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Gwen Demay

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Elle disait qu’il lui avait donné rendez-vous au parc. Qu’il lui demandait de tenir une rose à la main. Qu’il lui avait dit qu’il porterait son costume bleu foncé qui lui allait si bien. Elle lui avait répondu qu’elle enfilerait sa robe rouge en dentelle. La rose dans sa main serait rouge également.
Elle disait être allée au jardin, avec sa robe et sa rose aux pétales de velours et aux fines épines. Elle a dit avoir attendu plusieurs heures sous la chaleur cuisante, mais qu’il ne s’était jamais présenté. Dégoulinante de sueur, et la fleur dans sa main à moitié brûlée par le soleil, elle était rentrée chez elle, s’était allongée sur son lit toute habillée, et avait passé la nuit à pleurer.

Elle disait qu’elle l’avait rencontré sur Internet, et qu’ils avaient discuté ensemble pendant des mois entiers. Elle disait être tombée amoureuse comme jamais elle ne l’avait été ; il était attentif, compatissant, drôle. Elle aimait leurs conversations ; toute la journée, elle se remémorait leurs discussions de la veille, et attendait le soir avec impatience pour les poursuivre. Ils parlaient de tout ; cinéma, théâtre, voyage, un peu de leur travail, de leur famille, bref de tout ce qui faisait leur vie à chacun. Et peut-être de ce qui ferait leur vie à deux. Ils s’étaient trouvés des points communs ; ils aimaient tous les deux le jazz, et étaient d’accord pour dire que la tarte tatin était bien meilleure quand on la déguste avec de la crème fraiche qu’avec une boule de glace vanille. Plus les semaines passaient, et plus elle était impatiente de lui écrire. Elle disait que c’était pour cela qu’elle lui avait donné son numéro de téléphone, parce qu’elle ne supportait plus d’attendre aussi longtemps pour avoir de ses nouvelles. Bien sûr, elle ne lui avait pas dit. Elle avait prétexté un souci avec son réseau Wifi.

Elle disait que dès qu’elle lui eut donné son numéro, il l’avait appelée. Il lui avoua qu’il souhaitait lui parler depuis longtemps, mais qu’il n’avait pas eu le courage de lui demander, de peur de la brusquer. Il disait être ravi d’entendre sa voix qu’il trouvait absolument charmante. Elle disait que sa voix à lui était profonde et rassurante, juste comme elle les aimait. Elle disait qu’alors, leurs échanges devenaient de plus en plus nombreux, et même montaient en intensité. Elle disait qu’il lui avait avoué ses sentiments naissants pour elle. Elle en avait pleuré de joie. Enhardi, il lui avait alors donné rendez-vous. Et il lui avait fait faux bond. Elle disait qu’elle avait bien essayé de l’appeler, mais qu’elle ne faisait que tomber sur son répondeur. Elle n’a pas laissé de message. Qu’aurait-elle pu dire ? Elle avait toujours eu une sainte horreur des messages inutiles comme : « Oui c’est moi. T’es où ? Rappelle-moi. » A quoi cela pouvait-il bien servir ? Elle disait qu’il ne l’avait jamais rappelée, ni écrit. Il n’avait pas cherché à la joindre de quelque manière que ce soit.

Elle disait qu’elle était désemparée, qu’elle se sentait ridicule. Elle disait qu’elle s’était encore faite avoir, qu’elle était tombée sur un salaud, un de plus, et qu’elle en avait assez d’être aussi naïve. Comment pouvait-elle croire qu’un jour quelqu’un l’aimerait ? Elle ne s’aimait déjà pas elle-même. Et puis ce n’est pas comme si elle était jolie, elle était parfaitement quelconque. De taille moyenne, de poids moyen, les cheveux et les yeux bruns, qu’y avait-il de plus banal ?


Elle avait dit tout cela d’une traite, s’épanchant devant moi, impuissant face à ce torrent de larmes et de mascara. Même les yeux rougis et le nez coulant, elle demeurait absolument ravissante. Comment pouvait-elle ne pas voir à quel point elle était belle ? Maladroitement, je lui tendis un mouchoir ; elle le prit, et hoqueta un léger « Merci » entre deux sanglots. Je la regardais pleurer, complètement désarmé. J’aurais tellement voulu la prendre dans mes bras, l’embrasser doucement sur le front et lui dire que tout irait bien. J’aurais tellement voulu essuyer le coin de ses magnifiques yeux noisette, et balayer de mes pouces les traces de ses larmes, qui avaient creusé de noires saillies sur ses joues rosies. J’aurais voulu prendre sa tête dans mes mains, et faire renaître un mince sourire sur ses lèvres. J’aurais voulu avancer mon visage du sien, et l’embrasser...

