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LE JARDIN DE GERICAULT

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Maximus Leo

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En sueur, je m’éveillais. Donc j’avais rêvé. Je soupirais, couvrant le silence d’une nuit qui s’écoulait immobile. M’asseyant dans mon lit, j’allumais, à tâtons, une cigarette puis me levais pour goûter au frais de la terrasse.
Tanger s’étirait dans son sommeil tout au long de la mer.
Etait-ce un rêve? Triste ou soulagé? Je ne savais plus. Mon songe m’intriguait, je ne pouvais m’en défaire : je me souvenais me trouver dans un musée admirant les œuvres de Géricault et, comme je m’arrêtai devant le portrait d’un esclave noir, je crûs voir un jardin apparaître en filigrane aux formes indicibles et douces. La même vision se précisa devant la représentation d’un cheval en pleine ruade. Mais c’est face au « soldat prussien » que je fus réellement abasourdi: au fur et à mesure que je tentais de pénétrer son expression ambiguë, elle se dérobait devant un jardin colonial dont je ne voyais que les arbres et les bassins. Il ne semblait pas peint mais plutôt vivant et immobile, là, devant moi. Comme s’il avait inspiré quelques peintres, comme si l’encadrement finement doré du tableau était celui d’une fenêtre. Il m’obsédait. Etais-je l’artiste?
J’écoutais le chuchotement des personnes qui contemplaient autour de moi mais toute leur admiration n’allait qu’au soldat prussien. Je n’osais relever les yeux vers la toile, je gardais le regard courant sur la plinthe. Puis, brusquement, je fixai derechef cette douce apparition; le bruit des branches entra alors dans mon âme avec le fracas d’une cavalerie au galop. J’étais anéanti sous un éclat de lumière d’une intensité inouïe; le soleil avait fait son apparition.
Mon rêve s’interrompait ainsi.
Longtemps, je restai accoudé à la balustrade de la terrasse, songeur. L’aube crème allait bientôt dévoiler Tanger. Quel était le lieu de mon songe? Ce décor m’était familier, je savais m’y être souvent rendu: ces hauts palmiers ondulant, ces oiseaux exotiques, ces fleurs mauves et blanches, ce petit pont de bois surplombant un bassin où les nénuphars lentement valsaient... et surtout ses couleurs; des tons inoubliables d’amour et de lumière. En le décrivant mentalement, je revis la belle inconnue qui venait, vers midi, s'asseoir à la terrasse du bar Faro, place de France en plein cœur de Tanger. Elle restait une heure ou deux sirotant un café ou allumant une cigarette. Elle me fascinait.
Finalement ce rêve me laissait sceptique; je ne comprenais pas ce que cette mystérieuse inconnue venait faire dans les toiles de Géricault.

Lorsque je la croisai, le lendemain, au bar Faro, mon sourire, dépassant mes propres intentions, s’esquissa presque contre ma volonté. Et à mon plus grand étonnement, ma belle inconnue répondit largement en un sourire qui fit écho au mien. J’étais sidéré. Maladroitement, je vidai mon verre, me levai et parti sans me retourner. Toute la journée son visage me revint en mémoire; surtout ses yeux, ce regard mordoré, précieuse alliance entre le brun et l’or qui fit tout le génie de certaines peintures romantiques dont celles de... Géricault ! C’était incroyable, j’avais découvert son secret: elle avait dans le regard, la palette de Géricault. Il suffisait d’y tremper le pinceau de ma folie pour dessiner ce merveilleux jardin. A mon insu, en un rêve, cette association s’était faite dans mon esprit. Souriant, je me souvins d’une boutade d’Oscar Wilde : « la nature imite l’art ». Quelle provocation ! Et quelle vérité aussi ! En effet, seul un artiste et son œuvre pouvaient appréhender un si beau jardin et livrer le regard de cette belle inconnue.
Mes amis durent, ce jour-là, me trouver très taciturne. Je fus, en effet, peu loquace, tout entier plongé dans la délectation de ma révélation.
Nos échanges de sourires s’intensifièrent jusqu’au jour où je parvins à rassembler assez de flammes pour balbutier quelques mots, incohérents sans doute.
Laurence était française et travaillait pour une société marocaine de négoce international. Elle avait décroché d’importants contrats d’exclusivité sous toute l’Afrique du nord. Au gré de notre conversation, elle me chanta « Summer time » au creux de l’oreille et me récita un poème qu’elle avait composé à l’âge de dix ans. Elle ôta ses lunettes de soleil, fidèle miroir de son âme, réfléchissant le côté brûlant de sa personne.

