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Le Jour du Déluge - épisode 4

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20 Mai 2021, 13h 36
Jour 0, heure -00h 49min 08s
Chicago, état de l’Illinois

Ce jour-là, Anna Deveston s’estimait plutôt chanceuse. La vie avait souvent été rude avec elle, mais en ce jour précis, les circonstances jouaient en sa faveur. Bien sûr, elle n’était pas du genre à s’en remettre uniquement au destin, et elle avait conscience que, si elle était toujours en vie, elle le devait avant tout à elle-même et à sa capacité à réagir très vite. Une qualité qui lui avait servi de nombreuses fois au cours de sa vie plutôt mouvementée. Anna avait vingt-six ans, et depuis qu’elle avait quitté le foyer familial lorsque qu’elle en avait treize, elle avait l’impression de ne pas avoir eu un seul instant de répit. Cependant, elle le vivait plutôt bien : certes, depuis treize ans maintenant, elle devait vivre au jour le jour, se débrouiller seule pour survivre par n’importe quel moyen ; mais pour rien au monde elle n’aurai renoncé à ce mode de vie. Dormir par terre, voler pour se nourrir, fuir et se cacher constamment, tout cela avait longtemps formé pour elle un quotidien instable, dangereux, et sommes toutes peu enviable. Anna était parfaitement consciente de tout cela, et pourtant quelque chose, elle ignorait quoi, faisait qu’elle ne voulait pas que cela se termine. Sa vie de fugitive, de criminelle, de vagabonde, au lieu de la répugner, l’excitait au plus haut point. Elle se sentait née pour vivre ainsi, au jour le jour, enchaînant les larcins, transgressant quotidiennement la loi, brisant toutes les règles qu’on avait essayé de mettre sur sa route. Évidemment ce mode de vie comportait certains risques, aussi cette capacité qu’elle avait, et dont elle se félicitait souvent, de pouvoir réfléchir et agir rapidement lui avait à plusieurs reprises évité de recevoir une balle, ou simplement de se faire attraper. Cependant, trois ans auparavant, cette qualité s’était montrée insuffisante, et elle s’était fait prendre en train de braquer une supérette. Les six mois en prison qui avaient suivis lui avaient permis de réfléchir : cette vie n’était pas une fin en soi ; elle savait depuis longtemps qu’elle ne pourrait pas continuer comme ça indéfiniment. Une fois sortie, elle trouva non sans difficulté un petit boulot dans la seule enseigne qui voulu bien d’une jeune afro-américaine sortant tout juste de prison, à savoir un petit restaurant crasseux servant des hamburgers dont elle n’aurait même pas su dire la composition exacte. Un travail de misère pour un salaire de misère, mais suffisant pour qu’elle puisse commencer à louer un petit appartement vétuste dans les ghettos de Chicago. La localisation était loin d’être idéale, mais elle avait appris à faire avec ce qu’elle avait, or, pendant cette période, elle n’avait pas grand-chose. Mais elle était décidée à mettre fin à cette situation précaire. Maintenant qu’elle avait un peu d’argent, elle allait pouvoir mettre en pratique une idée qui lui trottai derrière la tête depuis quelque temps déjà. Elle économisa donc pendant quelques mois, et investi dans un ordinateur portable ainsi que dans un abonnement internet. Un nouveau monde incroyablement lucratif s’ouvrait à elle. Cachée derrière son pseudonyme, Black_Widow, elle se lança corps et âme dans le monde dangereux mais terriblement grisant du trafic d’armes en ligne. Pour peu que l’on sache chercher, le Dark Web débordait d’offres tout à fait intéressantes : des semis-automatiques, des remington, des pistolets mitrailleurs voire des fusils d’assauts étaient achetables sans permis, et à des prix tout à fait abordable malgré ses faibles revenus. Les vendeurs, anonymes bien sûr, demandaient toujours à être payés