Le jour du déluge - épisode 5

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20 Mai 2021, 13h44
Jour 0, heure -00h 41min 30s
Chicago, état de l’Illinois

Dallas Lockwell était encore sous le choc. Il lui avait fallu quelques trois minutes pour admettre la vérité, et presque deux fois plus pour s’en remettre. Sur la vaste télévision à écran plasma de l’appartement de Mike Hingent défilaient des images qui le laissaient sans voix. Après que l’homme mystérieux eu fini sa sinistre allocution, l’écran s’était figée pendant quelques secondes, avant de se mettre subitement à afficher une scène qui, il en était sûr, allait se graver dans sa mémoire pour le reste de sa vie. L’image était d’assez mauvaise qualité. La scène devait probablement être filmée depuis un hélicoptère en mouvement ; il voyait en plongée une ville, il n’arrivait pas à reconnaître laquelle. Dans les rues, des gens couraient dans tout les sens. Avec horreur, il vit plusieurs Guêpes ouvrir le feu sur la foule. L’autre l’avait annoncé, ceux qui tentent de fuir seront abattus sans concession. Plus terrible encore, il crut voir des personnes armées ouvrir le feu sur certains de leurs congénères. Cependant, il ne pouvait pas en être sûr, ce qui l’arrangeait puisqu’il ne le voulait pas non plus, tant la caméra était placée à haute altitude. L’engin qui la transportait dépassait presque les plus hauts étages des grattes-ciel. Puis d’un coup, il remarqua des bouts de pattes métalliques pendouiller dans le haut du champ ; il compris alors que la caméra était fixée au châssis d’une Guêpe. La télévision de Hingent retransmettait les images en direct, ou bien en léger décalé, il ne pouvait pas savoir précisément. Il détourna le regard de l’écran. Le PDG de Heaven Industries s’était éclipsé dans la cuisine. Dallas se retrouvait seul en face à face avec la Faucheuse qui volait en surplace de l’autre côté de la baie vitrée. Il ne pu s’empêcher de constater une fois de plus, non sans une certaine admiration, la perfection de ces machines. Les HI comptaient parmi les modèles les plus lourds, presque huit cent kilos ; et pourtant, la Guêpe était restée en vol stationnaire à presque cent mètres d’altitude sans aucun problème. La façon dont elles décollaient et manœuvraient aussi gracieusement dans les airs restait un mystère pour tout le monde, lui y compris. Leurs deux paires d’ailes en fibre de carbone alvéolé étaient purement cosmétiques et n’auraient jamais pu ne serait-ce que les soulever. Hingent et Hifven lui avaient volontiers expliqué en détails le fonctionnement de ces incroyables machines, mais ils étaient restés très secrets sur ce point précis. Ils ne l’avaient pas dit explicitement, mais Dallas l’avait bien compris : il était là pour financer le projet, pas pour poser des questions. Il imaginait que les matériaux utilisés pour concevoir cette partie-là des Guêpes avaient dû être acquis illégalement. C’était, selon lui, une hypothèse tout à fait plausible. Il n’avait pas condamné ses deux collaborateurs pour cela ; il était d’accord avec eux. Si on veut que l’argent rentre, parfois, il faut accepter de ne pas poser certaines questions. Mais maintenant, des questions, il en avait plusieurs. Beaucoup, même. Au cours des six derniers mois, il avait appris à connaître Mike Hingent. Il avait constater à quel point il était, en effet, un ingénieur brillant, doublé d’un homme d’affaire très doué. Il avait également compris qu’il était quelqu’un d’avenant, mais qu’il pouvait aussi se montrer malpoli. En revanche, à aucun moment il ne l’aurait cru capable de ça. Pour être tout à fait précis, il n’aurait jamais cru quiconque capable de ça ; en fait, il n’était même pas vraiment sûr de savoir ce qu’il entendais par «ça». Ce qui arrivait, dehors, semblait sorti de l’imagination d’un dément. Il se demandait encore si il n’était pas en train de faire un très mauvais rêve. Et si Hingent était complice de «ça», alors, là en revanche, il ne pouvait que le condamner. Lui, et Hifven : cette histoire de voyage d’affaire en Argentine lui semblait bidon ; ça lui paraissait plutôt être un prétexte parfais pour quitter les lieux du crime avant l’heure H. Dallas était presque sur que c’était Robert Hifven lui-même