Nous nous retrouvâmes dans la soirée. Une fraîcheur toute vespérale, sans doute venue de l’atlantique, avait fait son entrée dans la ville rendant l’air un peu moins moite. Laurence avait accepté de me suivre au seul fumoir de kif de la région où l’on tolérait les femmes. Il se trouvait à Ras-el Ihud, près de Tanger. Il nous fallut traverser des ruelles étroites et bruyantes. Nous marchâmes longtemps, parlant peu. Laurence s’asseyait pour reprendre son souffle. Je l’observais. Oserai-je lui confier mon rêve?
Enfin nous abordâmes l’entrée du fumoir, je frappais comme convenu sur la porte de bois dont le soleil avait depuis longtemps rongé les derniers soupçons de chaux. Il se fit quelques bruits sourds, puis celui plus clinquant d’une serrure que l’on tire ; Hassan apparu dans l’entrebâillement de la porte. Me reconnaissant, il y alla d’un large sourire et nous invita avec mille civilités à entrer. Une fois la porte refermée avec moult précautions, Hassan nous remit à chacun une natte de cordes tressées, un coussin, une pipe et un peu de la précieuse substance. Dans sa main, je glissais un large pourboire. Il me remercia puis il ouvrit une porte basse dissimulée derrière une tenture berbère en nous faisant signe de passer.
Le fumoir était en sous-sol. Laurence et moi descendîmes les marches d’un escalier qui dégringolait, abrupt, vers une grande salle. Il s’agissait d’un bain turc désaffecté. L’odeur âcre du haschich était à peine diluée par les effluves intermittentes d’encens. Hormis quelques bougies, l’endroit était d’une apaisante obscurité. Pourtant nos yeux, en s’accommodant, s’ouvraient sur la beauté ancestrale du lieu. Je devinais de précieux motifs de mosaïque murale ainsi que des colonnades et des voûtes d’inspiration byzantine. Sur la droite, un groupe s’était resserré autour d’un jeune homme qui jouait du sitar. Ils s’étaient tous assis en tailleur autour du musicien et semblaient boire l’apaisant breuvage de notes qui s’échappaient de son instrument.
Nous installâmes nos nattes un peu plus loin, à même le sol cimenté. Je disposais une bougie près de l’endroit où Laurence poserait sa tête tout à l’heure, afin de revoir le jardin dans son regard. Nous nous allongeâmes tous deux presque de concret, inspirant le kif qui s’échappait de nos pipes.
Comme toujours, l’effet fut immédiat. Nos esprits se mirent à virevolter. Nous étions mille mots dont le sens devenait soudain limpide. Chaque note de sitar, source d’une révélation infinie, emplissait nos corps d’un incommensurable bien-être. La forme des mosaïques, autour de nous, commençait une danse imperceptible. Chaque bougie allumée dispensait un soleil de générosité et de lumière. Le temps étirait à l’extrême le moindre geste, la moindre parole si bien que ma bouche semblait mettre une éternité à énoncer les phrases les plus simples. Pourtant dans mon esprit les idées se chevauchaient avec intensité, comme ces papillons au vol éphémères. Mes monologues étaient au moins aussi incohérents que ceux de Laurence. D’elle, je crûs comprendre qu’elle eut voulu se donner entière à l’amour d’un homme mais n’osait violer les préceptes moralistes de son éducation. Son discours était si confus et mon esprit tellement pris par cette brume de kif que je ne sais plus si elle a émis de telles idées. J’en ai l’intuition.
Imperceptiblement, notre voyage se fit intérieur. Laurence me regardait mais elle était déjà loin, si loin… Peut-être hantait-elle inconsciemment ce mystérieux jardin. Ses yeux brillaient comme un soleil de midi. J’étais rivé à ses prunelles. Je me plongeais en elle avec délice pensant explorer le tréfonds de son âme. Ce n’était que mes propres désirs que je déchiffrais dans les fabuleuses répliques du théâtre de son regard.
Après avoir beaucoup parlé, fumé et écouté, ma tête s’alourdit. Je la posais sur le coussin et fermais les yeux, non sans avoir regardé Laurence, déjà assoupie, une dernière fois. Je m’endormais, bercé par la douce mélodie du sitar.
A mon réveil, le groupe au sitar s’en était allé mais d’autres avaient pris place. Je me tournais, la bougie s’était éteinte et Laurence avait disparu, emportant sa natte et son coussin. Je me soulevais un peu et découvris sur le sol cimenté, à l’endroit où elle était tout à l’heure, une inscription tracée par elle avec un bâton de rouge à lèvre: « LES HOMMES AIMENT TOUJOURS UN PEU TROP COURT ».
Peu après, je devais quitter Tanger.

Aujourd’hui un peu plus de quarante années ont passé et je crois que je ne reverrai plus jamais Tanger. Pourtant, j’ai des nouvelles de cette ville par mon ami, le peintre irlandais Lee O’Neil qui s’y est installé définitivement. Il m’invite dans sa bravoure toute singulière à passer quelques vacances à ses côtés, mais je suis trop fatigué. Chaque jour, mon miroir me rappelle que le temps, implacable, s’est abattu sur moi avec acharnement. Mes cheveux ont blanchi tout en se raréfiant. De profondes rides strient mon visage et donnent plus de relief à ma bouche et mon nez devenus énormes. Mes yeux, jadis vifs et lumineux, semblent à présent s’être éteints pour faire place à de larges cernes gonflées surmontées de paupières tombantes, fin prêtes à se clore définitivement. La peau de mon cou dégouline du col de ma chemise pourtant agrafée à tout rompre. Mes mains tremblent si fort que j’en pleure de honte.

En écrivant ces lignes, j’ai oublié le regard de Laurence et cet épique jardin s’est effacé. Je ne sais d’ailleurs, dans quelle mesure il a existé. Je sais seulement qu’un matin de novembre, il a traversé mes songes et ma vie.



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Rémi Cerdan · il y a
M. Maximus, j'aime beaucoup ce que vous faites. Je lis peu souvent mais j'aime beaucoup le format de la nouvelle et je me dis qu'un jour il faudra que j'essaie moi aussi de prendre la plume ...
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Maximus Leo · il y a
Monsieur Cerdan, votre commentaire me touche. Je n'aurai certainement pas la prétention de vous conseiller dans vos projets mais je laisserai Morrissey le faire pour moi en vous citant un extrait de la magnifique chanson "cemetry gate" des Smiths : If you must write prose and poems
The words you use should be your own
Don't plagiarise or take "on loans"
There's always someone, somewhere
With a big nose, who knows
And who trips you up and laughs
When you fall

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Rémi Cerdan · il y a
Merci pour cette réponse qui m'oblige vraiment.
Hélas je ne pratique pas la langue anglaise mais je pense au regard de la sensibilité qui orne votre œuvre que cette chanson doit être aussi belle que le fameux poème de Z. De Fhoux, Les Yeux de Delphine.
Bien à vous.

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