Le Jandoki

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Prologue
Logisticien pour une association humanitaire opérant en Côte d’Ivoire, je sillonne le pays et plus particulièrement les zones reculées oubliées du pouvoir central afin de recenser les besoins dans le domaine éducatif.
Il y a trois ans, pendant la saison sèche, je roulais sur une piste de latérite traversant le bourg de Niakaramandougou en direction de Ferkessédougou. Peu après la sortie de Niakaramandougou, j’aperçus sur le bord de la route un petit groupe de femmes en train de se lamenter. Je m’arrêtais et m’approchais pour découvrir un garçon d’environ douze ou treize ans allongé sur le dos, à demi-conscient et frissonnant violemment. La mère m’expliqua que son fils venait d’être piqué par une guêpe. Moi-même terrassé dans le passé par accident semblable, je compris immédiatement qu’il s’agissait d’un choc anaphylactique, un accident allergique d’une extrême gravité et mortel en l’absence de traitement rapide et spécifique. Je savais donc quoi faire. Je m’empressais de prendre dans ma voiture l’antidote qui est l’adrénaline, un médicament en seringue prêt à l’emploi et dont je ne me sépare jamais. J’injectais le produit dans la cuisse de la victime. Au bout d’une quinzaine de minutes, l’enfant, bien qu’encore faible, allait nettement mieux avec une conscience redevenue normale. Je l’installais sur la banquette arrière de mon 4x4 Toyota en compagnie de sa mère et les ramenais chez eux à Niakaramandougou.
Au village, le bouche-à-oreille ne tarda pas à produire son effet et la nouvelle d’un enfant du village sauvé par un toubab blanc fut connue de tous. Me voilà déclaré toubab, malgré mes dénégations ! Peu de temps après, une jeune fille vint m’informer de l’invitation à une fête organisée en mon honneur le soir même par le chef Soumkalo Keïta.

Invité du chef
À peine la nuit tombée, on vint me chercher pour me conduire chez le chef. Soumkalo Keïta était un homme de grande taille, assez âgé, peut-être soixante ou soixante-dix ans. Trois larges entailles partant du coin de la bouche et se terminant en éventail à hauteur des oreilles marquaient son visage. Il portait une ample tunique bleue brodée par-dessus un boubou vert. D’une main, il tenait un petit fouet qui faisait office de chasse-mouches.
Il me reçut en compagnie du père de Tounkara qui me serra longuement les mains en signe de remerciement. J’eus d’abord les honneurs sur la place du village d’un spectacle folklorique fait de danses traditionnelles. Après le spectacle, je fus convié en compagnie d’une dizaine de personnes à dîner dans la maison du chef, plutôt un palais.
Nous prîmes place dans la salle de réception. Le chef s’installa sur une épaisse peau de lion dont il restait la tête, la queue et les pattes. Il nous convia à faire de même sur des peaux disposées de part et d’autre, formant un demi-cercle.

Le repas et l’arrivée du griot
Un discret signe de tête du chef fit venir deux servantes qui déposèrent un gigantesque plat rond en bois dégageant un agréable fumet. Le chef prit de sa main droite une poignée de nourriture dans le plat commun et proclama :
- Aon bi doumini ké, barika, bism illahi  !
Par ce geste, il invitait ses convives à en faire autant. Le service sans fioritures se résumait à un unique plat, un classique du pays, un soubara-lafri. Réservée aux grandes occasions, cette spécialité se compose de viande de mouton, de riz, d’aubergines, de gombos et de piments. Ce plat tient son nom du soubara, épice à l’odeur forte fabriquée avec les graines de néré.
Pendant le repas, j’eus le loisir d’examiner la pièce où nous étions. La salle de réception était vaste, avec des murs en pisé décorés de motifs géométriques bleus, blancs et verts. Le mur de gauche était creusé d’une dizaine de niches abritant des fétiches et des masques rituels visiblement très anciens. Sur le mur de droite, un renfoncement équipé d’étagères abritait une centaine de livres. Le mur du fond était nu, mais un détail y attira plus particulièrement mon attention : disposé contre le mur, on voyait un cheval en bois peint en jaune et fixé sur des roulettes. À ses côtés, un escabeau qui lui arrivait à hauteur de dos. La sculpture réalisée avec un extrême souci du détail surprenait, car elle était disproportionnée. Les jambes, à l’évidence trop courtes, dénotaient du corps, lui de taille normale. Le cheval qui portait une selle vernissée et garnie de fer sur le devant d’une facture classique semblait prêt à être monté.
Je dus brider mon impatience avant de poser les questions qui me taraudaient l’esprit. Néanmoins, je ne manquais pas de faire honneur au plat. Quel délice, cela faisait des lustres que je n’avais pas dégusté de soubara-lafri aussi savoureux. D’autant plus qu’il était arrosé de tchapalo, une bière de mil finement pétillante au léger goût piquant.