qui avait pris la parole anonymement, vingt minutes plus tôt. Il allait devoir demander des explications plus précises à Hingent sitôt que ce dernier sortirait de la cuisine. Mais en attendant, il n’arrivait pas à détacher le regard de la Guêpe. Pour la première fois, son admiration habituelle pour ces machines était teinté d’une forme de dégoût. Il fixait les six yeux artificiels braqués vers lui. De temps en temps, les diaphragmes qui faisaient office de paupières se fermaient puis s’ouvraient très rapidement, donnant l’impression que la Guêpe clignait des yeux. Ces yeux étaient définitivement très réussis ; Dallas avait l’impression qu’elle le fixait, qu’elle le jaugeait du regard. En un sens, il le savait, ce n’était pas faux : en vingt minutes, elle avait largement eu le temps de le scanner, d’analyser son visage, son iris, de l’identifier à l’aide de la banque de donnée de trois cent trente millions d’identités téléchargée dans la mémoire de chaque Heaven Wasps sortant de l’ usine. Partant de ce postulat, son esprit se mit à divaguer vers de nouvelles questions : l’avait-elle identifié comme une cible à abattre ou à épargner ? Etait-il inscrit sur cette liste que celui qu’il supposait être Hifven avait évoqué ? Cette liste existait-elle seulement ? Les Guêpes allaient-elles vraiment se mettre à massacrer toute la population américaine d’ici quarante minutes ? Ou bien ce malade voulait-il juste voir tout le monde s’entre-tuer ? Des questions qu’il aurait peut-être du se poser plus tôt, certes, mais il était encore temps de faire quelque chose pour sauver sa peau. Il se mit à réfléchir. Il ne faisait absolument aucun doute que Hingent était complice de ce dégénéré. Dans ce cas, il serait dans son intérêt que Dallas trouve la mort d’une façon ou d’une autre. Il savait beaucoup de choses. Il avait pu voir en long en large et en travers les coulisses du projet Ange Gardien. Il connaissait bien les fonctionnement des Guêpes. Ils n’avaient pas pu ne pas deviner que Dallas aurait sa petite idée sur qui se cachait derrière tout ça. Alors, quoi que veuillent vraiment ces individus, il représentait un obstacle à l’accomplissement de leurs projets. Or, Hingent l’avait invité dans son appartement, et ce n’était pas pour l’abattre d’une balle entre les deux yeux. La Faucheuse qui le fixait de l’autre côté de la vitre n’était là que pour veiller à ce qu’il ne s’enfuit pas. Hingent aurait pu le tuer de multiples façons au cours de ces vingt dernières minutes, et Dallas conclu donc que le PDG de Heaven Industries avait d’autres projets pour lui.
Il fut vite fixé. Hingent rentra dans la pièce par autre porte par laquelle il en était sorti un peu plus tôt. Il s’était changé, et avait troqué son peignoir contre un costume cravate d’allure sobre. Dallas sentait bien que ce n’était pas le moment de faire un commentaire sur son choix de cravate, à pois verts vifs, mais il n’en pensais pas moins. Hingent portait dans ses mains une bouteille de champagne ainsi que deux verres en cristal. Il posa le tout sur la table basse. La bouteille cachait une toute petite partie, en bas à droite de l’écran, des images de massacres collectifs qui continuaient à défiler sur la télévision. Sans un mot, Dallas regarda son collaborateur remplir les verres, puis lui en tendre un.
« Alors, Mr Lockwell, honnêtement, qu’en pensez-vous ? » Dallas mis un moment à analyser la question. Il lui demandait vraiment son avis sur tout ça ? A cet instant précis, une pulsion presque irrépressible monta en lui avant de retomber immédiatement. Le temps d’un éclair, il eu envie de gifler Hingent. Il se rendit compte alors que le PDG ne lui avait jamais paru aussi odieux. Il avait envie de lui dire, honnêtement, comme il le demandait, de lui hurler ce qu’il pensait vraiment de tout ça. Il voulu le traiter de fou. Lui dire que tout cela n’avait aucun putain de sens. Lui demander, le supplier de lui dire si, oui ou non, il n’était pas en train de faire un cauchemar idiot. Il se retint de faire tout ça. Son instinct lui disait que ce serai une erreur. Après tout, Hingent semblait disposé à discuter. C’était l’occasion ou jamais de tirer tout cela au clair. Il prit la coupe de champagne qu’il lui tendait.
