Le jour le plus long

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Dans une autre vie j'étais prof de math... Bossé dans le bâtiment aussi. Et puis de la musique, orchestres de bal, piano, guitare, mes propres chansons enfin. Un parcours en zig zag mais des  [+]

Jour 25 ? Ou 35, je ne sais plus. 25 jours de tourne en rond dans mes 25 mètres carrés, à peine égaillés par ma petite ballade quotidienne, mes courses et les applaudissements de vingt heures. Comble de vacherie le printemps fait du zèle, ce 25 ème jour, le 25 avril, il fait 25 degrés dans mes 25 mètres carrés. En guise d'évasion j'ai adapté mon logis : la table contre la fenêtre, le matelas sur la table et je peux ainsi m'allonger à poil en plein soleil au grand dam de ma voisine dans la tour d'en face qui a une vue plongeante sur mon salon-cuisine-chambre à coucher et m'observe sans aucune discrétion depuis le début de l'après midi. Une vieille dame solitaire dans son appartement du 16 ème étage que je n'avais jamais remarquée avant le confinement, comme quoi ce virus aura permis de faire des nouvelles connaissances.
Aujourd'hui elle se montre plus agressive, me crie des mots désagréables difficiles à comprendre vu la distance mais manifestement inamicaux et j'imagine des « cochon ! vicieux ! exhibitionniste... ». Pour la provoquer je sors mes jumelles et les braque consciencieusement dans sa direction, ce qui a le don de l'énerver encore davantage. On passe le temps comme on peut.
Je zoome sur son visage et surprise, pour la première fois elle porte un masque et un foulard ne laissant voir que ses yeux, deux petites taches féroces au milieu du tissu qui semblent me scanner à travers les lentilles. Brrrr, pas commode la grand mère ! Mal à l'aise je détourne les jumelles pour plonger vers le parking désert. Non, pas vraiment désert : à l'abri d'une camionnette pourrie un dealer et son client font leurs petites affaires sans chercher à se cacher. Tiens, mais c'est le type du rez de chaussée, je reconnais son sweat à capuche. Alors comme ça il vit de petits trafics... L'acheteur sort un billet, empoche la daube et lève la tête vers moi. Nom de dieu ! La peau crevassée, des lèvres rongées sur une dentition noirâtre et deux trous profonds sous les sourcils pelés, celui là ne doit pas se contenter de cannabis mais tester des produits exotiques coupés à la sauce vaudou. Soudain il pointe un doigt décharné dans ma direction et l'autre se retourne : horreur ! Le même modèle de zombie, avec une haine malsaine exsudant de son regard sans vie et je comprends enfin : le virus ! Les deux sont contaminés, en phase terminale !
Je pose les jumelles, affolé. Alors le covid19 aurait des effets secondaires abominables que l'on nous a soigneusement cachés pour éviter la panique : une quasi mutation vers un état de mort vivant sorti des pires séries B américaine. En bas les deux monstres se séparent et le voisin du rez de chaussée revient vers mon immeuble à vive allure, une peur viscérale me saisit : il va monter illico et me régler mon compte. Non, pire, il va me contaminer et dans trois jours j'aurai à mon tour une face de dégénéré avec des lambeaux de peau tombant sur la moquette. Je me précipite à la porte pour la verrouiller et regarde à travers le judas : il est là ! Mais non, impossible ! J'ai mis cinq secondes pour arriver contre la porte, il n'a pas pu monter quatorze étages en cinq secondes donc ce n'est pas lui mais mon voisin de pallier, contaminé lui aussi. Tout l'immeuble est infecté et je vais y avoir droit aussi, forcément ! Nouvelle inspection à travers le judas, cette fois ils sont deux, le dealer du rez de chaussée a rejoint mon étage, et puis la porte d'en face s'ouvre sur un troisième ectoplasme qui s'approche en titubant. Ils restent côte à côte, immobiles, six yeux vides fixés vers moi sans pourtant la moindre agressivité, juste une odeur infecte qui commence à envahir mon couloir. Bon, réagir : la serpillière, que je trempe dans l'eau avant de la plaquer contre le seuil pour m'isoler, vérifier le verrou, et un double grand verre de vodka, meilleure médecine contre l'affolement.
Soudain un bruit derrière le battant, comme un raclement sur le carrelage, je jette un œil : les trois monstres sont à terre et rampent vers l'ascenseur en laissant derrière eux trois infâmes traces gluantes. L'un deux réussit à lever un bras démesurément long jusqu'au bouton, la porte s'ouvre, ils se trainent dans la cabine et disparaissent enfin. Je sens des battements violents dans ma poitrine, une sueur acide dégouline de mes cheveux mais je réussis néanmoins après un temps mort interminable à entrouvrir ma porte. Une puanteur atroce, une mare visqueuse sur le sol, des restes de peau pourrie et... un œil, oublié contre le mur qui me regarde sans ciller. Tétanisé je ne réagis pas, horrifié par la vision dantesque avant de prendre conscience de mon imprudence : le pallier est un bouillon de virus, un virus qui va s'empresser de me contaminer ! Je m'enferme à nouveau et vide la bouteille d'eau de javel contre la porte en respirant à pleins poumons les émanations chlorées, seul espoir désormais de me désinfecter. Une autre double vodka, l'alcool et sans doute aussi la javel me font tourner la tête alors je m'affale sur mon matelas au dessus du vide. Tout en bas sur le parking mes trois zombies sortent en rampant de l'immeuble et croisent un résident qui revient des courses, les bras chargés de paquets. Il s'écarte poliment pour laisser passer les mutants en leur faisant un petit signe amical de la main, pas du tout surpris de cette rencontre déjantée : lui aussi doit être atteint mais souffre d'un autre effet secondaire, amnésie ou schizophrénie peut être. Plus rien n'a de sens.
