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Le jour où il a neigé

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Thierry Covolo

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Il y avait toujours un moment dans l’année où il neigeait sur le continent. La côte disparaissait derrière un voile blanc – on le voyait onduler sous le vent – et les bateaux revenaient le pont blanchi, mais aucun flocon ne se posait sur l’île. Pour autant qu’on s’en souvienne, il n’avait jamais neigé sur l’île. Jusqu'à cette année.
Quand Jo rentra de l’école, il était aussi excité qu’un gamin de huit ans pouvait l’être en de telles circonstances. Il ne remarqua même pas que les madeleines préparées par sa mère étaient marbrées de chocolat. Il regardait Emma en souriant, les joues rougies, la poitrine soulevée par une respiration rapide, tout en avalant une madeleine après l’autre. Puis il finit par lâcher : « Il neige ! » Emma éclata de rire. Elle se leva et embrassa son fils. « Allez, Jo, lui dit-elle. Maintenant il faut faire tes devoirs. » Il fallut toute la patience et l’amour d’Emma pour ramener l’attention de son garçon sur ses cahiers. Son regard ne cessait de s’échapper par les fenêtres du salon, là où de lourds flocons dansaient au ralenti sur un ciel uniformément gris.

Loïc rentra à la nuit tombée. La neige tombait toujours. Il secoua à l’extérieur sa lourde veste imperméable et retira ses chaussures dans l’entrée. « Temps de merde ! », murmura-t-il. « Tu as passé une bonne journée ? » demanda Emma, d’un ton exagérément enjoué. Son mari ne répondit pas. Il se laissa tomber sur le canapé en soupirant et alluma la télévision.
Jo avait depuis longtemps terminé ses devoirs. Il était assis sur le fauteuil près de la fenêtre et avait obtenu de sa mère de laisser les volets ouverts. Une bande dessinée était posée sur ses genoux, ouverte à la même page depuis de longues minutes. Il se détourna de la fenêtre et dit à son père : « Tu as vu, papa ? Il neige ! » Loïc dévisagea son fils, semblant découvrir sa présence dans la pièce.

Les repas se prenaient dans la cuisine. Chez les parents d’Emma, on avait toujours abordé dans la cuisine les sujets ayant trait à la vie de la famille. Les décisions s’y prenaient autour de la table et la voix de chacun était entendue. Il fallait en passer par les digressions fantaisistes de son père, mais c’était bien les lois de la démocratie qui régissaient la famille. Malgré ses efforts, Emma n’était pas parvenue à ce que le même esprit habite son propre foyer.
— Tu vois toujours la fille Thimon ? demanda Loïc. Celle avec qui tu allais à l’école ?
— Claire ? Non, on s’est perdues de vue quand elle a quitté l’île. Et quand elle est revenue, après la mort de son fils, elle était... Disons pas très en forme. Elle ne voulait voir personne.
— Je croyais qu’elle allait mieux.
— Oui, mais elle y a eu cette histoire avec Paul, son ex-mari, cet été. Tu sais bien. On en a parlé.
— Si tu crois que j’ai que ça à faire, me rappeler de toutes vos histoires de bonnes-femmes. Bon, en tout cas faut que tu renoues avec cette folle. Je vais avoir besoin de son père, pour mon affaire. Charles pourrait être un client important.
— Tu n’as pas renoncé ?
— Bien sûr que non, je n’ai pas renoncé ! Où tu as vu que j’allais renoncer ? Je vais quand même pas bosser à la voirie toute ma vie ! J’ai pas eu de chance jusqu’à présent, mais ça va changer ! J’ai des ambitions. J’en ai toujours eu !
— Mais tu n’as jamais piloté un bateau de ta vie...
— Et alors ? Tout s’apprend. Je suis pas plus con qu’un autre. Je vais racheter l’affaire de l’Anglais, et d’ici trois ans j’aurai une flotte de trois ou quatre bateaux. Je promènerai ces cons de touristes et je ferai les livraisons pour Charles. Je pourrai aussi transporter le courrier et les colis. Les gens achètent de plus en plus par Internet. C’est une opportunité en or. J’ai tout étudié. Je peux pas laisser passer cette occasion.
— Loïc...
— Quoi, encore ?
— Tu sais bien qu’on n’a pas l’argent pour ça.
— Justement. C’est de ça dont je voulais te parler. Je pensais attendre qu’il soit couché, dit-il en désignant Jo d’un mouvement de menton, mais après tout, pourquoi ne pas en parler maintenant. Je vais être absent pendant deux jours. Je vais voir mes parents. Je pars demain matin. Ils n’ont pas besoin de tout leur argent. Ils sont vieux. Ils peuvent bien me donner une partie de mon héritage.
— Tu sais comment est ton père. Il...
— J’emmerde mon père. Il fera ce que je lui dirai. Y a pas que mon frère qui a des couilles. Je vais leur montrer qui est l’homme fort dans cette famille.
Loïc baissa les yeux sur son assiette et sa fourchette claqua sur la porcelaine tandis qu’il piquait dans la brandade de morue. Emma resta un instant le regard dans le vide avant de se tourner vers son fils et de lui adresser un sourire.
— Papa... hasarda Jo.
— Quoi ? répondit son père sans le regarder.
— Avant de partir, tu pourras m’emmener voir les icebergs et les ours ?
— C’est quoi ces conneries ? répondit Loïc, adressant à son fils un regard incrédule.
À côté de lui, Emma posa une main sur la sienne mais Loïc eut un mouvement agacé et elle retira sa main.
— À l’école, Kevin a dit que les bateaux allaient devoir faire attention à cause des icebergs. Et Arthur a ajouté qu’il y avait des ours blancs sur la glace. J’aimerais bien aller les voir.
— Putain, s’écria Loïc, mais qu’est-ce que ce gamin peut être con ! Tu ne te rends pas compte qu’ils se foutent de toi ? Tu gobes la moindre connerie qu’ils te racontent. Trois flocons de neige et tu t’imagines que l’île a dérivé en plein Pôle Nord ! Tout le monde doit se foutre de moi à cause de toi.
— Viens, dit Emma en prenant Jo par la main, je vais te faire couler un bain. Ensuite tu pourras lire un peu avant de te coucher.