en liquide, dans des lieux et à des heures bien précises, ce qu’elle acceptait sans rechigner malgré les risques que cela pouvait représenter. Elle n’avait pas peur, et elle comprenait que ces précautions étaient nécessaires. Son petit appartement offrait une cachette idéale pour ses différentes acquisitions. Une fouille aprofondie des placards de sa minuscule cuisine aurait révélé, selon les jours, des Berettas M9, M4, des 1201FP, ou bien des HK MP-5, des UMP, ou encore des Famas F1 et même de temps en temps un ou deux Uzi. Elle savait qu’elle jouait un jeu dangereux, mais il en valait la chandelle : ça faisait longtemps que la police ne descendait plus dans ce quartier, et puis les armes illégales ne restaient jamais longtemps chez elle. Elle ne tardait jamais à trouver en ligne une poignée de personnes à qui elle parvenait à les revendre, bien plus cher que ce qu’elle les avait payées. Peu à peu, elle avait montée en solo un vrai petit trafic, et le nom de Black_Widow commençait à devenir connu. Elle avait noué des liens avec plusieurs pirates informatiques ainsi que d’autres cyber-trafiquants comme elle, à la réputation non négligeable. Elle n’avait rencontré qu’un seul d’entre eux en vrai, et complètement par hasard. Ils appartenaient au même groupe de lutte contre le projet Ange Gardien, un petit réseau d’une centaine de personnes qui se faisaient appeler les Vermicides, dont elle s’était rapprochée après qu’ils lui aient acheté pour cinq cent dollars une paire de Remington 870 et une AK-47. C’est lui qui lui avait passé commande en ligne. Un homme intriguant, ce Jason. Très taiseux. Assez sinistre. Doué avec ses couteaux. Bien qu’il n’ai aucune raison de lui vouloir du mal, il avait cet air carnassier qui donnait souvent des sueurs froides à Anna.
Soudainement, elle revint à la réalité, ou plutôt la réalité la ramena à elle. Plusieurs coups de feu éclatèrent en bas de son immeuble. Elle fit un point sur sa situation : dix minutes auparavant, un malade avait fait une annonce télévisuelle pour appeler au massacre général. Selon lui, tout le monde allait mourir d’ici une heure, sauf peut-être ceux qui auront le plus gros kill count. Si il disait ou non la vérité, ça, c’était le dernier de ses soucis ; le fait est que des tas de gens allaient y croire. C’est du moins ce qu’elle avait supposé, avec justesse donc, dès l’instant où ce taré avait prononcé son discours. Elle avait aussitôt éteint la télé, sans écouter la suite : il lui fallait agir vite. Elle avait éteint toutes les lumières, tiré les rideaux, ferma à triple tour sa porte et la bloqua avec une chaise. Nullement gênée par la faible luminosité, elle avait aussitôt ouvert plusieurs de ses placards et fouillé à l’intérieur. Elle savait exactement se dont elle avait besoin, aussi il ne lui fallu qu’une paire de minutes pour s’équiper entièrement. Elle se doutait qu’elle ne pourrait pas rester terrée dans son appartement pour l’éternité ; quitte à mourir, elle préférait encore que ce soit en beauté, en tentant le tout pour le tout. Elle devait sortir, échapper à toutes les fusillades qui commençaient à éclater dans les parages, et partir loin de tout ce bordel. Sans perdre un instant, elle saisit un vieux sac à dos, glissa dedans une bouteille d’eau, une dizaine de conserves et plusieurs boîtes de cartouches de différents calibres. Elle ouvrit également son armoire et ajouta rapidement une paire de t-shirt qui se trouvaient en haut de la pile. Elle n’était pas sûre que porter des vêtements propres soit une priorité, mais ces vieilles fripes pourront toujours faire d’excellents bandages d’urgence en cas de besoin. Après une seconde de réflexion, elle ajouta également un vieux sac de couchage : elle ne savait pas où elle allait, ni pour combien de temps. Elle posa