« Honnêtement ? J’avoue que j’ai du mal à comprendre le comment du pourquoi de tout ceci ? Pouvez-vous m’expliquer ?
-Bien entendu. Je n’avais pas prévu de vous laisser dans l’incompréhension, Mr Lockwell. Asseyez-vous, je vous prie. Bien. Je vais commencer par le commencement, si vous le permettez.
-Ça me paraît en effet assez logique.
-En effet. Connaissez-vous les circonstances de ma rencontre avec Mr Hifven ?
-Je n’ai pas cette chance, non. Dallas se demanda si un instant si il n’en faisait pas un peu trop. Cependant, Hingent ne semblai pas avoir percé son double-jeu. Il enchaîna.
-C’était il y a dix ans de cela, en 2011. A l’époque, j’étais encore professeur à l’université de Stanford. Un jour, après les cours, Elijah Aupe, un de mes collègues de l’époque, est venu dans mon bureau. Il était accompagné d’un homme plutôt âgé, la soixantaine bien tassée. C’était Hifven. Le professeur Aupe tenait à me le présenter. Il avait vanté son intelligence ainsi que son sens des affaires. Hifven, très humble, avait cherché à relativiser ces éloges, mais j’ai vite dû admettre que mon collègue disait vrai : Robert Hifven était un homme brillant. Nous avons tout de suite sympathisé. Il restait très secret sur son parcours antérieur, et je n’ai jamais su non plus comment est-ce qu’il avait fait la connaissance du professeur Aupe, tout cela faute sûrement d’avoir vraiment demandé. Pourtant, j’ignore encore pourquoi, mais malgré ce secret qui planait autour du personnage, je sentais instinctivement que je pouvais lui faire confiance. Aupe avait évoqué le fait qu’une collaboration entre nous deux serait probablement très féconde. Nous pensions la même chose, alors nous avons échangé nos coordonnées avant qu’il ne reparte. Son nom a traîné dans mes contacts pendant sept ans avant de revenir à ma mémoire. C’était en 2018 ; à cette époque, le métier de professeur me lassait, et je cherchais à me recycler dans le domaine des nouvelles technologies. C’est alors que Robert Hifven m’a rappelé, pour la première fois depuis sept ans. Il m’a fallu quelque secondes pour le remettre, je l’avais presque oublié. Il m’a dit qu’il était sur le point de se lancer dans un projet qui, selon ses mots, allait «changer à tout jamais la face du monde», et il souhaitait que j’en fasse partie. Je n’ai pas hésité, j’ai sauté sur l’occasion. Il m’a donné rendez-vous dans un bâtiment qu’il venait de racheter, et qui deviendraient plus tard les locaux de la direction de Heaven Industries. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je vis, également présent à ce rendez-vous, le professeur Aupe, qui avait quitté l’université quatre ans auparavant et que j’avais perdu de vue depuis. J’ignore ce que ces deux-là ont fait pendant tout ce temps, mais apparemment ils s’étaient vus bien plus de fois que moi je ne les ai vus, puisqu’ils avaient l’air de connaître parfaitement les tenants et les aboutissants du projet auquel ils voulaient m’inviter à participer.
-Le projet Ange Gardien, j’imagine.
-Exactement.
-Je vous en prie, monsieur Hingent, venez-en au fait. Comment expliquez-vous...tout ceci ? Dallas sentait qu’il ne pourrait pas jouer la comédie bien longtemps. Il avait l’impression de devenir fou. Tout cela lui paraissait complètement irréaliste. Ils étaient en train de discuter, tranquillement, comme de vieux amis, alors qu’au dehors, c’était l’apocalypse. Hingent continua.
-J’y viens, monsieur Lockwell, j’y viens. Vous savez, quand ils m’ont expliqué ce qu’ils comptaient faire, j’ai réagis comme vous. J’ai refusé de comprendre. Je les ai pris pour des fous. Mais ils ont su me convaincre. Hingent ajusta sa position dans le fauteuil où il était assis. Il prit une gorgé de champagne avant de continuer.
Ce qui se passe, là, dehors... C’est horrible. Le bilan sera lourd. Mais c’est un mal pour un bien.