Le lendemain matin, quand Jo se leva, il neigeait toujours. Une fine couche blanche recouvrait tout, le sol, la végétation, les maisons. On aurait dit qu’une autre île, plus douce, avait pris la place de celle qu’il connaissait. Peut-être que, sur cette nouvelle île, les gens aussi seraient différents.
Jo descendit prendre son petit-déjeuner. Son père était déjà parti. Sa mère était debout devant l’évier et fixait quelque chose qui devait s’y trouver. Ses épaules tremblaient légèrement. Elle n’avait pas entendu arriver Jo. Elle s’anima quand elle sentit sa présence, se tourna vers lui et le prit dans ses bras. Elle souriait.
— Salut mon bébé, dit-elle. Tu as bien dormi ?
— Très bien, maman, mentit Jo.
Puis Jo s’assit et prit le petit-déjeuner que lui servit sa mère.
Ils firent ensemble le chemin jusqu’à l’école puis Emma prit la navette pour sa matinée de travail sur le continent.

Emma faisait du rangement lorsque Jo rentra de l’école. Elle sursauta en le découvrant, planté dans son dos, au milieu du salon, ses chaussures couvertes de neige encore aux pieds. Elle regarda sa montre. Il était à peine plus de quinze heures. « Qu’est-ce qu’il se passe, demanda-t-elle, il y a eu un problème à l’école ? » Jo ne répondit pas. Il resta quelques secondes devant elle, immobile, son regard ne se fixant nulle part, puis il partit dans sa chambre sans enlever ses chaussures ni son manteau. Cela ne lui ressemblait pas.
Emma poussa la porte de la chambre de son fils. Elle le trouva assis sur son lit. Elle lui retira son bonnet, son écharpe, son manteau, puis ses chaussures. Elle s’assit à côté de lui sans dire un mot. Elle entendait la respiration du garçon, sa déglutition difficile.
— Je veux plus y retourner, finit par dire Jo.
— Où ça ? À l’école ? Il s’est passé quelque chose ? Raconte-moi.
Jo balançait ses jambes. Emma posa doucement sa main sur la cuisse de son fils et elle le sentit se détendre.
— Ils ont voulu faire un bonhomme de neige... commença Jo.
Ça s’était passé pendant la récréation. Les enfants avaient commencé à entasser la neige tombée dans la cour mais il n’y en avait pas assez pour leur projet. Alors Kevin dit qu’il avait une idée. On avait qu’à attacher Jo à un arbre et le couvrir de neige. « Comme ça, on l’aura notre bonhomme de neige ! », avait ricané le garçon. Les autres avaient ri et Jo s’était forcé à rire avec eux. C’était encore une de leurs blagues, s’était dit Jo. Faut plus que je croie tout ce qu’ils racontent. Mais lorsqu’ils s’étaient avancés vers lui, Jo avait paniqué. Il s’était enfui et avait couru jusque chez lui.
Jo fixait le mur en racontant son histoire.
— Jo ? », appela Emma, et Jo tourna la tête vers elle.
Elle essuya du bout des doigts les larmes de son fils, mais chaque battement de paupières en faisait rouler de nouvelles sur ses joues.
— Ils voulaient seulement te faire peur, mon chéri. Ils ne t’auraient jamais fait de mal.
— Moi, je crois qu’ils allaient vraiment le faire. Tu les connais pas.
— Le maître ne les aurait jamais laissés faire. S’il avait été là...
— Le maître était à côté de nous. Et lui aussi, ça le faisait bien rire, l’idée de Kevin.

