Le joueur de flûte

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Image de Été 2020

Inès découvrit la maison en septembre. C’était une demeure de pierre dorée, dans une belle campagne, sur un site occupé par les Hommes depuis toujours. Le lieu figurait d’ailleurs sur la Table de Peutinger et il n’était pas rare de dénicher dans les sillons des tessons de poterie et des pierres taillées. Cette année-là, l’été s’attardait. Le vent du sud desséchait la campagne, levait une poussière qui recouvrait tout et soufflait à l’âme une sorte de nostalgie, de langueur, mêlant les souvenirs d’été, les résurgences adolescentes de rentrée des classes et la crainte ancestrale de l’hiver qui s’avance. Je crois que la maison l’inquiéta. Devant le portillon mangé de rouille, je me souviens qu’elle serra fort ma main et se réfugia contre mon épaule.
J’avais réalisé une bonne affaire, mais le travail à venir était herculéen. L’ancien propriétaire avait laissé à l’abandon deux hectares de parc. C’était une jungle. L’espace qui séparait la maison de la rue était envahi par une dense forêt de bambous, rendus vigoureux par le terrain sableux et la présence d’une source d’eau. Nous marchâmes sur des tapis de feuilles sèches comme de la paille. Les hautes cannes, bercées par le vent, s’entrechoquaient, les feuillages bruissaient avec douceur. Inès n’avait pas souhaité visiter l’intérieur de la maison, elle avait eu envie d’en faire le tour avant, comme un animal méfiant qui découvre un territoire. Par un chemin pavé recouvert de lierre rampant, nous sommes passés sous les frondaisons d’un bosquet de hêtres et de chênes. Plus loin, des pins vénérables lançaient vers le ciel leurs troncs larges. Au sud de la maison, un espace dégagé, envahi d’herbes hautes, de chardons et d’orties, marquait l’emplacement d’un ancien potager. Des tomates achevaient de pourrir, piquées d’auréoles brunâtres. Je la conduisis jusqu’au fond du parc, vers une curiosité. Des dalles couvertes de lichens orangers et de mousses sèches cernaient les ruines arasées d’un ancien pavillon de chasse. Il n’en restait pas grand-chose, quelques murs, une entrée surmontée d’un linteau aux sculptures érodées. Un banc de granit avait été adossé à l’entrée, face à l’ouest, vers le couchant. On devinait au loin une chaîne de collines dont les formes estompées se brouillaient derrière les frémissements de l’air.
* *
Au bout de quelques mois, nous nous sommes plu dans ces murs. Nos enfants, Lili et Thom, s’étaient bien intégrés. Nous avions toujours vécu en ville. Disposer de tant d’espace nous avait déstabilisés, notre établissement avait nécessité beaucoup de travail, mais nous étions parvenus à modeler l’intérieur suivant nos aspirations. Quant au parc, nous avions décidé de reporter à plus tard son aménagement.
Inès était une artiste. Je l’avais rencontrée dans une galerie. Ses toiles m’avaient profondément ému, puis j’étais tombé amoureux. Inès pouvait ne rien produire pendant des mois. Elle se laissait imprégner par un lieu, par une silhouette, un visage, le temps nécessaire. Une sorte d’alchimie, je crois, faisait naître dans son esprit des formes, des teintes, les organisait suivant des méandres qui n’appartenaient qu’à elle. Au bout de cette lente maturation, elle peignait. Dans notre nouvelle demeure, elle disposait d’un atelier orienté sud-est, avec un balcon de fer forgé qui donnait sur la plaine. Le panorama s’étendait au-delà de la rivière jusqu’aux Alpes. Par temps clair, on pouvait apercevoir le Mont-Blanc, comme suspendu au-dessus de l’horizon. Nous l’appelions « notre Kilimandjaro ». Le jour où Lili s’est remise à peindre, je me suis dit « c’est gagné ». J’éprouvai un bonheur que je croyais partagé.
* *
Le pavillon en ruine devint à la fois le terrain de jeu des enfants et le lieu qui inspirait Lili. Leurs imaginaires respectifs s’en étaient emparés. L’endroit, plutôt dégagé, ensoleillé, était propice aux jeux et aux rêveries. La vue portait loin, et des champs alentour, à la belle saison, montaient le concert des élytres du peuple des grillons et des sauterelles. Le soir, pendant le souper qui nous réunissait, les enfants aimaient à raconter leurs aventures. Ils devaient tenir leur imagination débordante de leur maman, car j’en étais plutôt dépourvu. Ils avaient affublé leur aventure favorite d’un titre amusant, « Le banc qui souffle ». C’était assez poétique. C’était l’histoire d’un banc qui, si l’on tendait bien l’oreille, vous chantait des comptines et vous envoyait découvrir de menus trésors dans le parc. Il leur arrivait de joindre à leur récit des cailloux difformes, des racines tordues aux formes curieuses, des bouquets odorants, autant d’objets glanés au hasard qu’ils exposaient sur la table. Je voyais souvent Inès assise contre ce qu’il restait du mur d’entrée, elle regardait les enfants jouer, fermait les yeux, laissait le vent la caresser, posait sa joue contre la pierre chaude. Ce lieu rajoutait à sa beauté, j’ignorais si mon impression provenait de la lumière, de l’apaisement qu’elle y puisait ou de mon propre plaisir de la contempler assise sur ce banc avec nos enfants autour d’elle.
* *
Le tableau qu’elle créait marqua un changement de style dans sa peinture. Quand je lui fis remarquer, elle me concéda qu’en effet, la campagne qui nous environnait lui procurait des sensations, des émotions, qu’elle ne ressentait pas quand nous habitions en ville. Elle avait choisi un fond très sombre, un bleu de Prusse à peine éclairci, une couleur de crépuscule avancé. Elle m’expliqua que la lumière surgirait par petites applications claires et par contrastes. Effectivement, un sous-bois très obscur commença à s’esquisser, percé de touches vives qui pouvaient tout aussi bien être des flammes de lanternes entraperçues, que des lumières en provenance d’un village éloigné. Ces éclats discrets se reflétaient sur les feuillages, luisaient à peine sur la surface granitique de roches qui émergeaient des fougères et dont la disposition ne paraissait pas naturelle. Pour parfaire son œuvre, Inès passait au pavillon plus de temps qu’il n’en fallait à mon goût. Imitant leur maman, les enfants eux aussi ne s’arrachaient de l’endroit qu’à regret.
J’ai souvenir d’une fin d’après-midi, où, rentré plus tôt, j’avais traversé le parc pour les rejoindre dans leur repère. Tous trois avaient marqué comme un temps d’arrêt en me voyant surgir. J’en avais éprouvé une sorte de gêne, l’impression de ne pas être le bienvenu. Bien qu’ayant écarté l’idée, la mettant sur le compte du complexe du père fréquemment absent, l’impression revint à de nombreuses reprises. Le pavillon de chasse devint pour moi un lieu presque désagréable où je ne me sentais plus à ma place. Je me crus même plusieurs fois menacé, ce qui, de mon propre aveu, manquait de rationalité.
* *
Ce fut Inès qui clairement commença à manquer de rationalité. Il lui arriva de passer des nuits d’été au milieu des ruines. Elle ne les quittait qu’à l’aube naissante, épuisée, laissant derrière elle des coupelles de fruits auxquels elle n’avait pas touché, des brocs de boisson qu’elle ne recouvrait même pas, des lampions dont elle oubliait d’éteindre la flamme. La seconde année suivant notre arrivée fut marquée par une discorde familiale au sujet des vacances. Nous n’étions pas partis depuis le déménagement. Je proposai donc deux semaines au bord de la mer. Sous le prétexte de nos finances et de tout ce qu’il restait à faire dans le parc, Inès, qui avait toujours adoré la mer, s’opposa fermement au projet. Plus surprenant encore, les enfants se rangèrent de son côté. Leur fronde déterminée emporta l’affaire et nous restâmes chez nous pendant les vacances.
* *
Le même été, un matin, alors que je faisais notre marché sur la place du village, je me plaignis au fromager, m’indignant du fait que ma propre famille avait refusé de partir en vacances. C’est que la pilule passait mal. Une petite vieille toute fripée qui patientait à côté de moi leva les bras au ciel. « L’Armand, qu’elle me dit, c’est lui qui habitait la maison avant vous, il l’a jamais quittée cette maison. Un monsieur qui avait du bien pourtant. Après tout… ». Et elle me laissa là, comme si elle venait d’énoncer une évidence.
* *
La suite était d’une triste banalité. Inès et moi nous sommes éloignés l’un de l’autre. Un jour je suis parti. Elle est restée seule avec les enfants dans la maison et n’a jamais refait sa vie.
Je n’ai revu la maison qu’à l’occasion du mariage de ma fille. Ce fut une journée un peu triste.
Dans le salon, coincé entre une armoire et la cheminée, le tableau d’Inès trônait au mur. Je n’avais pas prêté attention aux détails quand je vivais encore ici. Au milieu des herbes hautes et des fougères, dans la pénombre, à peine éclairé par des lueurs sourdes, il me sembla deviner un personnage aux contours vagues, qui se fondait parfaitement dans la végétation. Peut-être tenait-il dans ses mains une sorte de branche, ou était-ce une flûte ?

