Le jour du festin

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L'auteur a fait le double choix de raconter la grande Histoire par la petite, et de restreindre son récit à l'échelle locale... ça fonctionne bien

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Un nuage de poussière s’élevait de la parcelle desséchée. Le dos fourbu, le front ruisselant de transpiration, le Père Leroux acheva de tracer son sillon et se redressa. S’appuyant d’une main sur le manche de frêne de la serfouette, se massant les lombaires de l’autre, il observa les cieux de cette fin d’après-midi d’été. « Seigneur », dit-il pour lui-même, « quelle chaleur ». Un merle joyeux lui babilla une réponse inspirée. Le climat ne les épargnait décidément pas. Comme l’année précédente, un été aride succédait à un hiver particulièrement rude. Et comme l’année précédente, de violents orages avaient en grande partie détruit les maigres récoltes des paysans. Ces pauvres bougres éprouvaient des difficultés de plus en plus vives à nourrir leurs familles, le grain étant accaparé par les nobles, et, infamie des infamies, par le clergé. Cela le révoltait. Cette cruelle absurdité avait constitué, le mois précédent, le motif d’une vive altercation avec Monseigneur d’Estrées, l’évêque d’Amiens. Il était bien parvenu à obtenir quelques boisseaux de blé supplémentaires, mais le prélat s’était une fois encore gardé la part du lion. Comble de la grossièreté, il lui avait annoncé son refus de restitution au cours d’un fastueux repas au couvent de la Visitation, entre la volaille et le dessert.

Il était temps que les choses changent, et le Père Leroux espérait bientôt ressentir, là, en province, le vent de révolte qui soufflait sur la capitale. La dernière gazette lui étant parvenue rapportait en effet la prise des armes par le peuple. D’aucuns suggéraient même que la rue détenait à présent la Bastille. Le roi multipliait les bévues, le renvoi de Necker après la réunion des États généraux n’en étant pas la moindre. Ici, on percevait Necker comme la part humaine de la monarchie, une voix indépendante osant s’opposer aux financiers, aux parlementaires, et même à la cour. N’était-il pas le seul à agir contre les abus incessants des fermiers généraux ? Le limoger revenait à ignorer la détresse de la province, du Tiers État, en un mot, des Français.

Notre curé fut arraché à ses considérations politiques par des cris d’hommes venant du presbytère que le potager jouxtait.
— Père Leroux, où êtes-vous ? Par pitié, répondez ! Père Leroux ?
— J’arrive ! 
Dans le vestibule l’attendait Jansen. Le cultivateur, appuyé sur le mur pour reprendre son souffle, semblait au bord de l’apoplexie. Le visage congestionné par l’effort, les cheveux poivre et sel dans le désordre le plus complet, parsemés d’épis de blé – la moisson venait de commencer –, la chemise de toile sortant du pantalon, il ne parvenait plus à parler, mais nul mot n’était nécessaire : quelque chose de grave s’était passé. Le prêtre lui posa la main sur l’épaule.
— Que se passe-t-il, mon Fils ?
— Faites sonner le tocsin, mon Père, ils arrivent !
— Qui donc ?
— Les troupes de l’empereur Joseph, pardi ! Les ennemis de la Nation ! Le roi les a appelés en renfort pour mater les rébellions !
— Mais qu’est-ce que vous me chantez là, mon brave ? lui répondit l’ecclésiastique dubitatif, scrutant néanmoins l’horizon par la porte demeurée ouverte.
— Je vous le jure, mon Père, un bataillon a été aperçu en direction d’Amiens.
— Calmez-vous, mon Fils, calmez-vous. Qui l’a vu ?
— Je… Ma foi, je ne sais pas, c’est la Perrine qui m’en a parlé.
— Et de qui le tenait-elle ?
— Je l’ignore, parbleu, mais quelle importance ?
— Les faits, mon Fils, les faits ! Je ne peux tout de même faire sonner le tocsin sur de simples rumeurs !
— Mais il sonne déjà, là-bas !