-Un bien ? Quel genre de bien comptez-vous tirer de tout ça ? Dallas n’avait pas pu s’empêcher de faire poindre une touche de sarcasme particulièrement acide dans sa question. Hingent ne sembla pas relever.
-Ce jour, monsieur Lockwell, sera à marquer d’une pierre blanche. Ce n’est plus qu’une question d’heures avant que nous ne diffusions les images que vous voyez en ce moment même. Et lorsque le monde entier aura vu ce qu’il s’est passé, en ce jour du 20 Mai 2021, plus rien ne sera comme avant.
-J’imagine bien. Mais cela ne réponds pas à ma question...
-Alors, je vais être plus direct encore. Ce discours est un vaste coup de bluff. Les Heaven Wasps ne tueront personne. Dans trente-cinq minutes, elle se dirigeront toutes vers l’usine de Heaven Industries la plus proche pour y être démantelées. Les matériaux seront recyclés ou exportés.
-Je ne comprend pas.
-Dans une demi-heure, nous n’aurons plus besoin d’elles. Elles auront accompli leur tâche.
-Quelle tâche ? Je ne comprend rien à ce que vous voulez dire, Hingent ! Vous êtes complètement malade ! Dallas jeta sa coupe de champagne encore pleine. Il avait perdu son calme. Hingent, au contraire, lui répondit posément.
-Mr Lockwell, nous ne sommes pas obligés d’en arriver là. Croyez-moi, moi, je ne le veux pas.
-Quoi ? Qu’est-ce que vous ne voulez pas ? Tout en parlant, Dallas reculait prudemment vers l’ascenseur, sans quitter son interlocuteur des yeux. Ce dernier lui répondit par un geste du menton en direction de la baie vitrée, derrière laquelle la Faucheuse commençait à se mettre en mouvement. Son thorax d’acier s’ouvrit lentement en deux, dévoilant une mitrailleuse gatling dont les douze canons disposés en cercle se mirent à tourner lentement. Hingent continua.
-Dallas, je vous en prie, Mr Hifven et moi ne voulons que votre bien. Il ne serait vraiment pas dans notre intérêt de vous...et bien, de vous rayer de notre liste, entre guillemets !
-Alors c’est vrai. Il y a bien une liste de personnes à épargner.
-Je plaisantais. Vous êtes quelqu’un d’ intelligent, Dallas. Vous avez déjà deviné j’imagine que tout cela était du bluff. Les Heaven Wasps ne tueront personne.
-Je ne vous crois pas. Vous l’avez vu comme moi. Des Guêpes abattent des gens par centaines en ce moment même !
-J’en ai bien peur, en effet. Pourtant, notre ami avait pourtant bien précisé dans son discours que la fuite était exclue. Ce n’est pas plus mal, remarquez, que certains aient désobéis. Ils font de parfaits exemples. Il faut que les gens voient un peu ce dont les Heaven Wasps sont capables. Pour que le projet arrive à son terme, il faut qu’ils aient suffisamment peur pour mettre de côté, même l’espace d’une heure, des millions d’années d’évolution. Voyez-vous enfin où je veux en venir, Mr Lockwell ?
Oui, Dallas le voyait. Il commençait à comprendre la véritable teneur du projet Ange Gardien, le projet qu’il avait lui même financé, six mois durant. Aussi fou que ça puisse paraître, malgré toute la répugnance que ça lui inspirait, et même si il aurait mille fois préféré ne rien savoir, il comprenait. Il continua à reculer lentement. Il fallait qu’il trouve un moyen de se tirer de ce piège. Un ordre de son maître, et la bestiole au-dehors ouvrirait le feu dans sa direction : si il voulait s’en tirer vivant, il n’avait pas d’autres choix que de jouer cartes sur table, et forcer Hingent à en faire autant.
«Admettons, Hingent, que je veuille sortir d’ici. Me laisserez-vous faire ?