Emma était assise dans le bureau de la directrice de l’école. Le fauteuil dans lequel elle avait pris place grinçait et elle s’efforçait de bouger le moins possible. Assise en face d’elle, Camille Forestier la fixait en silence. Les deux femmes s’étaient serré la main sur le seuil du bureau. Lorsqu’elles se croisaient dans le village, elles s’embrassaient.
Le néon au-dessus d’elles grésillait. Le soleil n’était pas encore couché mais le ciel était plombé. Emma s’était présentée à l’école peu avant la fermeture.
La fenêtre à côté d’Emma laissait passer un peu d’air froid. Elle remonta son écharpe sur son cou. Le fauteuil grinça. Emma grimaça.
Bien qu’elles aient à peu près le même âge, les lunettes sévères que portait Camille Forestier et la façon dont elle tirait ses cheveux en arrière la faisaient paraître plus âgée. Elle s’était forgé un physique de directrice d’école. Camille Forestier, avec l’argent qu’il y avait dans sa famille, était considérée comme un beau parti mais elle était toujours célibataire. On disait qu’elle n’aimait pas les hommes. Certains lui prêtaient une histoire avec une femme qui passait tous ses étés sur l’île.
— Je crois que Joachim fait beaucoup d’histoires pour pas grand-chose, dit-elle à Emma lorsqu’elle lui eût expliqué la raison de sa venue. Et je crois que tu ne devrais pas l’encourager dans cette voie. Ce sont des histoires de gosses. Personne n’allait faire de mal à personne. C’est seulement ton fils qui est trop... Tu sais bien comment est ton fils. Il faut qu’il apprenne la vie, c’est tout. Pour être franche, Emma, ça c’est ta responsabilité, pas la mienne.
Depuis l’enfance, Emma avait exercé un contrôle parfait sur ses émotions. Elle se félicitait d’être capable d’avoir une attitude conciliante face à toute situation, propre à apaiser les tensions auxquelles elle était confrontée et à mener chacun vers une issue pacifique. Mais cette fois, Emma ne résista pas quand elle sentit ce bouillonnement monter en elle. Elle frappa le bureau du plat de la main et la lampe articulée trembla sur son pied. Les mots jaillirent ; elle n’aurait su dire ce qu’ils allaient être avant d’entendre résonner sa propre voix, trop aiguë, trop forte. Elle disait des choses folles, et cela lui faisait du bien. Malgré ses lunettes sévères et ses cheveux tirés, Camille Forestier ne trouva rien d’autre à répondre que quelques balbutiements.
Il n’y eut ni poignée de mains ni embrassades lorsqu’elles se séparèrent.

Sur le chemin du retour, le cœur d’Emma battait à tout rompre. Elle avait chaud – cela venait de l’intérieur d’elle – et elle ouvrit sa doudoune. Son corps était brûlant, l’air qu’elle respirait était glacé, et à chaque inspiration quelque chose semblait se rompre en elle. Elle quitta la route pour marcher dans le champ, sentit la fine croûte de neige céder sous ses pas, crisser sous la semelle de ses chaussures. Elle sentait encore en elle les effets du bouillonnement et elle adorait cette sensation. Ses derniers mots vibraient dans ses oreilles : « Je retire Joachim de cette école. Je vais l’inscrire sur le continent. Il ne passera pas un jour de plus au milieu de ta meute d’animaux sauvages ! »

