Le jardin des voeux

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J'écris pour oublier la tristesse, car les larmes sont plus jolies quand elles ont la couleur de l'encre...

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Hugo, huit ans, court vers l'une des barrières qui barrent l'accès au jardin des Vœux, depuis que celui-ci a été fermé l'année dernière. Le garçon s'installe aussitôt à califourchon dessus pour mieux voir le vieux chêne, qui trône au milieu de ce qui fut autrefois le cœur vert du quartier Gauguin.
- Maman, maman, regarde ! Le chêne magique de Rose, il a encore repoussé ! Toutes ses fleurs aussi ! C'est trop bien !
Lisa, sa mère, qui est juste derrière lui, lui confirme d'un sourire qu'elle a bien vu ce dont il vient de parler. Comment d'ailleurs pourrait-elle ne pas avoir remarqué que ce matin encore, le vieux chêne du jardin des Vœux trône majestueusement à la place où il a toujours vécu, alors qu'hier encore, des bûcherons l'ont abattu pour la énième fois ?
- Dépêche-toi, sinon on va être en retard à l'école ! finit-elle par dire, afin de le faire accélérer.
- J'arrive, mais on repasse par ici ce soir : tu veux bien, dis ?
- Comme si tu allais me laisser le choix ! plaisante-t-elle.
Les deux se remettent en route vers l'école. En traversant, Hugo remarque la présence des bulldozers devant le portail en fer du jardin.
- Ils vont encore tout détruire ! déplore-t-il, en pointant son doigt vers les monstres d'acier.
- Je sais bien, lui répond sa mère. Il n'y a plus qu'à espérer que la magie de Rose protège encore le jardin aujourd'hui, conclut-elle en essayant de se faire rassurante.
Lisa ne voit pas quoi dire d'autre à son fils, car elle-même ne s'explique plus l'acharnement dont fait preuve le maire à vouloir encore à tout prix faire raser le jardin des Vœux, alors que tous les jours et depuis qu'on a essayé de le faire disparaître, ce magnifique parc est le théâtre d'un véritable miracle végétal.
Tout a commencé il y a un peu plus d'un an quand Rose, l'adorable vieille dame qui possédait le jardin des Vœux, est décédée. Si sa disparition a attristé bien des habitants des environs, le chagrin fut par contre beaucoup plus mesuré du côté de la mairie, où l'on n'a pas hésité longtemps avant de se porter acquéreur du terrain orphelin.
Très vite cependant, il s'est avéré que le jardin des Vœux coûtait beaucoup trop cher en entretien pour ce qu'il rapportait aux finances de la ville. Il se devait donc de mourir afin de céder son emplacement à un beaucoup plus lucratif centre commercial. Les manifestations qui furent organisées pour le sauver ne changèrent rien à son funeste destin et finalement, les engins mécaniques avaient fini par encercler l'espace vert pour procéder à son élimination.
Lisa se souvient du pincement au cœur qu'elle avait ressenti, en voyant le vieux chêne se faire abattre pour la première fois. Elle se rappelle aussi de sa stupeur, quand le lendemain matin, elle l'avait retrouvé se tenant fièrement debout, comme si rien de fâcheux pour lui ne s'était déroulé la veille. Depuis, la scène s'est répétée un nombre incalculable de fois et chaque jour, dans une indifférence quasiment générale désormais, les ouvriers de la mairie arrivent de bonne heure pour arracher les fleurs du jardin des Vœux et tronçonner son chêne, tout en sachant que dès le lendemain, il leur faudra recommencer leur besogne de zéro, car tout aura repoussé à l'identique.
- Je crois qu'il nous reste une dernière chance de sauver le jardin de Rose, déclare tout d'un coup Hugo, alors qu'ils s'approchent de l'école.
- Je t'écoute, lui glisse aussitôt Lisa.
- Il faudrait expliquer à tout le monde pourquoi le jardin des Vœux s'appelle comme ça ! enchaîne aussitôt le garçon. Si les autres connaissaient le secret de Rose, je suis sûr que ça sauverait son jardin ! termine-t-il, avant de courir rejoindre ses copains dans la cour.
Lisa est d'abord perplexe, mais finit par se dire qu'après tout, son fils a peut-être raison. Elle décide donc de rentrer chez elle pour rédiger un mail, qu'elle adressera à tous les journaux des environs.
Elle commence par y raconter sa belle histoire d'amour avec Paul, le père d'Hugo, et comment celle-ci s'est terminée brutalement, un soir de pluie, lors d'un banal accident de voiture. Ses phrases deviennent alors beaucoup plus abruptes pour décrire la douleur qui les a terrassés elle et son fils et comment un matin, pour fuir leur tristesse, elle s'est soudainement décidé à partir à l'autre bout du pays pour s'installer, un peu par hasard, dans une petite maison du quartier Gauguin.
Elle poursuit dans un style plus posé pour expliquer comment Rose est rentrée dans leur vie.