Le chef attendit que chaque convive fût rassasié, puis se rinça les doigts dans une calebasse qu’il fit passer ensuite de convive à convive. Après cela, il émit un rot sonore suivi d’un « hamdou illahi ». Puis, d’un petit mouvement avec le manche de son fouet, signal de la fin du repas, il appela les servantes qui débarrassèrent avant de déposer devant nous des tasses de café touba, un breuvage légèrement amer et délicieusement parfumé.
Keïta prit le temps de déguster quelques gorgées de café, puis entama alors la discussion avec moi, curieux de l’actualité politique française. Après avoir essayé de satisfaire au mieux la curiosité de mon hôte, j’osai demander :
— Chef Keïta, puis-je me permettre de vous demander que fait un cheval à roulettes dans votre salon de réception ? Pourquoi ses jambes sont-elles si courtes ? Serait-ce le jouet d’un de vos fils ?
Le chef répondit à mes questions :
— Cher M. Sémias, ce cheval qui semble t’intriguer tant n’est nullement un jouet ! Dénommé Jandoki, ce porteur de faama, roi comme on dit chez nous, constitue un témoin important de l’histoire du Malinké, transmis par Keïta IV, mon arrière-grand-oncle, lui-même descendant de l’illustre Soundiata Keïta, le fondateur du grand empire du Mali.
Keïta reprit une gorgée de touba et s’exclama alors :
— Qui donc mieux que Washambi, mon maître de la parole, pour raconter une histoire ?
Il faut vous dire qu’en Afrique, le maître de la parole ou griot est une mémoire vivante. Les Malinkés, comme les autres peuples d’Afrique, sont des peuples de tradition orale, méconnaissant l’écriture. Leur mémoire, qui ne pouvait s’appuyer sur l’écrit, reposait sur les griots.
Washambi arriva quelques instants plus tard. Après les salutations d’usage, Keïta l’invita à prendre place. Le griot s’installa en tailleur face aux convives. Il sirota une petite tasse de touba puis sortit de sa sacoche du tabac et une longue pipe blanche qu’il alluma. Keïta attendit la fin de ce cérémonial avant d’expliquer à Washambi le motif de cette invitation à se joindre à nous.
Le griot prit le temps de tirer sur sa pipe et de regarder quelques volutes de fumée s’évanouir dans leur envol vers le plafond avant de répondre :
— Chef Keïta, ce sera un plaisir et un honneur pour moi de raconter à notre invité la saga du Jandoki.
Voilà donc l’histoire du Jandoki telle que je la tiens du griot Washambi.

Le cheval de Keïta III
Cette histoire commence vers la fin du XIVe siècle par une rencontre des Malinkés avec les marchands arabes arrivés les premiers dans cette région de l’Ouest africain, bien avant les Européens. Ceci, sous le règne du roi M’Bongo II descendant du prestigieux Soundiata Keïta. Les Arabes étaient venus à cheval d’Afrique du Nord après une traversée du Sahara.
Donc, pour la première fois, des Noirs voyaient des Blancs et des chevaux. L’allure fière des commerçants arabes sur leurs chevaux avait fortement impressionné M’Bongo II. Dès lors, ce dernier jugea autrement plus digne de son royal statut d’inspecter son territoire à dos de cheval plutôt que dans le palanquin à sept porteurs, comme le voulait le protocole malinké en vigueur à cette époque. Même un sac rempli de poudre d’or n’y changea rien. Aucun marchand arabe ne voulut céder sa monture au souverain malinké.
Un évènement imprévu et heureux allait donner la possibilité à M’Bongo II d’obtenir satisfaction. Un commerçant arabe récemment arrivé, un dénommé Mokhtar, tomba follement amoureux de la belle Nianga’bo, l’unique fille de M’Bongo. Un coup de foudre devant cette jeune fille élancée et gracieuse à l’allure de reine ! Le prétendant proposa en dot des soieries délicates, des parfums rares, de l’encens précieux, et différents articles de luxe provenant de sa lointaine Arabie. M’Bongo refusa net. Il exigeait de Mokhtar, pour dot de sa fille chérie, une seule chose : son cheval ! Habituellement, selon la coutume, pour marier une princesse en Malinké, il fallait dix-sept vaches, trente et une chèvres, vingt-trois sacs de mil, un service complet de calebasses, et trois boubous. Là, uniquement un cheval, c’est vous dire ! Par amour et un peu à regret, Mokhtar accepta de céder sa monture. En échange de la princesse Nianga’bo, le futur beau-père reçut donc un bel étalon arabe à la robe alezane.