-C’est elle qui vous fait peur ? Il montra du doigt la Faucheuse. Rassurez-vous, elle ne s’énervera que si ma propre vie est en danger. Si c’est ce que vous vous demandez, non, elle ne tenteras pas de vous abattre si vous quittez cette pièce. Vous êtes libre de partir, monsieur Lockwell. Mais je vous en prie, réfléchissez-y à deux fois. Ici, vous êtes en sécurité. Mr Hifven est propriétaire de cet immeuble. Tout les autres appartements sont vides. Vous êtes en sécurité, dans cet immeuble. Dehors, la situation risque d’être, et bien, disons un peu compliquée dans les jours à venir. Comprenez bien qu’un tel basculement dans l’histoire de l’humanité ne se résoudra pas en un jour. Dans les semaines, les mois à venir, le pays sera en totale effervescence. Il y aura des plaies à soigner, des deuils à faire. Il y aura des enquêtes. Le monde n’est pas prêt, Lockwell, nous en sommes conscient. Ils ne comprendront pas le comment du pourquoi de tout ça. Ils voudront des réponses, ils voudront des coupables. Une fois le massacre terminé, le monde entier voudra la tête de ceux qui l’ont enclenché. Si je ne me trompe, Lockwell, vous avez largement contribué à ce projet, n’est-ce pas ?
-Laissez-moi deviner la suite : vous allez me proposer de me sauver la mise, c’est ça ? Une nouvelle identité, de nouveaux papiers... Pourquoi pas fuir ailleurs pour tout reprendre à zéro ? L’Argentine, j’imagine ; notre ami Hifven est déjà sur place ! La question est : qu’est-ce que vous voulez en échange ?
-Rien de plus que votre silence, répondit calmement Hingent en souriant. Vous savez des choses sur le projet Ange Gardien, des choses qui doivent rester secrètes. Certaines personnes impliquées dans ce projet et dont je tairait les noms avaient suggérés de vous faire disparaître purement et simplement. Je les ai priés de trouver une alternative.
-Trop aimable...
-Je vous l’ai dit, Mr Lockwell, vous êtes quelqu’un d’intelligent. Vous seriez un atout pour notre entreprise. Je vous en prie, ne partez pas. C’est dangereux, dehors. Tenez, rasseyez-vous. Je vais vous resservir un verre. Mr Hifven et moi avons de grands projets, et nous aimerions sincèrement vous voir y participer. Discutons de tout cela en personnes civilisées.
-Désolé, Mr Hingent. Mais apparemment, vous et moi n’avons pas la même définition de ce qu’est être civilisé ». Dallas s’étonnait lui-même d’avoir eu autant de répartie. Il voulut faire un pas de plus en arrière, mais il sentit son dos buter contre le mur. Il était arrivé là où il voulait. Sans quitter son interlocuteur du regard, et sans être vraiment sûr de savoir ce qu’il faisait, il chercha à tâtons le bouton de l’ascenseur et appuya dessus.

20 Mai 2021, 13h 45
Jour 0, heure -00h 40min 28s
alentours de Janesville, état du Wisconsin

Maggie Fodders était très inquiète. Le docteur Diccelli n’avait jamais été en retard auparavant. Oh, bien sûr, il avait pu être ralenti pour tout un tas de raisons, mais après avoir vu toutes ces horreurs passer à la télé, Maggie s’attendait au pire. Elle venait d’écouter un message laissé sur son répondeur un bon quart d’heure auparavant, et qui ne l’avait pas vraiment rassurée. Elle avait immédiatement reconnu la voix tremblante de la petite Leïla, la protégée du docteur.