Au lieu de cela, je restais assis sur ma chaise, accoudé à la table de la terrasse où nous nous étions installés, et contemplais le désolant spectacle du cœur brisé de mon amie. Je pensais à toutes ces choses que je souhaitais lui avouer ; plusieurs fois, ma bouche commençait à s’ouvrir, des mots s’y formaient mais aucun son ne sortait. J’aurais voulu lui dire que je l’aimais depuis toujours, depuis la première fois où je l’avais vue au lycée. J’aurais voulu lui dire qu’à chaque fois que je la voyais sortir avec un nouveau mec, plutôt beau gosse et bien musclé mais pas forcément très futé, je rentrais en dépression, à ne plus me nourrir, à ne plus en dormir des mois durant. J’aurais voulu lui dire que cela m’était arrivé exactement dix-sept fois. J’aurais voulu lui dire que j’avais accepté d’être son ami pour ne pas m’éloigner trop d’elle, et dans l’espoir qu’un jour elle me verrait comme un potentiel petit copain. Malheureusement, notre relation amicale se limitait à l’historique de ses déboires amoureux ; elle m’a confié toutes ses inclinaisons, ses doutes et ses peines. Je l’ai vue passer des bras d’un homme à un autre, sans jamais considérer les miens pour s’y réfugier. Je l’ai vue s’enthousiasmer à chaque nouvelle idylle, me vantant les innombrables qualités de son nouvel amant et tout le détail de son nouveau quotidien. Je l’ai vue s’effondrer à chaque mensonge, à chaque trahison. Et recommencer. J’aurais voulu lui dire qu’après chacune de nos conversations, je rentrais chez moi et je pleurais toute la nuit durant.

J’aurais voulu me confesser, et implorer son pardon. Je m’en voulais d’avoir été aussi lâche, et de lui avoir menti. D’avoir créé un faux profil sur le site de rencontres dont elle m’avait parlé et d’avoir entamé la conversation. Je m’en voulais aussi de ne m‘être jamais senti aussi heureux que depuis que nous discutions tous les jours. J’avais enfin une raison de rentrer chez moi le soir, je me précipitais sur l’ordinateur et attendais fébrilement qu’elle se connecte. Pour la première fois, nous discutions d’autre chose que de ses relations désastreuses, nous avons appris à nous connaître. J’ai découvert des aspects de sa personnalité qui m’ont fait l’aimer plus encore. J’aurais voulu lui confirmer que oui, j’aimais bien le jazz et la tarte tatin avec de la crème fraiche, et que tout ce que j’avais pu lui dire était la pure vérité.

Secrètement, j’espérais bien lui plaire ; je ne m’étais pas attendu à ce qu’elle me donne ainsi son numéro de téléphone. Je la connaissais suffisamment pour savoir qu’elle voulait aller plus loin. Je l’ai appelée de mon portable professionnel pour ne pas éveiller de soupçons. Au début, j’ai craint qu’elle ne reconnaisse ma voix ; j’ai un peu forcé le trait et ai pris un ton plus grave qu’à l’accoutumée, et elle n’y a vu que du feu.

Grisé par mon succès, je lui ai donné rendez-vous au parc. Sur l’instant cela me semblait une excellente idée : promenade à travers les parterres de fleurs, dégustation de glaces à l’italienne et discussions sur un banc au coucher du soleil. Et peut-être même notre premier baiser... Soudain, je me suis rappelé ma supercherie ; elle était persuadée que j’étais grand, brun et baraqué. Après tous les mensonges et les traîtrises dont elle avait fait l’objet ces dernières années, jamais elle ne me pardonnerait un tel subterfuge. Et je la perdrais pour toujours.