En prêtant l’oreille, on entendait en effet la répétition caractéristique du braillard de Coisy.
— Doux Jésus… Serait-ce vrai ? Bon, Jansen, l’alarme est déjà donnée, dirait-on. Allez plutôt vous préparer au cas où il faudrait nous défendre. Dieu nous en garde. Pour ma part, je file trouver l’évêque à la cathédrale, il va falloir organiser la protection de nos ouailles si tout cela est avéré.
— Ne me faites pas rire ! Votre évêque, on l’a vu tantôt se réfugier ici même, à Bertangles, chez le comte de Clermont-Tonerre !

Cette nouvelle preuve de la pusillanimité de Monseigneur d’Estrées agaça le Père Leroux au plus haut point. Cet homme incarnait à la perfection ce haut clergé à mille lieues des préceptes du Christ, qui mangeait dans la main de la noblesse dont il était lui-même issu, menant grand train au nez et à la barbe des paysans affamés, sans même se préoccuper d’assurer la plus élémentaire de ses missions.
— À l’abri, dans les murs du château, hein ? Trop, c’est trop, je m’en vais le sortir de là séance tenante, et le ramener à sa charge, par la peau des fesses s’il le faut !

Piqué au vif, le prêtre se mit en marche sur-le-champ, laissant même les portes du presbytère ouvertes à tout vent. La mâchoire serrée, il chemina à une cadence effrénée. Il fulminait. Il s’étonna de la rapidité à laquelle les événements s’enchaînaient. Une heure auparavant, il jardinait. À présent, il marchait dans un pays supposément en guerre, bien qu’il n’ait encore perçu l’ombre d’une lance, ou l’écho d’une détonation. Tout cela ne pouvait-il être qu’une rumeur ? Les événements de la capitale constituaient, pour sûr, un terreau bien fertile.

Deux hommes en armes gardaient l’entrée de la propriété du comte. Le Père Leroux s’enquit de la présence de l’évêque, puis se présenta et demanda à lui parler. L’un des gardes l’accompagna le long de l’allée de graviers orange. Le majestueux château était constitué d’une imposante bâtisse en pierres de taille, flanquée d’écuries et encadrée d’un épais mur d’enceinte en granit. Sur la façade, deux lions majestueux protégeaient Minerve. Parvenu au pavillon principal, le curé fut ensuite escorté jusqu’à la salle de réception. Monseigneur d’Estrées s’y trouvait bel et bien, assis à une table en compagnie du comte. Il buvait ses paroles, sans se départir d’un sourire obséquieux plissant ses joues charnues et empourprées par le vin dont une carafe trônait devant lui. L’abbé s’emporta.

— Monseigneur, puis-je savoir ce que vous faites là ? 
L’évêque tourna la tête vers le curé. Son sourire s’effaça.
— Tiens, Père Leroux ! Je vous retourne la question.
— Je viens vous chercher.
— Je vous demande pardon ? Le soleil aurait-il altéré votre entendement, brave curé ? Vous rappelez-vous qui je suis ?
— Un sujet de Dieu, comme nous tous ici-bas. Vous n’êtes pas sans savoir que les temps sont troubles. Les brebis ont besoin de leur berger pour les guider. Et par un mystère issu des voies impénétrables du Tout Puissant, il s’avère que ce berger, c’est vous. Allons, hop, hop, hop ! En route, je vous emmène !

Il joignit le geste à la parole en saisissant l’évêque par sa soutane. Celui-ci hurla en se débattant. Dans ses yeux exorbités se confondaient la rage et l’indignation. Sa calotte violette glissant de son crâne dégarni, son goitre frétillant au rythme de ses gesticulations, le tout ponctué par le timbre perçant de sa voix : la basse-cour semblait plus proche que l’évêché, un dindon en guise de coq.
— Lâchez-moi, enfin ! Vous êtes fou ? Vous cherchez l’excommunication ?
— D’Estrées, je ne vous ferai l’affront de vous citer les Saintes Écritures, mais votre place n’est pas ici !
— Messieurs, un peu de tenue, que diable ! les interrompit le châtelain. 