«Allô ? Madame Fodders ? C’est Leïla... John dit qu’on vas avoir un peu de retard. On a... euh... un petit problème». «Un petit problème», quand on parlait de John Diccelli, cela pouvait désigner à peu près n’importe quoi : le brave docteur tenait absolument à protéger tout le temps tout le monde de tout qu’il avait tendance à parfois abuser des euphémismes. Comme si, parfois, même le simple fait de connaître la vérité pouvait être dangereux. Elle n’avait jamais osé le dire ouvertement au docteur, mais sous certains aspects elle trouvait ce comportement un peu lâche. John ne comprenait pas, selon elle, que dans certaines situations, même si la vérité est très dure, être mis face au fait accompli est moins difficile que d’être maintenu dans l’ignorance. Or, en ce moment, l’ignorance, Maggie pataugeait dedans jusqu’au cou. Toute recluse qu’elle était dans sa maison isolée, elle avait suivie d’assez loin toute l’agitation autour de ce projet Ange Gardien, et jusqu’à maintenant, elle n’avait jamais vue une de ces Heaven Wasps en vrai ; aussi, en savoir une postée en sentinelle devant sa porte lui semblait assez peu anodin. De sa main ridée, elle entrouvrit discrètement les rideaux pour observer la Guêpe. Ces machines étaient vraiment impressionnantes. Celle-là devait faire dans les trois mètres de long et peser plusieurs centaines de kilos. Que ses six pattes articulées arrivent à la soulever, cela relevait presque du miracle. Son ventre, la partie de son corps tournée vers le sol, était un amas de pièces grises et noires, de tuyaux, d’articulations et de rouages, avec plusieurs voyants lumineux verts, bleus, rouges, qui s’allumaient et s’éteignaient et dont Maggie n’essaya même pas de comprendre la fonction. Toute cette machinerie avait, de loin, un aspect tout à fait squelettique. En comparaison, la vaste coque de métal bombée qui recouvrait tout son dos contrastait fortement. Elle était entièrement lisse, d’un joli bleu cyan écaillé par endroits. A un endroit bien précis de cette carapace, vers l’arrière de la machine, le numéro d’immatriculation était écris à la peinture noire. La Guêpe possédait six yeux artificiels, qui semblaient fixer le vide. Ses mandibules métalliques s’agitaient en cliquetant. Une impression étrange émanait de cette machine complexe : d’un côté, elle était effrayante, surtout au vu des très récents événements ; mais de l’autre, l’impression de puissance qu’elle dégageait avait quelque chose de fascinant. De plus, une telle perfection technique ne pouvait que forcer l’admiration, même auprès d’une totale néophyte comme Maggie.
Un bruit sourd arracha la retraitée à sa contemplation, et la fit sursauter. On venait de frapper à porte. Non sans une certaine méfiance, elle se dirigea vers l’entrée et regarda par le judas. Un regard lui suffit pour reconnaître ses visiteurs. Prestement, elle tourna la clé dans chacun des verrous, et ouvrit la porte.
Le docteur Diccelli portait sur son dos son fidèle sac de randonnée. Son air enjoué habituel avait laissé place à une expression terriblement inquiète. Il était transpirant. De sa main moite, il tenait fermement Leïla, qui semblait tétanisée par la peur.

20 Mai 2021, 13h35
Jour 0, heure -00h 48min 11s
Chicago, état de l’Illinois

Il fallu un certain temps à Marcus pour redescendre les escaliers, tant il avançait précautionneusement. Une fois arrivé en bas, il constata immédiatement que la Guêpe n’était plus postée devant la porte. Cependant, même fort de cette information, il ne recommença pas immédiatement à respirer. Il n’aurait pas vraiment su dire pourquoi, mais il se sentait un tout petit peu moins en danger de mort constant lorsqu’il retenait sa respiration, comme si ça pouvait le rendait plus discret. Son hémisphère droit lui hurlait que c’était ridicule, mais il n’en tenait pas compte. Il arrivait en bas des escaliers ; il aurait donné à peu près tout pour ne pas avoir à retourner dans ce hall, mais il n’avait pas vraiment le choix. Avec un extincteur pour seule arme, ses chances de survie étaient limitées : il fallait qu’il récupère ce revolver. La première chose qu’il vit, non sans une certaine peine, fut sa vieille Harley-Davidson, qui était couchée sur le flanc, trouée de plusieurs impacts de balles. La Guêpe avait tiré une ou deux rafales en balayant la pièce, et la moto s’était retrouvée en plain milieu. Le réservoir était troué, et une flaque d’essence se répandait lentement au sol. Une chance, se dit Marcus, qu’aucune balle perdue ne soit venue y mettre le feu. Il avisa la grosse femme qui avait essayé de lui tirer dessus. Elle était allongée sur le dos, les bras en croix, non loin du banc où elle s’était assise, en face des escaliers. L’arme était tombée non loin d’elle. Marcus était partagé quand à la manière de traverser les quelques mètres qui le