Jo était en train de dessiner sur la table du salon quand Emma rentra. Un immense château, à la structure compliquée, avec de multiples tours qui montaient vers le ciel, chacune donnant naissance à d’autres tours.
— Je suis folle, dit Emma en riant. Tu sais ce que j’ai fait, malgré ce froid ? J’ai acheté de la glace ! De la glace à la vanille avec des morceaux de cookies au chocolat dedans. Ça m’est venu en revenant de l’école et je suis passée à la supérette.
Jo ne leva pas la tête, ne répondit rien. Il continua de colorier en rouge la tour qu’il venait de dessiner.
— J’ai parlé à Madame Forestier, la directrice, reprit Emma en s’asseyant à côté de lui. Je lui ai dit que j’allais t’inscrire dans une autre école. Et j’ai appelé mon travail pour dire que je n’irai pas demain. Nous aurons toute la journée pour nous !
— Je vais aller à l’école sur le continent ?
— Je vais m’occuper de ça demain. Je vais voir si je peux t’inscrire à côté de mon travail. Comme ça, on ferait la traversée ensemble.
— Et le soir ?
— Je vais demander si je peux travailler à plein temps, et plus seulement le matin. Ça devrait être possible, je pense. On ferait les deux trajets ensemble.
Jo posa son crayon et regarda sa mère. Son visage s’illumina.
— Ce serait trop bien, dit-il.
Oui, ce serait bien, pensa Emma, mais rien n’était sûr. Il lui semblait peu probable qu’elle ait une dérogation pour inscrire Jo dans une autre école publique que celle de l’île. Bien sûr, il y avait aussi cette école privée, mais cela coûtait cher. Depuis plusieurs années, elle mettait de l’argent de côté sur son salaire, sans en parler à Loïc. Elle s’était dit qu’elle pourrait peut-être aider son mari à financer un de ses projets, mais Jo devait passer avant ça. Et puis, si elle travaillait à plein temps, cela lui laisserait de quoi payer l’école sans toucher à ses économies.
— Je vais m’en occuper, mon chéri. Ne t’inquiète pas, tout va bien se passer. En attendant, tu sais ce qu’on pourrait faire ? On pourrait se regarder Mon voisin Totoro.
— Papa n’aime pas qu’on regarde des dessins animés.
— Papa n’est pas là, ce sera notre secret.
— Et demain, on pourra regarder Le voyage de Chihiro ?