L’attitude posée du maître des lieux seyait à son rang. Une veste de brocart accordée au bleu de ses yeux scrutateurs et ajustée sur une chemise à jabot blanche, répondant elle-même à une perruque coiffée sur un visage aux traits fins : rien ne gâtait l’aspect altier de sa personne. Il allait à nouveau prendre la parole lorsque des pas pressés retentirent à l’entrée. Un escogriffe en livrée parut dans la pièce, afficha un sourire pincé à destination des hommes d’église s’empoignant, et s’approcha du comte pour lui susurrer quelques mots à l’oreille, avant de quitter la galerie en un souffle. L’aristocrate marqua une pause. Puis il dit, impassible :
— Fort bien, messieurs, il semble que des émeutiers et des brigands soient aux portes du château. Voilà qui règle momentanément vos problèmes : nul ne sortira d’ici pour l’instant. 

L’évêque blêmit.
— Des brigands, dites-vous ? Êtes-vous certain qu’il ne s’agisse des troupes de l’Empereur du Saint-Empire ?
— C’eût été là bien meilleure nouvelle, j’en conviens, mais bien que peu qualifiés en uniformes d’armée, j’ose croire que mes valets auront su différencier un gueux d’un soldat et une fourche d’une épée. Si toutefois le cœur vous dit d’aller vérifier par vous-même, Monseigneur, ne vous gênez pas !
— Ça ira, ça ira. Seigneur… Nous voici donc bloqués ici par une bande de va-nu-pieds ! 

Il se dirigea jusqu’à la fenêtre à pas de loup. On percevait de là la flamme d’une dizaine de torches, et les cris de la foule répondant aux injonctions à reculer des gardes. La tension était palpable.
— Mais que veulent-ils ? demanda l’évêque.
Le comte se gaussa.
— Notre bon roi, si généreux, n’aura pas eu la meilleure des idées en convoquant les États généraux. Sa démagogie maladroite risque à terme de le perdre. Et croyez bien qu’à ce moment-là, il nous emportera dans sa chute !
— Non, dit le Père Leroux. Le roi a fait ce qui était nécessaire. Le peuple ne peut continuer à faire le dos rond, à crever de faim pendant que certains s’enrichissent sur son dos.
— Tiens donc ? Un curé politisé ? Bien sûr, cher prêtre, ce « certains » est une manière courtoise de me désigner, n’est-ce pas ?
— Il désigne la noblesse, en effet, mon cher comte, mais aussi une partie du clergé, suivez mon regard.
— Ho, parce que vous êtes un saint, Leroux ? s’emporta l’évêque. Mais alors, allez-y ! Courez aux grilles partager votre manteau, portez-leur du vin, tant que vous y êtes ! Allez quérir votre canonisation !
— C’est là ce qui nous différencie, Monseigneur. Je ne cherche à me hisser où que ce soit, je ne réfléchis pas aux intérêts de ma petite personne, je ne fais que cultiver mon jardin. Ce que je veux, c’est faciliter à mon prochain le temps qu’il passe en ce monde. Défricher le chemin qui mène à Dieu. À la Rédemption. C’est ma fonction, c’est la vie que j’ai décidé d’embrasser en me dévouant à l’Église. On ne pourra m’accuser de prévarication. Mais vous ?
— Je ne vous ferai l’aumône d’une réponse, répondit le prélat, outré.

Ensuite, ils se turent. La comtoise indifférente égrenait les minutes. Tous trois observaient par la fenêtre cette masse grouillante qui semblait enfler au fil du temps. À mesure que le soleil déclinait, les individualités disparaissaient, elles se fondaient dans cette nuée, qui acquérait ainsi, peu à peu, son existence propre. Leurs volontés s’unissaient, les voix fusionnaient, les corps s’aggloméraient. La Révolution se personnifiait.