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Anna Mindszenti · il y a
Un texte mystérieux à souhait jusqu'à sa fin, une histoire d'emprise bien menée, bravo!
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Liane Estel · il y a
Ce que vous évoquez dans ce texte est "le génie du lieu". Eh oui ! Il existe bel et bien. Le vôtre s'est emparé de Lili et de ses enfants... Votre description de cette emprise est excellente. Bravo.
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Woodlande Joseph · il y a
Tres beau texte. J'ai beaucoup aime, le texte est tres original , tres beau style
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Merci et bonne chance !!!

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Eric diokel Ngom · il y a
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Mireille Bosq · il y a
Le piège à bonheur de la maison enchantée...
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DEBA WANDJI · il y a
Très beau texte riche de mystère. Bravo, Franck!

J'adhère par ma voix et je vous invite à découvrir mon texte en course pour le prix jeunes auteurs https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/etoile-perdue-2
N'hésitez pas de laisser vos impressions en commentaires. Merci!

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Ombrage lafanelle · il y a
J'ai beaucoup apprécié découvrir votre nouvelle. C'est une histoire à la fois surnaturelle et réaliste. La maison a quelque chose de mysterieux qui retient. Comme votre histoire. Bravo !
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Boubacar Diallo · il y a
J'ai adoré vous lire. Votre texte est bien écrit.
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Je vous invite aussi à lire mon histoire https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/de-l-amour-au-trepas-une-mere-morte-1
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M. Iraje · il y a
Une manière habile de glisser dans le conte fantastique, entre magie et images oniriques.
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Lasana Diakhate · il y a
Un texte très riche..Bravo. J’ai bien aimé vos écrits et votre plume aussi..
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