Après l’euphorie vint la panique. J’aurais voulu lui narrer tous ces jours d’angoisse à me torturer les méninges pour trouver une excuse plausible au ridicule de la situation. Ne trouvant aucune solution, et l’heure du rendez-vous approchant, j’ai enfilé mon costume bleu, le seul de ma garde-robe, et je me suis rendu au parc. Lui dire la vérité me semblait être la seule échappatoire : peut-être qu’en entendant mes explications, elle se montrerait indulgente... Les jambes flageolantes et la boule au ventre, je me suis avancé vers l’endroit prévu. En approchant, j’aperçus de loin sa silhouette drapée de sa robe rouge ; elle tenait sa rose entre ses deux mains jointes et regardait tout autour d’elle. Elle m’attendait. Ou plutôt elle l’attendait LUI, l’homme du site de rencontres. Je me suis arrêté net ; je ne respirais plus, mon cœur s’est gelé dans ma poitrine. Pendant de longues secondes, je suis resté là, tétanisé, sans lâcher ma belle du regard. Lorsqu’elle a commencé à tourner la tête dans ma direction, je me suis planqué derrière le bosquet le plus proche. À travers le feuillage, je l’ai observée pendant un long moment ; elle scrutait les moindres allées et venues, et plus les minutes passaient, plus je voyais son expression se renfrogner et son inquiétude la gagner. C’était plus que je ne pouvais supporter, et je me suis enfui à toutes jambes, laissant derrière moi tout espoir de bonheur.

J’aurais voulu lui dire à quel point j’étais désolé, et à quel point je me sentais honteux. Mais encore une fois, je sentais que le courage me ferait encore défaut. J’avais littéralement pris les jambes à mon cou, jamais je ne pourrais rattraper ça. C’était fini.

Mon amie se pencha sous la table pour récupérer son sac. Pensant qu’elle y cherchait son sixième mouchoir, je fus surpris de voir qu’elle avait sorti son téléphone et le colla à son oreille. « Tu as reçu un message ? » lui demandais-je. « Non, je l’appelle. Je veux une explication maintenant ! » Son chagrin avait fait place à la fureur, les traces de ses larmes avaient disparu et ses yeux semblaient lancer des éclairs. J’eus à peine le temps de murmurer « Oh non...»
Dans la poche de mon jean, mon portable professionnel se mit à sonner.

PRIX

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Utilisateur désactivé · il y a
Bonne structure du texte, bien équilibrée. Dommage pour les naissants futurs et déjà ex-amants ! Bonne chance à vous par contre. :-)
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Moniroje · il y a
J'espère que lorsqu'elle aura compris, entendant la sonnerie, hi hi...
qu'elle oubliera ses larmes pour le gronder, furieuse, puis rira
et se blottira dans ses bras... Oui, je sais, je suis fleur bleue.

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Raflay · il y a
La chute lui sera t'elle fatale... J'entends encore ces premières sonnerie... La suite ! A voté
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Lyne Fontana · il y a
Cyrano contemporain, en quelque sorte... Texte émouvant.
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Sophie Debieu · il y a
Un récit bien mené, agréable à lire, à découvrir... Finalement c'est elle qui le fera sortir de son silence..., merci pour cette lecture.
Je vous invite à découvrir "Choc", poème retenu pour l'été, si le coeur vous en dit
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/choc-2

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Eliza · il y a
Je me suis laissée embarquer dans l'histoire et j'ai beaucoup aimé. La fin est savoureuse !
Je dispose de 4 voix, elles sont à vous

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Pascal Depresle · il y a
Un sujet beaucoup traité, mais bien traité, et quand c'est bien fait, on adhère et on vote. Mes voix. Peut-être aimerez-vous "Dimanche" ou "Derrière l'écran".
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Noël Sem · il y a
J'ai bien aimé le style, d'abord le elle, puis le je en écho. Je vote.
Et je vous invite à consacrer quelques minutes pour découvrir https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/papy-rolling-stones

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Zouzou · il y a
...la suite au prochain numéro ? Mon vote
Si vous aimez ' à la ravigote ' et ' ' ' 'dans la Grèce antique '

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Artvic · il y a
Elle disait... On est copie conforme, on est fait pour vivre ensemble...
Merci pour ce moment de lecture qui nous renvoie en arrière à nous faire réfléchir.
Amicalement, bonne continuation et bonne chance pour la suite.

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