Jo aimait beaucoup cette scène.
La petite Chihiro semble marcher sur l’eau, ses chaussures à la main, tandis qu’elle suit la voie ferrée que les pluies ont recouverte. Elle s’éloigne du Palais aux Huit Millions d’Esprits pour se rendre chez la sorcière Zeniba, dans l’espoir de sauver son ami Haku. Derrière elle, glisse le Sans-Visage, ombre noire et masque blanc, redevenu une triste et inoffensive créature. Aucune créature, aussi monstrueuse soit-elle, ne résiste à la bonté et à l’innocence de Chihiro. Toutes se révèlent fragiles et bienveillantes à son contact. C’est un merveilleux pouvoir que celui que détient l’enfant. Chihiro prend pied sur le quai, le train arrive et le Sans-Visage se hâte pour rejoindre la petite fille.
Emma et Jo s’étaient installés devant la télé, sur le canapé, blottis l’un contre l’autre, sous un plaid en polaire. Sur la table basse, il ne restait plus trace de glace à la vanille dans les coupelles. Un peu plus tôt, tous les deux avaient fait une série de mini-bonshommes de neige. Ils étaient six, alignés dans le jardin, avec des brindilles pour figurer leurs bras et des cailloux à la place des yeux. Ils avaient tellement tassé la neige qu’elle avait tourné en glace. Il faudrait un bon moment avant que les bonshommes disparaissent.
Emma regarda son téléphone. Comme elle l’avait craint, ce ne serait pas possible pour l’école publique. Elle attendait des précisions sur les tarifs de l’école privée. On devait la rappeler. Elle se répéta qu’elle ne devait pas se soucier de l’absence d’appel de Loïc depuis son départ la veille. Après tout, elle non plus n’avait pas téléphoné. Quelque part, ce silence l’arrangeait. Il aurait fallu qu’elle parle de ce qui se passait ici et elle préférait en retarder le moment.
Dans le train, les passagers ne sont que des ombres. On ne distingue pas leurs visages. Seuls semblent réels Chihiro, ses petits compagnons et le masque triste que porte le Sans-Visage. Chihiro s’assoit sur la banquette rouge et invite le Sans-Visage à prendre place à ses côtés. Il n’a plus rien du monstre qui, il y a peu encore, dévorait tout et tous dans le Palais aux Huit Millions d’Esprits. Le train traverse une mer qui semble infinie, d’où émergent ici et là un quai, une maison sur une hauteur, comme autant d’îles minuscules. Parfois le train s’arrête, des ombres descendent, et bientôt Chihiro et le Sans-Visage se retrouvent seuls. Il fait nuit, Chihiro roule vers son destin. Son voyage est paisible. Il a beau n’être qu’une parenthèse dans une vie semée de dangers, on pourrait croire que cette parenthèse peut s’étirer éternellement.
La porte d’entrée s’ouvrit et se referma en claquant. Jo se raidit contre sa mère. Emma regarda sa montre. Il était seize heures. Elle n’attendait pas le retour de son mari aussi tôt. Elle inspira et son sourire habituel se dessina sur ses lèvres.
— Ça va ? demanda-t-elle tandis que Loïc s’arrêtait sur le seuil du salon, les dévisageant, la mâchoire crispée. Ça s’est passé comme tu voulais ?
— Mais qu’est-ce que tu fais là ? Tu ne travailles pas ? Et lui ? Y a pas école aujourd’hui ?
Emma mit le dessin animé sur pause et serra Jo contre elle, sans se départir de son sourire.
— Je vais te raconter, dit-elle posément. J’ai pris une décision importante. Tu devrais t’asseoir.
Loïc resta planté un instant dans l’entrée du salon. « Tu as pris une décision importante... murmura-t-il. Putain, va falloir que les gens arrêtent de prendre des décisions pour moi ! » Il retira sa veste, l’accrocha au porte-manteau et s’assit dans le fauteuil près du canapé. Il ouvrit les mains pour signifier qu’il écoutait. Emma lui exposa les événements de ces deux derniers jours et ce qu’elle avait décidé concernant la scolarité de Jo. Elle ne mentionna pas l’éventualité de l’école privée et la façon dont elle envisageait de financer ce projet. Jo fixait l’image figée sur l’écran : le masque blanc et impassible du Sans-Visage. Son corps était tendu contre celui d’Emma. Il ne réagissait pas aux caresses de sa mère. Loïc restait silencieux, à part les soupirs dont il ponctuait le récit de sa femme. Les tics sur son visage et l’accélération de sa respiration annonçaient sa réaction à venir. Quand Emma eut terminé, il explosa.
— C’est quoi encore cette histoire ? Il est hors de question qu’il quitte l’école de l’île. On fait partie de l’île. C’est ici que notre fils va à l’école, pas ailleurs. Je te le dis tout de suite : c’est pas négociable. Qu’est-ce qu’on va dire de moi si j’envoie mon fils sur le continent ? Et puis, ça a assez duré qu’il se comporte comme une fiotte. Va falloir que ça change. Comment est-ce qu’on pourrait me respecter si mon fils se comporte comme ça ? Mon fils doit être un meneur. C’est lui qui doit faire danser les autres, pas l’inverse. J’ai trop laissé faire les choses, mais maintenant c’est terminé. Alors moi, je décide que dès demain, il retourne à l’école de l’île. Je vais prendre son éducation en main. Je vais en faire un mec. C’est fini les jupes de maman. Et ce genre de trucs débiles que vous regardez. Ça va pas prendre longtemps avant de donner des résultats.
Jo tourna la tête vers la fenêtre. Dehors, le vent s’était levé. Il soulevait des brassées de poudre blanche, raclant cette fine peau, soyeuse, qui avait recouvert le sol. Dessous, l’île était restée la même. Grise et froide. Elle n’était jamais qu’un morceau de rocher exilé au milieu des flots.