ensuite le sac sur son lit, et entrepris de s’habiller. Elle enfila un pantalon de jogging, un débardeur gris clair et une veste légère. Elle glissa son ses bas de pantalon dans ses docks, puis elle noua ses cheveux en queue-de-cheval et vissa sur sa tête une vieille casquette de base-ball qui avait dû, elle le supposait, appartenir à un de ses ex ; c’était en tout cas la seule explication rationnelle qu’elle avait pour expliquer la présence chez elle d’un tel objet. Elle s’accorda encore une seconde de réflexion, puis décida de nouer autour de son cou, somme toute très dégagé, un foulard à carreaux délavé. Elle glissa dans sa poche un canif, qui devrait principalement lui servir à ouvrir ses boîtes de conserve, ainsi qu’une centaine de dollars américains en billets et quelques dollars canadiens, sa carte d’identité, son Glock 22 qu’elle se félicitait de garder toujours chargé au cas où, deux barres de céréales et les clés de sa vieille Ford. Elle fila ensuite vers la cuisine, et passa aux choses sérieuses. Elle ne gardait aucune trace écrite de l’évolution de ses stocks, mais elle bénéficiait d’une excellente mémoire pour ce genre de choses. Dans le placard sous on évier, derrière les bouteilles de liquide vaisselle, elle retrouva les deux Walther P99, pour qui elle cherchait encore un acheteur. Ses petits bijoux tournaient aux balles de 9mm, chose dont elle ne manquait pas. Avec son Glock dont la crosse dépassait de la poche de son jogging, ça lui faisait trois armes de poing tout à fait convenable. Il lui fallait également un calibre plus élevé, ne serait-ce que pour la forme : elle ouvrit un autre placard et saisit le fusil à pompe Mossberg model 500 qu’elle avait acheté la semaine précédente, ainsi que le Beretta Nova maxi qui lui datait de trois jours à peine ; elle hésita un instant entre les deux, puis opta finalement pour le Nova. Elle avait toujours trouvé le poids et la forme des Mossberg plus pratique, mais le Beretta disposait d’une lunette de visée, or Anna sentait que si quelqu’un décidait de s’attaquer à elle, elle n’aurait pas intérêt à rater son coup ; or, bien qu’elle connaisse très bien les armes à feu en théorie, elle n’avait que rarement tiré avec un fusil de ce calibre. Elle le glissa donc dans une house de guitare, qu’elle ne ferma qu’à moitié avant de la mettre en bandoulière. Elle prit son sac sur son dos, puis fit mentalement un dernier check-up ; après deux secondes de réflexion, elle ferma son ordinateur portable et le fourra dans le sac, puis rajouta également un câble HDMI ainsi que le disque dur le moins volumineux qu’elle possédait : ces objets ne lui serviront sans doute pas à sauver sa peau, mais elle devait aussi penser à long terme ; or, ils étaient ses outils de travail. Elle pris son glock en main, vérifia qu’il était bien chargé, puis prit une grande inspiration : elle allait sortir. Tout ce qu’elle n’avait pas pris avec elle, elle pouvait se permettre d’y laisser en arrière. Elle hésita à incendier son appartement pour faire disparaître toutes les preuves, mais elle ne pu s’y résoudre. Elle préférait ne pas perdre plus de temps, et les armes et l’argent qui y étaient cachées pourraient encore lui servir. Elle devait penser à long terme.
Elle était prête. Elle ouvrit la porte. Le couloir était calme. Elle referma derrière elle, et sans baisser sa garde, descendit l’escalier. Des bruits de coup de feu se faisait entendre dans la cour de l’immeuble. Anna vivait dans les ghettos de Chicago, une zone d’insécurité où porter une arme n’avait rien d’anormal. Elle savait que c’était dans son quartier, dans son voisinage qu’auraient lieu les fusillades les plus violentes. Elle devait partir au plus vite. Elle pris son courage à deux mains et sorti dans la rue, où d’autres coups de feu retentissaient.