Le comte de Clermont-Tonerre rompit le silence. Il sonna la cloche et afficha un grand sourire.
— Bien. En attendant que la troupe mette fin à cette farce, nous allons manger. J’ai fait préparer ce jour des culs d’artichaut à la ravigote, et du saumon à la royale. J’espère que ces incidents ne vous auront pas coupé l’appétit !
— Vous espérez donc du secours ?
— C’est l’évidence même, mon Père ! Croyez-vous que l’on va laisser une bande de paillards renverser la monarchie ? C’est absurde ! Peut-être ce temps viendra-t-il un jour, mais… Non, à dire vrai, je n’y crois même pas. La France, c’est avant tout un peuple de serviteurs ; il ne saurait que faire du pouvoir une fois celui-ci entre ses mains !
— Ce que je trouve absurde, c’est ce refus d’accepter la réalité, et de regarder par la fenêtre ce qui se passe là, dehors, sous vos yeux. Qu’est-ce donc que ces brigands ? Le mendiant ? Le vagabond ? De simples paysans, touchés par la disette et qui veulent mettre un terme à leur peine. Comme me le reproche à demi-mot notre évêque, je vis avec ces gens-là. Je côtoie chaque jour cette misère. J’ai aidé ces gueux, comme vous les appelez, à rédiger leurs doléances, j’ai senti germer en eux l’espoir d’un monde différent, à défaut de meilleur. Un monde qui cesserait d’écorcher chaque jour un peu plus les mains qui le nourrissent.
— Magnifique, dit l’aristocrate. Lâchez la chaire pour le barreau, vous êtes parfait. Soyons sérieux quelques minutes, voulez-vous ? Qui s’enrichit, de nos jours ? Qui ? Personne ! Les caisses sont vides. Toutes les caisses. Celles du royaume, évidemment, mais les miennes également !
— Le pauvre homme que voilà ! Mais vous reprendrez bien un peu de saumon ? Et reste-t-il un peu de ce vin de Champagne ? Non, vraiment, vous cachez bien votre indigence, mon cher comte ! Je vois dans cette seule pièce de quoi loger confortablement vingt personnes. Renvoyez ne serait-ce que la moitié de votre personnel, et nous aurions de quoi payer trois médecins. Deux décisions, et nous érigeons ici un hôpital. Voyez-vous où je veux en venir ? Vos coffres sont vides, mais ils sont d’or. Eux, là dehors, n’ont qu’une bourse de cuir. Au dernier sou, c’est un mouchoir. Croyez-moi, le roi leur a donné la parole, et ils ne la lui rendront pas. Du moins tant qu’ils n’auront pas été entendus. De surcroît, l’armée a déjà fort à faire dans la capitale, et je doute fort que la couronne ne détache un régiment pour Votre Altesse. 

À ce moment-là, un claquement retentit, puis la clameur s’amplifia. Les gardes paniqués pénétrèrent dans la salle.
— Monsieur le comte, nous ne parvenons plus à les contenir ! Ils sont dans la cour !

Pire, ils étaient aux fenêtres. Les carreaux se brisèrent. Le monstre était là, amalgame terrifiant d’yeux hagards et de bouches édentées, mugissant, hurlant sa rage, criant famine et réclamant justice. Il était résolu à entrer. Des mains ensanglantées se glissaient dans les moindres ouvertures, s’agrippant aux rideaux, effleurant l’opulence du bout de leurs doigts crasseux. L’évêque se décomposait à vue d’œil. La garde du château parvenait encore à maîtriser la bête, mais les trois convives comprirent dès lors que le répit ne serait que de courte durée, et que la horde révoltée parviendrait à ses fins tôt ou tard.

— Mais enfin, le roi n’est pas là ! Alors une fois encore, que nous veulent-ils ? caqueta d’Estrées.
— Je vais leur demander, dit le prêtre.

Il se leva, et quitta la pièce. L’évêque liquéfié se signa. Le comte s’esclaffa.
— Monseigneur, je dois concéder que votre curé est un bien singulier personnage. Il se dégage de lui une tranquillité d’âme que je n’ai jamais rencontrée : la foi, je présume. En Dieu, c’est évident. Mais en l’homme, aussi. Vous avez là un digne représentant de votre ordre.
— Ho, je vous en prie. Il n’a rien, hormis la portion congrue. Il est facile de donner des leçons quand on ne risque pas de perdre le fruit d’une existence de labeur…
— Comme vous y allez… Allons, mon bon ami, nous avons vous et moi un seul et unique point commun : nous sommes bien nés. Le labeur n’a rien à voir à l’affaire. 