séparaient du cadavre : il était tenté de marcher à pas de loup, au cas où si une Guêpe ou même un humain mal intentionné serait encore dans le coin ; après tout, le trou béant où se tenait la porte une heure plus tôt donnait sur une grande avenue, complètement bondée au moment où le massacre a éclaté. Marcus n’entendait aucun coup de feu ni cri, pas plus que le pas lourd des Heaven Wasps, mais il restait prudent. Oui, il avait envie de traverser ce hall à vitesse d’escargot, sur la pointe des pieds, et de se tenir prêt à rebrousser chemin à toute vitesse au premier bruit venu. Mais il y avait un défaut à ce plan, un défaut qui lui donnait comme une boule au ventre : en marchant ainsi lentement, les yeux rivés en direction de l’extérieur, il aurait largement le temps de voir ce qui se trouverait alors dans son champ de vision. Certes, il l’avait déjà vu sitôt qu’il était arrivé en bas de l’escalier, mais il avait immédiatement détourné le regard. Il voulait garder un minimum de souvenirs de ce moment ; aussi, il envisageait également l’option suivante : courir jusqu’au cadavre étalé de la grosse femme, saisir son arme, éventuellement récupérer son couteau suisse si jamais il tombait dessus, puis remonter dans les étages, le tout en évitant de regarder les corps criblés de balles du petit Joachim et de son grand-père. Il opta finalement pour cette solution. Ce n’était peut-être pas la plus sage, ou peut-être que si, mais à vrai dire, à ce moment précis, il cessa de réfléchir. Il abandonna l’extincteur, le jetant à terre. Il courut à travers la pièce. Il ne regarda pas en direction du corps du vieil homme qui s’était sacrifié pour rien. Il fit son possible pour ne pas penser à son petit-fils qui gisait non loin. Il arriva en direction du cadavre de la femme, pris son revolver. Il vit également son couteau qu’il avait lancé planté dans son double menton. Il le récupéra également. Il ne regarda même pas en direction des deux parents qui avaient été abattus. Il s’interdit de penser à la poussette criblée d’impacts qui était couchée sur le flanc un peu plus loin. Il ne voulait pas imaginer ce qui était arrivé au bébé qui se trouvait à l’intérieur, même si c’était, somme toute, atrocement facile. Toujours ne s’interdisant de réfléchir à ce qui l’entourais, Marcus fit demi-tour aussi sec, courant à travers le hall. Comme il l’avait fait plusieurs minutes auparavant, lorsqu’il était monté pour la première fois, il ne s’arrêta pas même après qu’il ai atteint les escaliers ; il monta quatre à quatre les marches, et tomba complètement vidé sur le palier du énième étage. Il prit un instant pour souffler. Sa respiration était rapide. Son cœur battait la chamade. A nouveau, il s’autorisa à réfléchir. Il inspecta le revolver. Un American Derringer tout à fait classique. Capacité de deux balles seulement : il n’en restait plus, le chargeur était vide. Tant pis, se dit Marcus. Il pourra toujours essayer de bluffer. Et puis, il avait son couteau. Il n’était pas spécialement doué avec ce genre d’objets, mais c’était mieux que rien. Qu’il ai réussi à toucher la grosse dame avec était pur hasard. Un hasard qui n’avait pas changé grand-chose, la pauvre femme étant déjà morte, fauchée par les rafales tirées par la Guêpe. Du moins, c’était ce qu’il supposait. La lame était tâché de sang. Non sans un certain dégoût, il l’essuya tant bien que mal contre son blouson. Maintenant qu’il était un tant soit peu armé, l’éventail de ses options s’élargissaient. Il pouvait prendre le risque de croiser quelqu’un dans cet immeuble ; il n’était pas dit qu’il sorte vivant de l’escarmouche qui pourrait alors éclater, mais il n’empêche que monter dans les étages supérieurs restait selon lui une option moins risquée que de sortir maintenant. Il devait trouver un endroit sûr en attendant que les choses se calment. Un immeuble de cette taille devait sûrement posséder un parking souterrain, mais il lui faudrait certainement repasser par le hall, et ça, Marcus n’en avait vraiment pas envie. Bien sûr, il y avait l’ascenseur ; mais si un résident quelconque s’en servait au même moment, il courrait le risque de se retrouver malgré lui au mauvais étage, et une fois les portes ouvertes, de tomber nez à nez avec un individu qui pourrait essayer de le tuer. Mais c’était sa seule option. Les portes en métal se dressaient à un mètre de lui à peine. Il appuya sur le bouton ; elles s’ouvrirent presque immédiatement. Il pénétra à l’intérieur de la cabine, croisa les doigts, mais en vain : à peine le battant eu fini de coulisser qu’il senti soudainement l’ascenseur monter. Marcus laissa échapper un juron. Décidément, il jouait de malchance, ce jour-là. Quelqu’un, dans un étage supérieur, avait lui aussi appelé l’ascenseur.

A suivre...
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