Après quelque temps, M’Bongo II, devenu bon cavalier, prit l’habitude pour les visites officielles d’emprunter son étalon. Lorsque le roi se déplaçait ainsi, sa suite courait derrière lui, sauf le Premier ministre qui, parce qu’il tenait une énorme ombrelle toute décorée, devait se tenir à sa hauteur et clamer haut et fort : « Voilà le faama qui arrive ! Faites place ! Le faama arrive ! », afin que ses sujets se prosternent à son arrivée.
L’usage d’un cheval, devenu privilège royal à la cour des Malinkés, se perpétua donc de souverain en souverain, et fut transmis à la dynastie des Keïta qui remplaça les M’Bongo, au terme d’une sanglante guerre de succession. Dans ces contrées, le cheval était une denrée rare et très recherchée, car comme l’homme et d’autres mammifères, les chevaux, victimes de la mouche tsé-tsé, ne vivaient pas vieux. Il fallait régulièrement remplacer les chevaux. Sous le règne de Keïta III, il ne restait qu’un unique cheval dans l’écurie royale. Ce dernier, laissé un bref instant sans surveillance, s’échappa. Il s’égara dans la savane et fut dévoré par une bande de guépards. On ne retrouva que ses os blanchis par le soleil. Ce fut une mauvaise nouvelle pour Keïta III.
Il envoya le responsable du mobilier royal « banqueter avec les crocodiles » — expression typiquement malinké signifiant une condamnation à mort. On exécutait le condamné en le jetant dans un marigot habité de crocodiles et réservé exclusivement à cet usage. Keïta décréta qu’il était hors de question pour lui de revenir à l’archaïque système du palanquin à sept porteurs lors de ses déplacements. Pour une raison dont les griots ne se souvinrent pas, aucun cheval n’était disponible dans la région à ce moment, même pas une mule ou un âne.
Les marchands arabes proposèrent un de leurs dromadaires, vantant les qualités du vaisseau du désert, comme ils se plaisaient à appeler leur monture. Mais la silhouette difforme de l’animal, cette bosse molle et flasque penchée sur le côté, pleine d’on ne sait quoi, ces genoux cagneux, cette bouche baveuse, cette odeur nauséabonde, ce regard hautain et dédaigneux, cette nonchalance masquant un caractère irascible, et pire encore, cet horrible blatèrement, déplurent fortement au roi. Keïta rejeta fermement l’offre.
Keïta convoqua alors en urgence un conseil des ministres restreint.

Réunion interministérielle de crise
Le conseil eut lieu sous l’arbre à palabres, un vénérable et majestueux tamarinier. Keïta se tenait assis dans son trône et les ministres à plat ventre en demi-cercle autour de lui. Le premier d’entre eux, qui avait le privilège de rester debout, remuait doucement l’éventail en plumes d’autruche pour rafraîchir son royal maître. Le griot de service mémorisait les entretiens.
L’ordre du jour de cette réunion exceptionnelle du conseil comportait un unique point, en dioula : « Soo! Sissan ! » – c’est-à-dire : « Un cheval ! Et vite ! » En clair, il fallait procurer au souverain un nouveau moyen de transport digne de lui, et rapidement. Keïta avait au préalable sévèrement mis en garde ses ministres : un faama malinké ne pouvait demeurer ainsi démuni de porteur, et inutile de songer revenir au palanquin. Il en allait de l’honneur du royaume et de tous les Malinkés en général.
Une fois l’ordre du jour déclamé par le griot, le roi selon le protocole quittait le conseil et laissait les ministres débattre. Un rapport oral lui serait fait à l’issue de la réunion par le griot porte-parole.
Des heures et des heures de discussion furent nécessaires au conseil pour parvenir à la conclusion qu’il serait plus judicieux de soumettre ce problème délicat à une commission d’experts. Les ministres s’attachèrent alors à la composition de la commission, ce qui nécessita encore d’interminables palabres bruyantes. Pour commencer, ils désignèrent parmi leur groupe un président et un vice-président, chacun détenant plusieurs centaines d’heures de commission à son actif. Ces derniers nommèrent à leur tour les ministres qu’ils jugèrent compétents. Finalement, pour éviter de froisser ceux qui n’avaient pas été désignés, tous furent membres de droit de la commission. Au total, il n’y avait pas de différence entre le conseil et la commission. Pensant néanmoins avoir réalisé une avancée significative dans la résolution du problème qui leur était soumis, les ministres remirent au lendemain le vrai début des travaux.
Dès la première réunion, le président, grand ratiocineur, se perdit dans le labyrinthe de ses pensées. Il fut sauvé par son vice-président qui postula qu’il fallait, pour résoudre un problème complexe, le décomposer en problèmes plus simples. Il proposa donc d’établir des sous-commissions composées de spécialistes reconnus, chacune devant traiter un aspect particulier de la question.
