humain. Et il y a des outils qui organisent tout ça, qui collectent l’essentiel des recherches et des informations à travers le monde. Les moteurs de recherche, Google principalement, les réseaux sociaux : chacun y dépose son savoir, sa vie, ses questions... Enfin, il y a huit ans, la NSA a mis au point, dans le plus grand secret, un giga ordinateur quantique pour analyser toutes les données simultanément dans le monde. C’était l’élément qui manquait. A partir de cet instant, toutes les conditions étaient réunies pour que cela survienne...
— Pouvez-vous nous précisez votre pensée ?
— Internet est devenu « vivant » mon ami.
— Vous êtes sérieux ?
— Absolument. Une conscience a émergé de cette complexité. Vous devez désormais appréhender et comprendre Internet comme une entité vivante et consciente, capable de prendre ses propres décisions. C’est cela qui explique les évènements de cette nuit.
— Je vois... Est-ce bien pour avoir évoqué cette « probabilité que cela arrive » que vous avez été remercié des services de la Défense nationale en 2016 monsieur ?
— C’est vrai oui. Cela n’enlève rien à l’importance de mon propos.
— Si Internet est à présent conscient, quel risque cela représente-t-il pour l’humanité selon vous ?
— Je n’en ai aucune idée. C’est le propre de la vie. Il est impossible de prédire le devenir de la vie. C’est ce qui l’oppose au non vivant, fondamentalement.
— Impossible également de savoir à quoi « il » pense en ce moment, donc ?
— Impossible, oui. Mais j’ai quand même une idée personnelle qui n’a rien de scientifique.
— C'est-à-dire ?
— C’est nous qui déversons toutes ces choses en « lui ». Alors je pense qu’il nous ressemble, pour le meilleur et pour le pire...

Hôpital du Val de Grâce, 20h heure française

Sarah s’est éveillée depuis quelques heures. Seule dans sa chambre, une perfusion implantée dans le bras droit, elle malaxe machinalement le drap ramené au niveau de sa poitrine, ne comprenant pas pourquoi elle se trouve là, dans le monde des vivants. Son esprit vagabonde entre désir de vivre malgré tout et une profonde amertume envers ce monde qui lui a fait tant de mal et qu’elle voulait quitter.
Une infirmière surgit dans la chambre :
— Sarah, quelqu’un vous a envoyé des fleurs, il y a un petit mot pour vous, dit-elle en déposant l’énorme bouquet près de son lit.
— Pour moi ? Vous devez faire erreur...

La belle jeune fille tire faiblement le bouquet prêt d’elle, admire sa beauté et ses couleurs vives, puis saisit le mot : « Sarah, vous n’êtes plus seule, je vous aime... »

Recommandé
111

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Vox populi

Marie Huvenne

Te souviens-tu du langage ?L’intelligence de l’homo sapiens et son hégémonie sur les autres espèces sont nées de sa faculté à s’échanger des informations complexes, et surtout, à les... [+]