20 Mai 2021, 13h 31
Jour 0, heure -00h 53min 41s
Chicago, état de l’Illinois

Il fallu plusieurs minutes à Marcus Flinn pour qu’il trouve la force de se lever. Il se sentait encore sous le choc : il avait failli être tué. Il n’avait pas bougé depuis qu’il avait monté quatre à quatre les escaliers pour se mettre hors de portée de la Guêpe. Il était resté prostré en position fœtale dans la cage d’escalier. Il se leva, fit quelques pas, regarda autour de lui. Devant lui s’étendait un couloir au sol en marbre, décoré de plantes vertes. Le luxe des lieux en disait long sur le coût des appartements, dont les portes s’alignaient de part et d’autre du couloir. Derrière lui, l’escalier lui permettrait de monter encore plus haut, ou de redescendre. Les portes de l’ascenseur étaient juste à côté. Marcus étudia ses options. Il hésitais fortement à s’engager plus avant à l’intérieur du bâtiment, que ce soit vers les étages supérieurs ou même dans celui-ci : il n’oubliai pas que chaque personne qu’il croiserai pourrait potentiellement essayer de le tuer. Hors, il était absolument sans défense. Le seul objet qu’il avait sur lui qui pouvait à peu près s’apparenter à une arme était son couteau suisse, qu’il avait perdu dans la mêlée. Les événements s’étaient enchaînés un peu trop vite pour lui, et dans sa tête, tout était assez flou. Il se rappelait vaguement l’avoir lancé en direction de la grosse femme qui avait essayé de les tuer à coup de revolver. Ce dernier, s’il était encore en état de marche, devait normalement contenir encore quelques balles : si ces souvenirs étaient exacts, et il n’en était pas complètement sûr, elle n’avait tiré que deux fois en tout. Un couteau et un revolver : avec ça, il se sentirait déjà plus en sécurité, où qu’il aille ensuite. Restait le fait que les deux objets étaient restés au rez-de-chaussé, où la Guêpe devait vraisemblablement l’attendre. Mais ce n’était pas elle qu’il avait le plus peur de voir : même si il ne pouvait que trop bien les deviner, il aurait tout donné pour ne pas voir de ses propres yeux les dégâts qu’elle avait causé. Cependant il savait qu’il ne pouvait pas rester indéfiniment dans ce couloir. Près de lui, un extincteur était accroché au mur. Faute de mieux, il s’en saisit, pris une grande inspiration, et se mit à descendre lentement l’escalier.

20 Mai 2021, 13h24
Jour 0, heure -1h 00min 22s
Propriété de Bob Landders, état du Minnesota

Sa rencontre avec deux autres êtres humains sur sa propriété en cette belle matinée de Mai avait sérieusement miné le moral de Bob. Cependant, il était encore loin d’imaginer les surprises que cette journée calme et ensoleillée lui réservait, même si, en voyant cette immense insecte métallique qui stationnait juste devant sa maison, il commençait à se douter que les choses n’allaient pas se dérouler exactement comme il l’avait prévu. Il venait de sortir sur son porche, suivi de près par le dénommé Abdous. C’était la première fois qu’il voyait d’aussi près une de ces fameuses Heaven Wasps. Elle se tenait là, à quelque mètres de son perron, complètement immobile à l’exception de ses mandibules qui s’agitaient en cliquetant. Ses six yeux bioniques qui semblaient le fixer le mettait profondément mal à l’aise. Il tenta de faire un pas hors de l’appentis en tôle qui couvrait toute la longueur du porche. A ses pieds, Kennedy grognait à l’adresse de la Guêpe. Nixon reculait prudemment. Roosevelt semblait impassible, mais en jetant un regard au vieux chat gris, Bob constata que le matou avait ses griffes sorties. L’ambiance était tendue. Quoi que veuille cette chose, sa présence ici n’inspirait rien de bon. Le vieil agriculteur n’avait pas confiance en ces machines. De ce qu’il en voyait dans les médias, elle n’inspiraient que crainte et débats stériles. Il savait qu’elles n’étaient