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Le jeune homme à la poussette

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J'étais rentrée dans le local,
un entretien rapide,
mes papiers classés dans des chemises de couleurs, sortis pour l'occasion,
face à moi, mon interlocuteur fait rapidement une addition dans le coin d'une feuille blanche.
Puis nous passons dans le couloir qui sert de bureau.
Deux ordinateurs devant lesquels deux bénévoles visiblement peu habituées à l’outil informatique, rentrent les données de nos calculs, remplissent des cases.

Ça passe cette année encore,
pour l'été prochain certainement que je n'y aurai pas droit, mais jusqu'à la fin mars, je suis tranquille.

Je suis bénéficiaire des restos du cœur pour la deuxième année consécutive.

Avec le retour de la campagne hivernale, nous repassons à un réapprovisionnement hebdomadaire.
Cet été, (en réalité d'avril à novembre), je ne passais au local pour "faire mes courses" qu'une fois tous les quinze jours.
Ça collait parce que c'était la veille de récupérer les enfants, comme ça, les denrées un peu "limite" n'avaient pas à attendre une semaine au frigo.

Aujourd'hui j'ai repris les habitudes de l'hiver, on change non seulement de rythme mais aussi de jour et d'horaire.

Depuis plusieurs mois j'attends la fin de la distribution avant de m'y rendre.
J'évite ainsi la queue dans la salle d'attente tout en granit non chauffée, et comme cela tombe toujours pendant mes heures de travail, je ne perds pas trop de temps.
Il y a des inconvénients à cela,
dernière servie je n'ai pas toujours beaucoup le choix entre les raviolis et le cassoulet,
et les deux fois dans l'année où des produits d'hygiène sont distribués, il n'y a plus rien.
L'autre jour à défaut de shampoing, gel douche, savon, brosse à dent; j'ai eu une bouteille de liquide vaisselle, ça fait de long mois que je la fais au savon de Marseille.
Mais il y a aussi des avantages.
Quand j'arrive la dernière, les bénévoles n'ont plus à compter ce qui leur reste, n'ont plus la crainte de manquer, alors ils en rajoutent un peu, parce que sinon c'est renvoyé, surtout le frais, et là parfois, c'est l'orgie, c'est même trop,
et à mesure que la bénévole remplit mon sac, je calcule l'aménagement de mon petit congélateur,
j'imagine ce que je vais décongeler pour trouver la place à la nouvelle denrée.

Ce matin, quand je suis arrivée dans le couloir humide, il y avait un nouveau bénéficiaire, un que je n'avais jamais vu, un jeune, plus jeune que moi, pas encore trentenaire, bien mis, il avait le visage d'un enfant fier déchu.
C'est toujours étrange cette situation on se salue, mais pèse la honte, l'humiliation un peu, les regards sont tristes, il n'est pas aisé de rendre cette attente joyeuse, légère.
La porte s'ouvre, en sort un couple de jeunes, encore des nouveaux, en m’apercevant les bénévoles s'exclament :

" Ah la voilà! Prépare la nouvelle carte de madame Hugonnet "

Le jeune homme entre, ça se voit qu'il n'est pas habitué, j'éprouve de l'empathie pour lui, j'ai envie de lui dire
" vas-y, tu verras, ils mordent pas, ça va aller, tu t'y habitueras,on s'habitue à tout"
mais je me tais car je déteste cette habitude, cette routine,
" Ne t'habitue pas frangin "

Je n'ai pas honte mais me voilà embarquée dans un provisoire qui dure et je me débat au quotidien pour en sortir, pour transformer le point virgule en point final.

En quelques minutes c'est mon tour, je suis étonnée de la rapidité.
Le jeune-homme repart, ses quelques denrées rangées dans une poussette que je n'avais pas vu dans l'obscurité du couloir.
Il est touchant.

A l'intérieur, un bénévole me charrie :

" Maintenant que tu as changé ton pot d'échappement, on ne t'entends plus arriver, tu nous surprends!!"