PRIX

Image de Printemps 2016
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Charles Duttine · il y a
Je suis venu voyager sur votre île, sous la neige ... cette dernière qui semble énerver certains des personnages. J'ai bien aimé.
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Thierry Covolo · il y a
Heureux de vous avoir accueilli, malgré la neige
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Charles Duttine · il y a
Si l'idée de lire l'un de mes textes en compétition vous effleurait l'esprit ...
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Geneviève Marceau · il y a
Voté il y a longtemps et pas par complaisance! :-) Bonne continuation avec votre île... je retourne sur la mienne ;-) Elles sont peut-être les mêmes?
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Thierry Covolo · il y a
Que de mystères ! C'est laquelle, votre île ?
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Utilisateur désactivé · il y a
Je n'ai pas décroché une seule seconde ! Je suis restée sur cette île, à attendre que la neige tombe de plus belle ! Votre nouvelle m'a littéralement emportée *
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Thierry Covolo · il y a
Merci, c'est un beau compliment (le genre que j'adore !)
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Utilisateur désactivé · il y a
J'irai découvrir, avec plaisir !
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Chironimo · il y a
ne me dit pas que ce Loïc est un breton.... sinon, je retire mon vote. LOL
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Thierry Covolo · il y a
Fort heureusement, on ne peut pas reprendre les votes... Oui, Loïc est breton, tout comme Emma ce qui rachète largement l'image des bretons :)
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Chironimo · il y a
Je m'en doutais! Groix? Belle-Ile? Ouessant? Parce que, si c'est Groix, l'embarcadère est juste au bout du Quai des Indes, et sur ce quai, je connais quelques matelots qui pourraient bien lui faire sa peau, à ton Loïc!
J'ai suivi le 2ème lien... intéressant. ;)

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Thierry Covolo · il y a
Aucune de celles-ci. Un peu de Brehat, et beaucoup d'adaptation pour les besoins de l'auteur (mais ce n'est pas dans cette nouvelle que l'on reconnait le mieux Brehat)
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Marie · il y a
Et la neige n'a rien changé de la vie difficile que mènent Emma, Loïc et Jo. L'ambiance et les personnages de votre histoire sont captivants et je suis encore sur l'île, le cœur étreint par la tristesse et l'appréhension.
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Thierry Covolo · il y a
Merci Marie. J'y suis resté un certain temps, sur cette île (littérairement parlant), le temps d'écrire une douzaine de nouvelles l'année dernière s'y situant. Une autre de ces nouvelles ("Down by the seaside", mettant en scène cette fois Camille, la directrice de l'école) figure dans le numéro 74 de la revue L'Encrier Renversé.
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Sofifee · il y a
Captivée par cette histoire et ses personnages, la suite bien entendu.
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Michèle Harmand · il y a
Mon vote, en espérant que Short accepte la suite :)
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Azalée · il y a
Avant tout pour moi, une ambiance formidablement bien exprimée... On est transporté sur l'île avec les personnages et les surprises climatiques... Et le reste suit bien sûr, l'histoire, la psychologie des personnages.. Souffrance de l'enfant, révolte de la mère contre la directrice, mais passivité face à la violence du père et du mari... Paradoxe de la nature humaine... un beau moment de lecture. Il me semble que ici la chute n'est pas indispensable, car heureusement compensée par la qualité et la profondeur de description des personnages. En revanche une suite du même acabit... En tant que lecteur on peut l'espérer...
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Thierry Covolo · il y a
Merci, si un jour j'ai besoin de quelqu'un pour rédiger ma quatrième de couverture je saurai à qui faire appel :)
En fait cette nouvelle fait partie d'une dizaine qui se passent sur cette île, avec certains personnages passant de l'une à l'autre. La suite existe, je vais prochainement la proposer à Short. Et une nouvelle centrée autour du personnage de la directrice figure dans le numéro 74 de la revue L'Encrier Renversé.
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Keith Simmonds · il y a
Une belle histoire bien racontée! Mon vote!
Mon poème, Poui en fleur, vient de paraitre pour le Prix du Printemps 2016 et mes deux œuvres, Amour éternel et la Saint-Valentin, sont en FINALE pour le Prix de la Saint-Valentin 2016. Venez les lire ou les relire, et les soutenir si le cœur vous en dit! Merci!
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/poui-en-fleur-1
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/amour-eternel-4
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/la-saint-valenti

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Keith Simmonds · il y a
Un beau récit bien réussi! Mon vote! Mon poème, Poui en fleur, vient de paraitre pour le Prix du Printemps 2016 et mes deux œuvres, Amour éternel et la Saint-Valentin, sont en FINALE pour le Prix de la Saint-Valentin 2016. Venez les lire ou les relire, et les soutenir si le cœur vous en dit! Merci!
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