pas autorisées à tirer sur des civils, même pour se défendre, et il songea donc un instant à chasser l’importun à coup de Winchester. Mais il avait entendu dire que ces choses coûtaient dans les deux millions de dollars pièce, et il ne se sentait vraiment pas de devoir payer des dommages et intérêts maintenant. Bob soupira. Quelle sale journée ! D’abord, il avait dû recueillir deux quidams qui s’étaient perdus sur sa propriété. Évidemment, il avait fallu qu’il tombe sur deux idiots du village, particulièrement bavards de surcroît. Puis, alors qu’il pensait bêtement ne devoir se les coltiner qu’une demi-heure, il était tombé sur le répondeur dans chacun des dépanneurs de la région. Le rouquin, Eddy, avait même osé un commentaire particulièrement insolent sur son annuaire téléphonique de 1972, qu’il avait qualifié «d’un peu dépassé», tout ça parce qu’ils étaient tombés sur un cabinet de proctologie en voulant appeler un garagiste. Et après une heure à devoir parler de tout et de rien avec d’autres êtres humains, ce qu’il détestait particulièrement, voilà qu’une Guêpe géante en métal de six cent kilos venait de se poser sur son terrain. Au moment où il commença à se dire que les choses ne pouvaient pas être pires, il sentit une goutte s’écraser sur son crâne dégarni. Il constata alors que, tout absorbé qu’il était par la bestiole, il n’avait pas remarqué que la luminosité avait sérieusement baissée. De gros nuages gris amoncelaient lentement au-dessus de sa tête. Le déluge qu’il avait remarqué en direction du sud tout à l’heure avait été poussé par le vent en direction du nord au cours de l’heure précédente, et était maintenant arrivé au niveau du Minnesota. Sans quitter un seul instant la Guêpe des yeux, il recula tranquillement jusque sous l’appentis, où Abdous était resté planté, l’air nerveux. La voix d’Eddy, resté à l’intérieur, les fit presque sursauter.
« Eh, venez voir, vite ! Il se passe quelque chose à la télé ! »
Son ami s’exécuta, Bob le suivit au bout de quelques instants, non sans avoir jeté un dernier regard à la machine qui les fixait toujours sans bouger, insensible aux gouttes qui commençaient à s’écraser sur sa carapace métallique.
La porte d’entrée qui donnait sur le porche s’ouvrait directement sur le salon, à la décoration assez simple. Le vieux redneck n’avait jamais jugé très utile d’orner les murs en bois de la pièce, et s’était toujours contenté du drapeau américain qu’il avait cloué au-dessus du canapé rapiécé. On pouvait également citer, trônant fièrement au-dessus de la cheminée murée depuis longtemps, sa carabine Winchester de 1924, qui elle en revanche, même après toutes ces années, restait tout à fait fonctionnelle, forte d’un entretien irréprochable de la part de son propriétaire. En face du canapé était dressé sur une table basse un vieux téléviseur Panasonic devant lequel Eddy se dressait, la télécommande à la main, l’air consterné. Il pointai l’écran du doigt.
« Regardez ! » Tout trois se mirent à fixer l’écran. La chaîne info avait laissé place à la silhouette sombre d’un homme qui parlait d’une voix étonnamment grave. Ces paroles semblaient complètement surréalistes.
«... Laissez-moi vous parler de l’ère nouvelle dans la quelle nous entrons aujourd’hui. D’ici une heure, les machines que vous avez créé pour vous protéger, à qui vous avez lâchement confié vos vies, recevront l’ordre de passer à l’acte et vous exterminerons tous. Je ne veux ni rançon, ni quoi que ce soit d’autre. Il ne s’agit pas d’un ultimatum, mais d’un fait : l’extinction de votre race aura lieu dans une heure, et vous ne pourrez rien faire pour empêcher cela. Si je prends la peine de vous prévenir, c’est pour, dans mon immense générosité, donner une lueur d’espoir, offrir une alternative à ceux qui le méritent. » Abdous intervint soudain.