"Hugo avait été invité par l'un de ses nouveaux copains à un goûter d'anniversaire, qui devait se tenir au jardin des Vœux. En acceptant qu'il y aille, j'étais loin de me douter que Rose, la propriétaire des lieux, allait rendre le sourire à mon fils en lui offrant un cadeau inestimable. Ce soir-là pourtant, Hugo est rentré à la maison passablement excité. Il ne cessait de parler d'une vieille dame, qui lui avait promis de réaliser son vœu le plus cher s'il lui apportait une jolie fleur à planter au pied de son chêne.
Sur le moment, j'ai trouvé cela loufoque, mais pour la première fois depuis des mois, Hugo était heureux. J'ai donc accepté de passer la soirée à courir tous les fleuristes de la ville pour trouver « la » fleur parfaite, qui s'avéra être une campanule blanche, aux clochettes tout juste écloses.
Le lendemain matin, quand on est arrivés au jardin, Rose l'attendait déjà et n'a pas tari d'éloges sur notre trouvaille végétale. Elle a conseillé à Hugo d'aller planter sa campanule au plus près du vieux chêne et d'en profiter pour réfléchir au contenu de son souhait. Elle n'a cependant pas eu le temps de finir, car déjà, mon Hugo expliquait qu'il savait parfaitement ce qu'il désirait : entendre de nouveau le rire de son père !
C'est vrai que Paul avait un rire tout à fait spécial, mais à ce moment-là, en regardant mon fils courir gaiement vers ce vieil arbre, je redoutais juste la déception qu'il allait forcément ressentir en comprenant qu'aucun jardin au monde ne pourrait lui rendre son père. Comme si elle avait deviné mes craintes, Rose m'a alors rappelé quelques vérités...
- Vous devez me haïr de promettre ce qui semble impossible à votre garçon. C'est bien normal ! Avec le chagrin qui est le vôtre, vous ne pouvez tout simplement plus voir ni croire à toute la magie qui s'étale sous nos yeux. Pourtant, elle est là et je peux vous promettre que ce jardin n'a jamais usurpé son nom : j'en veux pour preuve ses fleurs, qui témoignent chacune d'un souhait qui s'est concrétisé !
Je n'ai pas eu le temps de répondre, car déjà Hugo revenait vers nous complètement euphorique, en secouant une petite boîte cylindrique noire.
- Maman, maman : c'est le rire de papa !
Effectivement, à chaque fois qu'il retournait son coffret, le rire si particulier de Paul retentissait bruyamment, comme s'il avait été juste à côté de nous. Rose m'a alors expliqué le secret de son jardin.
- Quand quelqu'un qu'on aime n'est plus, le chagrin nous fait trop souvent oublier qu'une partie de lui demeurera toujours avec nous : il faut juste trouver la force de se souvenir des moments merveilleux qu'on a partagé ensemble pour qu'ils continuent à se conjuguer au présent ! Hélas, c'est plus facile à dire qu'à faire et c'est pour cela que ce jardin existe : il grouille viscéralement de la vie de ceux qui sont partis trop tôt et chaque fois qu'on veut bien lui faire confiance, il nous rend un peu de ce père, de ce mari ou de cet être cher qu'on ne croise plus que dans ses hiers. Hugo a cru en lui et pour l'en remercier, celui-ci lui a rendu un petit peu de son papa.
J'ai mis du temps avant d'accepter que tout cela était vrai, mais maintenant, quand j'entends chaque matin le rire de Paul résonner dans la chambre d'Hugo, je sais que Rose avait raison de croire qu'on vit pour toujours dans le cœur de ceux qui nous aiment et si je vous écris aujourd'hui, c'est pour que tout le monde sache qui elle était et comprenne enfin que quoiqu'on lui fasse, son jardin résistera encore et encore, car il bouillonne de toute la vie que Rose y a semé."
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Vero. La Comete · il y a
Que c'est beau ! Ce conte dans lequel l'amour et la foi seront toujours plus fort que la désillusion et les basses considerations mercantiles.
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M. Iraje · il y a
Oups, j'ai failli passer à côté sans m'arrêter ...
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Marie Veil · il y a
Quelle belle histoire, chaleureuse, avec cette touche de magie. Toutes mes voix.
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Olivier Pélissier · il y a
Le jardins des voeux, le jardins des rêves, le jardin des lumières beaucoup d'idée à faire germer en y ajoutant seulement un peu de l'engrais de l'imagination. Texte touchant. Bonne chance pour la suite.
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Ombrage lafanelle · il y a
Une histoire forte de sens. Une phrase que je trouve particulièrement saisissante: on vit pour toujours dans le coeur de ceux qui nous aiment.
Tant que les coeurs battront, le souvenir restera.
C'est un très beau texte.

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Dolotarasse · il y a
Une belle histoire même si le fond est triste. Le jardin, là où tout renaît, revit. J'aime beaucoup l'idée du rire du père dans la boîte pour ne plus le perdre. C'est craquant.
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Camille Berry · il y a
Une bien jolie idée, ce jardin des vœux et une Rose qui a tout compris du chagrin, de la perte, de la vie... C'est touchant!
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Manuel Sartrault · il y a
Très belle histoire, débordante de poésie et de clins d'oeil philosophiques. J'aime !
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Alban Deroux · il y a
J'adore ce texte qui m'a touché !
Merci+++

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JAC B · il y a
Une idée intéressante que de faire renaître la vie dans le jardin des voeux, une forme d'éternité très touchante, bonne chance Anne.