Terrorisé, l’évêque n’écoutait plus. Ses doigts boudinés tremblaient. La transpiration suintait par tous les pores de sa peau, parsemant son illustre habit d’auréoles inattendues. On tapa violemment à la porte. Il fit un bond. C’était le Père Leroux qui revenait.

— Et bien ? Vont-ils partir, oui ou non ? parvint à articuler le pontife d’une voix chevrotante.
— J’ai parlé à Jansen, un cultivateur que je connais bien. C’est assez drôle, ce qui se passe. Voyez-vous, en venant ici, ils voulaient vous proposer la force de leurs bras contre la protection de vos pierres, l’union contre l’ennemi à nos portes. Vous les avez rejetés. Ils ont alors réalisé que le véritable ennemi était là, devant eux. C’est vous. Vous leur avez ouvert les yeux. Ils ont décidé d’accélérer le processus engagé par les États généraux, et réclament à présent l’abandon des droits seigneuriaux. Ils veulent accéder à vos archives, là où se trouvent les titres des redevances qui vous sont dues.
— Hilarant, en effet. C’est hors de question.
— Êtes-vous bien sûr d’être en mesure de négocier ?
— Écoutez, intervint l’évêque. C’est assez, à présent ! Ouvrez-leur, qu’on en finisse !
— Vous ne comprenez donc pas ce qui va se passer ensuite si je cède, d’Estrées ? Je vais vous le dire. Ce sera votre tour. Ils se rendront à la cathédrale, puis dans vos appartements, et ils vous dépouilleront en toute impunité.
— Oui, vous avez raison. Mais vous qui les connaissez bien, Leroux, peut-être pouvez-vous les calmer ?
— Je ne peux pas. Je ne veux pas. Je ne vais pas. Je vous l’ai dit, je comprends ces gens. 

C’est à ce moment-là que l’évêque, dont l’esprit avait été mis à rude épreuve tout au long de cette journée, bascula dans la frénésie. Les digues de sa raison cédèrent. Il se leva d’un coup, et se rua sur le curé en hurlant :
— Tu vas nous aider, méchant prêtre ! 

Leroux recula jusqu’au mur, et parvint à esquiver l’étreinte rageuse de l’ecclésiastique. Celui-ci trébucha, et tomba devant la fenêtre. Il fut immédiatement agrippé par des dizaines de mains sales, qui le tirèrent vers l’extérieur ; l’évêque tenta de se retenir au tapis, puis aux montants, puis au mur, mais quoi qu’il agrippât, des battoirs terreux de paysans recouvraient ses doigts potelés ; en moins d’une minute, ses vociférations glaireuses furent étouffées par le tumulte de cette foule anonyme qui l’avala : les boiseries craquèrent, et le prélat disparut dans la masse. Le peuple se repaissait de l’oppresseur. Il assouvissait une vengeance séculaire. Le comte et le curé observèrent sans un bruit, sidérés.

Puis ce fut le silence. La pieuvre s’insinua alors dans les couloirs de la vieille bâtisse en une morne procession. Guidée par une main invisible, elle se dirigea vers la salle des archives. Un immense feu de joie consumait bientôt les titres seigneuriaux, droits d’impôt et reconnaissances de dette, clé de voûte d’un système qui tirait sa révérence.

Sur le visage du comte se lisaient l’effarement et le fatalisme. Il se passa la main sur le front, retira sa perruque. Assis, le Père Leroux méditait, fasciné autant qu’horrifié par ces hommes, qu’il ne reconnaissait pas, cette créature hideuse, agrégat de la part sombre de chacun, ensemble de toutes les haines mues par des siècles de vexations et d’asservissement.

On ne retrouva rien de l’évêque.

Le 4 août 1789, les privilèges furent abolis.
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