« Qu’est-ce que ça veut dire ?». Bob réfléchi un instant. Qui que soit cet homme, il ne faisait aucun doute qu’il n’avait plus toute sa tête. Il ne comprenais pas tout ce qu’il disait, mais à ses yeux, ça n’avait aucun sens. Il se lassa vite d’écouter cet illuminé. Il s’approcha à nouveau de la porte d’entré et jeta un coup d’ oeuil à la Guêpe. Elle n’avait pas bouger d’un pouce. Une fine bruine s’était mise à tomber, et de fines gouttes venaient s’écraser sur sa carapace, allaient s’insinuer dans les recoins de ses articulations en reflétant les quelques rayons du soleil qui filtraient péniblement à travers les nuages. Abdous s’approcha du vieil homme.
« On fait quoi, monsieur ?
-Ça dit quoi, à la télé ?
-Apparemment, il y a des Heaven Wasps qui stationnent un peu partout dans le pays et qui se rassemblent de manière bizarre. Le type qui est apparu dit qu’elles nous tueront tous dans une heure...
-Voyez-vous ça... il a ajouté autre chose ?
-Il a dit que si on voulait qu’elles nous épargne, il fallait qu’on tue des gens.
-Pardon ?
-Je crois qu’il veut inviter le pays à un massacre général... les américains qui auront tuer le plus de personnes seront mis sur une sort de liste... Tout ceux qui ne seront pas dessus dans une heure se feront abattre à bout portant par les Guêpes les plus proches. Ou immédiatement, si on essaye de s’enfuir.
-C’est des conneries !
-Vous pensez qu’il ment ?
-J’en suis sûr. Son histoire tient pas debout ! » Tout en parlant, Bob se mit à traverser le salon. En arrivant au niveau d’Eddy, il lui pris la télécommande des mains et éteignit l’écran.
« De une, les Etats-Unis, c’est trois cent trente millions de personnes, alors pour savoir qui a tuer qui a tuer qui a tuer qui et combien, bonne chance !» Il arriva au niveau de la cheminé, pris la Winchester, vérifia qu’elle était encore chargée.
« De deux, ces machins sont à un contre cent mille, alors pour exterminer tout un pays, pareil, bonne chance, même avec les gatlings qu’elles ont dans la caboche ! » Il s’interrompit un instant pour siffler Nixon. Le vieux boxer trottina jusqu’à lui en remuant la queue.
« De trois, je sais pas comment marchent ces choses, mais une chose est sûre, je pense pas qu’un seul taré isolé puisse simplement leur dire «Oh et puis merde, tiens, descendez tout le monde, comme ça se sera fait» en espérant qu’elles obéissent. A la télé, ils disaient qu’elles étaient contrôlées par une espèce d’ordinateur géant, quelque chose de ce genre... Enfin bref, son petit discours là, j’y crois pas une seule seconde !
-Alors pourquoi vous sortez votre carabine ?
-Juste au cas où si quelqu’un se pointe. Ça risque pas d’arriver par ici, vous êtes les premiers êtres humains que je croise depuis des semaines, mais on est jamais trop prudent.
-Mais vous venez de dire que vous y croyiez pas, à tout ça !
-Et je maintiens ! Mais si ce gus est passé à la télé, tu peux être sûr que ça va circuler sur internet, et dans un quart d’heure, tout le pays sera au courant. Et sur trois cent trente millions, t’es bien d’accord qui il y aura au moins la moitié pour prendre au sérieux les paroles de ce taré, et qui vont se mettre à tirer sur tout ce qui bouge. Alors, je sais pas toi, mais moi j’ai pas envie de me faire descendre par un badaud au front un peu bas qui voulais faire comme que le monsieur à la télé il avait dit, donc si quelqu’un s’approche de la maison pour nous faire la peau, j’annonce, je tire à vue. Chacun pour soi, non de Dieu !
