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Le jimbé

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Michele alex

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C’est cette moisissure verte, là, dans la cour, qui l’avait décidé. Ouvrir son volet, apercevoir cette méduse gluante, porteuse d’innombrables pieds palmés et bouches suceuses...
C’est bien ça, oui, c’était cette moisissure au fond de la minable cour sans lumière, sans rien du tout d’ailleurs, même pas un rayon de soleil à midi, pas de vieux chat ébouriffé à dormir, ni même un ronronnement de radio-lessive.
Rien que cette moisissure.
Un de ces jours ça finira par lui monter sur le corps, ça l’étouffera dans son sommeil, ça lui tétera les chairs et ce sera trop tard !
Donc il la fuit, cette saloperie, et tout le reste en même temps : la Madeleine handicapée ahurie sur son fauteuil, l’opacité de la fenêtre qui donne nulle part, les voisins silencieux et feutrés qui ne le saluent plus, ces vociférations télévisées qu’il doit engloutir jusqu’à la nausée... Elle est tout à fait sourde maintenant sa bonne femme. Pour ainsi dire muette. Rivée devant la T.V., les doigts accaparés par son jeu d’aiguilles à tricoter. Retournée depuis longtemps en pays de momeries, benoîtement, sans faire de manière, comme à son habitude de toute la vie.
« J’y vais » a t-il dit à Madeleine, en fourrant son harmonica dans la poche. Alors oui, il y va, Auguste, comme chaque jour, depuis qu’il a échoué comme un malpropre dans la retraite.
Il pousse un peu le volet, charge son sac à dos, referme la porte sous le regard blanc de Madeleine qui s’en fout décidément pour toujours.

Bien sûr, il bruine dehors. Les immeubles dégoulinent gris d’une eau impudique, les passants se rentrent sous leurs parapluies comme des bernard- l’ermites en péril et biaisent pour éviter les flaques. Les bagnoles, elles, se chevauchent cul-bouche, lâchent leur pestilence au ras des landaus d’enfants que les mères poussent dans un corps à corps amoureux.
Le wagon du R.E.R. est déjà en trop plein de monde. Dans sa maigreur Auguste peut se faufiler, cogner des coudes, se glisser vers la fenêtre. Leur tourne franchement le dos. Il ne les a jamais dévisagés. Vus seulement, entr’aperçus, pendant toutes ces années occupées à perforer les tickets de métro à la station Réaumur. Sans rien d’autre dans sa vie souterraine que ce petit clic ! d’insecte dévoreur.
Il y retourne donc dans son antre, dans ce ventre chaud de femelle, affamé de ces tiédeurs visqueuses, de ces bouffées subites d’air métallique, de ce ressac de portes ouvertes-fermées, du cliquetis sourd des roues lécheuses de rail.
Comme il y nage à l’aise dans cette moiteur poissarde, dans cette foule puante qu’il maudit à chaque instant en la humant avec avidité : c’est sa chienne foule, sa garce, sa chose, son inséparable...
Nation. Dans un angle de couloir. Il s’y pose. Prend son temps. Dépose le petit dépliant, l’écuelle en métal, le kil de rouge. Il reconnaît le groupe des trois, guitares sur Flamenco. Pour l’instant ils ont les yeux sales, la mine laiteuse. Grattent quelques notes qui vont se fondre dans le brouhaha des pas martelant.
Auguste s’en méfie, se tient à distance de leurs points menaçants et de leurs grandes gueules. Les pourchasse en silence de sa haine de vieillard affaibli.
De sa poche il tire son harmonica et commence à exercer son souffle et ses lèvres. Quelques plaintes. Comme pour appeler au secours, pour leur faire tourner la tête, juste une seconde, peut-être enfin rencontrer un regard !
En transhumance, les piétons zombies ruminent leur vie et s’éloignent. Qu’importe ! Il se cale dans sa bulle musicienne, entonne son répertoire des paumés de la rue et d’ailleurs : Fréhel, Damia, Piaf, Mouloudji, Léo Ferré, Aznavour...Seul à s’écouter...
Ainsi le temps passe. Bien au chaud. Avec des ressacs de calme et des flux haletants. Parfois une main égarée pose une pièce et dit merci en s’enfuyant.
Là-bas, autour du Flamenco qui se déhanche, des voyeurs plongent des billets au creux des seins de la danseuse.
A treize heure fleurit une embellie : les trois métèques andalous ont levé le camp. La foule s’est amaigrie et bruit doucement des ailes. Il respire, avale son sandwich à dix francs, compte sa piteuse recette.
Et puis, quoi ? Ce grand diable de nègre, ce black, comme ils disent ici qui arrive avec nonchalance ! Ce grand diable en boubou qui s’installe, à deux pas de lui, Auguste, le joueur d’harmonica, décroche un long tambour de son dos en lui faisant un petit signe de la tête « Salut grand-père ! ».
Auguste s’étrangle, s’étouffe, s’asphyxie «  Non, ce n’est pas possible. Il n’a pas le droit. Ici c’est chez moi ! Qu’il foute le camp, qu’il foute le camp ce sale nègre !... Il va lui dire, oui il va lui dire ! »
Il se plante devant le boubou de couleur et bafouille : « Cette place est réservée. Va ailleurs. J’en veux pas de ton tambour, personne n’en veut, c’est de la musique de sauvage ! »
Etonné de son audace il retourne précipitamment sur son pliant.
Et là, doucement, comme quelque chose qui sortirait de lui, d’ici, d’ailleurs, une profonde résonance, feutrée, caressante. Le son s’opacifie, prend de l’ampleur, boum, boum, creuse l’air, l’enrobe, pénètre dans les corps, boum, boum.
Auguste ne respire plus. Il écoute. Boum, boum. Je vois des terres ocres, des marigots dans l’aube embrumée, de grands arbres tendus vers le ciel, des enfants nus dans le courant d’un fleuve, des femmes pilant le mil au soleil de leur case en pisé, des danseurs masqués évoquant l’esprit des moissons, boum, boum, boum !
Il se secoue. Non, il ne veut pas. Il faut résister. Mais le djembé continue. Boum, boum, je suis le griot du bonheur et de la joie, je suis le messager, l’initiateur, la voix des ancêtres, l’intermédiaire entre les hommes et l’au-delà. Je suis le cri du monde, sa brûlure, ses trombes d’eau et ses éclats de vent, la soif des déserts, la gerçure du sable, la famine et les larmes des morts. Je suis le baiser tendre sur la lèvre d’enfant, l’eau fraîche du partage et du pardon.
Alors lentement, plongé dans une torpeur magique, Auguste porte son harmonica à la bouche et lance un son vers le tambour. Comme une réponse.
Il s’enhardit, mêle des notes inconnues de lui, se lance dans des chevrotements, des bégaiements, de longues résonances arrachées d’un lointain qu’il ignorait.
Et soudain c’est autre chose, les deux sons s’appellent, se répondent s’entrecroisent, murmurent, roucoulent, jouent, s’aspirent, se lèchent, se fuient et se retrouvent, enflent, s’endiablent, s’engouffrent dans les longs couloirs hermétiques des taupes humaines.

Quant Auguste ouvre les yeux, à bout de souffle, une énorme foule en rire, les entoure, bat des mains, s’embrasse, trépigne, chante et danse autour d’eux. Eux, l’homme au jimbé et Auguste l’harmonica, assis côte à côte, frères musiciens d’une même planète...
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