Inventer cette surprise de ma venue est un peu surréaliste, je ne rate pas une distribution, je ne peux pas me le permettre, il le sait mais il aime la légèreté, l'insouciance, il s'applique à les faire vivre, on s'aime bien, on rigole.
Le tour est vite fait, il n'y a quasiment rien, nous sommes passés de trois litres de lait par personne à un litre, je n'ai plus neuf briques mais trois dans le sac, pas de petits pois ou de haricots verts, juste deux boites de cassoulet, un pot de confiture, un paquet de pâte, un paquet de thé en sachet, trois paquets de biscuits, neuf compotes car il n'y avait plus de frais pour moi, pas de jambon, ni de yaourts en tout genre comme à l'accoutumée,
mais quand même,
j'ai bénéficié du luxe extrême,
celui qui n'arrive que trois ou quatre fois dans l'année,
j'ai eu droit au POU-LET.
Le poulet qui se veut dominical et que j'arrange avec du beurre en pommade délicatement glissé entre la chair et la peau, je suis contente.

Le tour fini, je dis :

-"Eh bien cette semaine c'est un peu rêche"

-"Eh oui ça l'a été pour tout le monde et ça risque d'être le cas encore la semaine prochaine, enfin on verra".

La semaine prochaine, cela m'est égal, ce sera la semaine où je suis seule.
Je calcule déjà la consommation de lait de mes enfants et je me rassure,
en cumulant ma semaine seule et celle en leur compagnie, j'aurai suffisamment de lait pour eux.

A quoi cette frugalité est-elle due ?
à l'augmentation continue des bénéficiaires?
à des approvisionnements restreints?
Sûrement un peu des deux.
Je pense au jeune-homme,
"t'inquiète, il y aura des surprise dans ta poussette, surtout après Noël, ne t'en fais pas"

Il est triste de croiser de jeunes personnes dans ce couloir, mais leur situation peut encore s'améliorer,
je leur souhaite,
je me le souhaite;
mais les retraités, ça me tord le bide quand je les vois semaine après semaine venir chercher leur pitance; pour eux il n'y a guère d'espoir que cela s'arrange.

Voyant mon cabas trop vide, je décide d'aller faire des courses, de compléter avec ce qui me manque, de la farine, du sucre, du beurre, des œufs, de quoi préparer une brioche, des biscuits, du pain, de quoi agrémenter.
Arrivée au supermarché, dans l'entrée je croise des bénévoles de la banque alimentaire, ils me tendent un sac et sans réfléchir, je le prend, je le remplis d'un exemplaire de chacun de mes achats (à part pour le frais) et je me trouve dans cette étrange situation de bénéficiaire/donateur.

A la caisse, je fais un chèque, on me demande ma pièce d'identité, tandis que le caissier recopie mes données personnelles au dos du chèque, je me questionne intérieurement :

"Va-t-il passer?
Peut-être que j'appellerai ma conseillère pour la prévenir et que je me ferai faire une avance sur salaire pour éviter les frais de banque, oui je vais faire ça..."

Je calcule..
Je m'angoisse puis je me rassure.
Qui ne vit pas au dessus de ses moyens ?
même les départements, les régions, les états le font.,
je m'agace,
" Qu'on ne me fasse pas la morale!"

En repartant je souris, je dépose dans le caddy de la banque alimentaire le sac rempli et je souris de tout mon corps, en saluant les bénévoles.
Ils ignorent qu'une bénéficiaire des restos du cœur venant compléter ses "courses" avait, certainement par fierté, rempli un sac pour eux.
Tandis que moi, j'ignore si la semaine prochaine je ne découvrirai pas un bout de mes achats sur la table du local,
et peut-être verrai-je le jeune-homme à la poussette remplir son sac d'un de mes paquet de farine.
J'ai investi dans mon avenir proche,
solidaire, j'ai voulu me payer le luxe d'être solidaire.

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Ratiba Nasri · il y a
Un texte magnifiquement composé qui m’a bouleversée. De plus en plus de personnes dans le besoin. Des jeunes déjà embarqués dans un avenir gris, des retraités qui ont travaillés toute leurs vies et les autres, les oubliés de la vie.
A quand une prise do conscience générale, un beau geste de la part de ceux qui gagnent trop et qui pourraient changer le quotidien des plus démunis. Désolée d’avoir été longue, mais votre histoire m’a émue. Merci pour le partage. Au plaisir !

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MCH · il y a
Merci beaucoup pour ces mots d'encouragement et de révolte aussi. au plaisir d'échanger avec vous.
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Ratiba Nasri · il y a
Avec plaisir !
Une invitation à soutenir ma nouvelle 'Le tisseur de rêves' en finale du Grand Prix, si le cœur vous en dit !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-tisseur-de-reves-1
Merci d'avance.

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