-Et on fait quoi, pour la Guêpe ?
-Pour l’instant, elle bouge pas. Et si, admettons, sil se trouverait éventuellement sur un malentendu que ce malade ne bluffait pas, et qu’elle fait mine de bouger d’un pouce dans notre direction, ben qu’ils viennent pas me les réclamer chez Heaven Industries, leurs dommages et intérêts, sinon j’invoque la légitime défense et je leur colle un procès pour violation de propriété ! Et qu’ils viennent pas pleurer si j’ai fait un trou dans leur bestiole à deux millions de dollars !
-Ma foi, ça m’a l’air d’être un bon plan. Je peux aider en quelque chose ?
-Écoutes, ouais. Va donc à la cave me chercher une bière. Non, deux. Une heure, c’est long.»
Bob ne dit pas un mot de plus. Il sortit sur le porche et s’assit sur le rocking-chair, sa carabine sur les genoux, Nixon à côté de lui. La pluie se faisait de plus en plus forte, jouant une curieuse mélopée sur le toit en tôle. Une légère brise venait agiter le carillon qui pendait sous l’appentis. La Guêpe continuait de les fixer. Par la fenêtre, Eddy la regardait, de plus en plus nerveux. Abdous se dirigeait vers la cave, plongé dans ses pensées. En réalité, il avait un milliard d’objections à cette parodie de plan, mais il n’avait pas envie de contrarier le vieux redneck, pas tant qu’il avait sa carabine à la main. Kennedy continuait de grogner. Roosevelt avait rentré ses griffes et s’était endormi, roulé en boule sur le canapé.
Partir du principe que la machine lourdement armée de six cent kilos qui le fixait depuis dix minutes maintenant n’allait pas l’attaquer était un pari risqué, mais Bob Landders était plutôt confiant. Il basait ses conjectures sur une sorte de raisonnement par l’absurde : puisque la journée avait si mal commencé, elle ne pourrait pas être pire.
Il n’avait décidément jamais entendu parler de la loi de Murphy.

20 Mai 2021, 13h43
Jour 0, heure -00h 42min 21s
Chicago, état de l’Illinois

Sans perdre un instant, Jason retira sa lame des chairs de son adversaire et courra jusqu’au couvert le plus proche, à savoir un imposant semi-remorque arrêté en travers de la route. La vitre côté conducteur était ouverte, et il pouvait voir un bras couvert de sang pendouiller par l’ouverture. Le chauffeur avait dû recevoir une balle perdue, et le véhicule avait fini sa course dans une devanture. Abrité derrière la masse imposante du poids lourd, Jason prit un instant pour essuyer les vilaines tâches rouges qui souillaient ses couteaux, sans quitter du regard sa victime. Le jeune adolescent afro-américain qu’il venait de transpercer de part en part lui inspirerait presque une certaine pitié ; sitôt que la tuerie générale avait été lancée, toutes les armureries avaient vu leurs vitrines brisées à coup de parpaing, et un grand déstockage avait été improvisé ; ce jeune homme avait dû arriver trop tard, et s’était mis en tête de frapper au hasard armé seulement d’un couteau de cuisine ; il avait eu la malchance de tomber sur un homme qui le surpassait largement dans le maniement de ce genre d’instruments. Jason avait réagi instinctivement et en quelques mouvements bien placés, avait éliminé sans aucun problèmes son agresseur. C’était la troisième personne qu’il était obligé de tuer depuis qu’il était sorti de chez lui dix minutes auparavant. Cela le contrariait beaucoup : il tenait beaucoup à ces couteaux, et il s’en voudrait de les abîmer. Il regarda autour de lui ; les ghettos de Chicago s’étaient déjà transformés en un gigantesque champ de bataille. Des coups de feu et des cris se faisaient entendre un peu partout. Des cadavres gisaient sur les trottoirs, plusieurs véhicules étaient