Je reprends les jumelles pour observer la méchante vieille qui n'a pas quitté sa fenêtre, erreur fatale : elle a retiré masque et foulard et c'est un visage boursouflé de pustules verdâtres qui me fait face. Comme dans un rêve je vois sa main crochue se tendre vers moi, des griffes poilues se refermer et brutalement une douleur atroce écrase mes poumons, me faisant croire qu'elle a réussi à pénétrer ma poitrine. Je suffoque, paralysé par le mal et la panique, cherche à m'écarter de la fenêtre mais en vain : la sorcière m'a hypnotisé et un sourire démoniaque tord son visage détruit. Mes jumelles glissent entre mes doigts et tombent vers le parking, rebondissent sur le capot d'une voiture pour finir aux pieds d'un des trois monstres qui les ramasse et les braque vers moi. Instantanément un coup de poignard cisaille mon cerveau, j'entends une multitude de cris désespérés résonner dans ma tête et une explosions de flashs lumineux me déchire les yeux. La pression sur mes poumons devient insupportable, je sens ma respiration se bloquer et mes battements cardiaques passent en mode marteau piqueur mais j'arrive finalement à descendre du matelas pour filer jusqu'à la salle de bain où je m'effondre contre le lavabo. Dans la glace un visage monstrueux, les yeux exorbités, la bouche tordue, les cheveux trempés de sueur alors je me glisse sous la douche : eau glacée, plein pot, mes palpitations se calment un peu.
Mais qu'est-ce qui m'arrive ? Le virus ? Il y a une demi heure je pétais la santé, impossible que la vieille et les zombies aient pu me contaminer à distance en si peu de temps ! La vodka ? Oui, c'est la vodka : les quatre verres étaient taille XXL, ajoutés à la bouffée d'eau de javel je m'offre une cuite/ gueule de bois foudroyante suite à ce cocktail indigeste. Et puis ces 25 jours de confinement – non, 35 ? – je l'ai lu sur le net, beaucoup de gens pètent un câble mais on dit que la crise de nerf fait office de soupape et après quelques réactions hallucinatoires tout rentre dans l'ordre. Un peu rassuré je sors de la douche pour un check-up devant le miroir : c'est mieux, les yeux ont dégonflé, les visions lumineuses se calment et les hurlements qui me vrillent les tympans semblent s'éloigner. J'en suis certain maintenant l'immeuble est parfaitement silencieux, c'est dans ma tête que chante la sarabande. Câââlme toi, respire à fond, détends toi, ça va passer ! J'avale un grand verre d'eau, m'enroule dans mon peignoir et reviens lentement vers le salon : ça va.
Soudain une explosion terrible sous mon crâne et je tombe à genoux dans un tremblement convulsif, terrassé par une migraine atroce. Non, ça ne va pas. À quatre pattes je réussis à rejoindre le coin dodo, plus de matelas, pas la force de le descendre de la table alors je m'allonge sur le sommier, pelotonné dans ma couette. Je grelotte de froid, d'angoisse aussi mais j'ai encore le réflexe de saisir mon portable : appeler le 15 !
L'écran du smartphone s'éclaire sur l'heure et la date, 16 heures 58, vendredi 30 avril, et un nouveau choc : j'étais persuadé qu'on était le 25 ! Bah, au point où j'en suis une semaine de décalage ne va pas changer grand chose, j'appuie en tremblant sur l'icône téléphone. Étrange, il me semble avoir fait les mêmes gestes il y a peu, je me revois cliquant sur 1, puis 5... ah oui, quand le gosse du douzième s'était cassé le bras... mes doigts se bloquent et le smartphone dégringole sous le lit, hors de portée. Impuissant je ferme les yeux, terrorisé cette fois : confiné seul, sans espoir de visite, je vais crever sur mon sommier comme un SDF à la dérive et on va trouver mon cadavre dans un mois quand l'odeur commencera à envahir l'étage... Autour de moi les murs se mettent à tourner, mon lit s'est transformé en manège, je suis assis sur une grosse moto rouge qui cahote sous mes reins, il y a écrit Honda sur le réservoir, la rotation s'accélère... je perds conscience.
Le sentiment d'une présence me sort du brouillard, une voix féminine chuchote à mon oreille : « Monsieur... vous m'entendez ? ». Je ne comprends pas : ce n'est pas mon appart, ni mon lit, la fenêtre est à droite alors que chez moi... Une silhouette s'agite sur le côté, je tourne difficilement la tête : une blouse blanche, une charlotte, un masque, et un sourire... une infirmière ! « Vous êtes tiré d'affaire mais vous nous avez fait peur ! Cinq jours en réa sous respirateur, vous êtes costaud ! Bonne nouvelle, maintenant vous êtes immunisé et demain vous rentrez chez vous. »
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