arrêtés au milieu des routes, accidentés ou abandonnés par leurs conducteurs. Certains commençaient doucement à flamber. En revanche, et contrairement à ce qu’il craignait, il n’avait aperçu aucune Guêpe. Il s’était arrêté de pleuvoir, et un grand soleil illuminai toute la scène. Avec les quelques gouttelettes qui persistaient, il était presque possible d’espérer apercevoir un arc-en-ciel. Jason reconnaissait cette rue ; il n’était plus très loin de son objectif. Il calcula qu’il lui restait environ une trentaine de mètres à vol d’oiseau à parcourir avant d’arriver au pied de l’immeuble où Black_Widow se terrait. Il ne connaissait cette trafiquante d’armes que d’assez loin, mais il savait qu’elle avait tout ce qu’il fallait pour survivre au milieu de ce chaos, et il présumait qu’il pouvait lui faire confiance. Ce n’est pas comme si il avait le choix. Mais trente mètres, c’était suffisant pour se faire abattre dix fois. Les gens tiraient à vue sur tout ce qui bougeait. Mais il n’avait pas le choix, il devait filer au plus vite. Au bout de la rue, il vit un petit groupe de jeunes gens armés. Apparemment, des bandes avaient déjà commencées à s’improviser. Il estima à une demi-seconde le temps qu’il leur faudrait pour le voir. Il ne leur laissa pas autant de temps. D’ un mouvement agile, il quitta le couvert du camion et se mit à courir à toute allure entre les cadavres répartis ça et là sur le bitume encore humide. Il entendit des cris, des coups de feu, des balles sifflèrent tout près de ses oreilles ; il avait été repéré. Puis soudain, un autre bruit, bien plus fort, vint couvrir tout les autres : un crissement de pneus. En jetant un oeuil, il vit une vieille Ford gris clair partiellement cabossée qui déboulait dans la rue en effectuant un large dérapage. Plusieurs coups furent tirés depuis la vitre ouverte, et Jason vit les hommes qui venaient d’essayer de le tuer tomber un à un, sans qu’aucun n’ait le temps de réagir. La voiture s’arrêta juste devant lui. Sur le siège conducteur, il vit une jeune femme noire, une casquette de base-ball vissée sur la tête, un Glock 22 dans une main, l’autre tenant le volant. Il la reconnu immédiatement.
« Black Widow ! Tu tombes bien !
-Jason ? Qu’est-ce que tu fous ici ?
-Je te cherchais.
-Ok, bon, tu m’expliqueras ça plus tard. Allez, restes pas planté là, montes ! »
Jason ne se fit pas prier. Il sauta sur la place du mort. Black_Widow démarra avant même qu’il ai complètement refermé la portière. La Ford grise se mit à filer dans les rues transformées en abattoirs.
« Pourquoi tu me cherchais ?
-Il me fallait des armes. Et une voiture.
-Pour aller où ?
-Le Canada me paraissait être un bon plan. Et toi ?
-Aucune idée, je pensais y réfléchir une fois sortie de la ville. Va pour le Canada. Mais il faudra qu’on trouve de l’essence d’ici là, ou qu’on change de véhicule.
-Avant de penser à ça, il faudrait qu’on sache ce qu’on fait par rapport aux Guêpes qui, apparemment, tuent tout ceux qui essayent de fuir les lieux de tueries, et qui doivent certainement cerner la ville...
-T’as pas une idée ? Jason ne répondit pas tout de suite. Il sortit un de ces couteaux, observa les reflets du soleil sur la lame.
-Ouais. On a qu’a dire ça. T’inquiètes pas, Widow, continues de tracer droit devant nous. Si quelqu’un ou quelque chose se met en travers de notre route, tonton Jason saura comment s’en occuper.» Il glissa son couteau dans sa manche droite. Il sourit. Pendant un quart de seconde, il avait cru qu’il y passerait. Mais apparemment, le vent était en train de tourner.

A suivre...
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