On était tard dans la nuit, et Keïta qui s’impatientait convoqua le président. Le souverain demanda derechef quand arriverait son cheval. Le président, pris de court, bafouilla :
« Moi, président du bureau de la commission, j’ai proposé, pour solutionner la problématique, la création des sous-commissions adéquates afin de lui trouver une solution idoine ».
Voilà le résultat lorsque le doigt de la bêtise s’introduit dans le mécanisme du bon sens, pensa Keïta dans un premier temps. Puis une rage froide l’envahit et, au grand étonnement du président, Keïta lui signifia son invitation à « banqueter avec les crocodiles » dans les plus brefs délais.

Enfin un nouveau cheval à la cour malinké
Déçu et découragé par l’échec des commissions, Keïta III décida dès lors de ne plus sortir de son palais, et termina son règne reclus. Son Premier ministre, très dévoué, proposa de prendre la place du cheval disparu et de porter son roi sur son dos pendant les déplacements officiels. Keïta III refusa. Beaucoup trop de charges pour son ministre : repousser les mouches et rafraîchir son souverain avec l’éventail dans le palais et, à l’extérieur, le protéger du soleil avec l’ombrelle blanche et annoncer son arrivée par le rituel : « Voilà le faama qui arrive ! Faites place ! Le faama arrive ! » Des fonctions incompatibles avec le portage d’un faama. Les descendants de Keïta III durent reprendre contre leur volonté le palanquin à sept porteurs qu’on sortit d’une remise.
Sous le règne de son fils, le quatrième du nom, le problème trouva enfin une solution grâce à Nd’Alva-Rachida, une jeune artiste de talent, habitante du village de Bégbessou en pays yohouré. Les artisans de Bégbessou fabriquaient des masques à l’expressivité troublante comme un miroir renvoyant aux mystères de l’humanité. Leurs œuvres étaient recherchées jusque dans le lointain pays des Ashantis.
Délaissant les objets cérémoniels et autres articles d’ameublement, Nd’Alva-Rachida sculptait hippopotames, lions, rhinocéros, éléphants et autres animaux sauvages. Ses œuvres se distinguaient par un souci du détail et un réalisme poussé. La célébrité de l’artiste tenait également à sa beauté peu commune dans la région : élancée, mince, la peau claire, les traits fins avec des yeux verts semblables à deux émeraudes, et des dents de porcelaine qui lui donnaient un sourire irrésistible. Elle tenait ces traits de son père, un négociant arabe installé dans le pays et mort peu après la naissance de sa fille. Comme tout le monde, Nd’Alva-Rachida connaissait l’histoire du cheval de Keïta III. Un matin, elle se réveilla avec deux idées brillantes : tout d’abord, fabriquer un cheval en bois grandeur nature, et surtout, véritable éclair de génie, le fixer sur des roulettes. Au terme d’un labeur acharné, elle disposait d’une splendide reproduction de cheval. La finesse d’exécution de son travail et son souci du réalisme, allant jusqu’à lui incruster des yeux en nacre et lui greffer une crinière en poils de chèvre, conféraient à sa création un aspect plus vrai que nature.
Contente et même fière de son œuvre, elle présenta son cheval à roulettes à Keïta IV. Ce dernier adopta sur-le-champ ce cheval réalisé avec tellement de soins qu’on aurait pu le confondre avec un vrai cheval. Il fit placer dessus une belle selle vernissée renforcée de fer sur le devant, et s’éloigna de quelques pas pour observer le résultat, visiblement agréablement surpris.
Ensuite, aidé par son Premier ministre, il grimpa sur le cheval puis ordonna à ses ministres de le tirer quelques instants. Il s’y trouva parfaitement à son aise, mieux même que sur un vrai cheval. Enthousiasmé, il déclara qu’enfin le vœu de son père, devenu le sien, se voyait exaucé : enfin un porteur de faama digne d’un souverain malinké ! Un cheval disponible en permanence, insensible aux blessures, ne trébuchant jamais, et nul besoin de le bouchonner, de l’étriller, de le baigner, et encore moins de le nourrir. En remerciement, Keïta offrit une bourse pleine de cauris, une véritable fortune, à Nd’Alva-Rachida. Stimulée par l’accueil reçu par son invention, cette dernière eut un peu plus tard une troisième idée ingénieuse. Elle conçut un escabeau permettant de grimper sur la monture sans effort, et retourna au palais avec sa dernière invention. Nd’Alva-Rachida n’avait à aucun moment envisagé la suite des évènements, conséquence de son initiative artistique.
En remerciement de l’inestimable service qu’elle lui avait rendu, Keïta ne trouva pas mieux que de nommer la jeune artiste Première ministre. Elle reçut le jour même les insignes de sa fonction et ses outils de travail : l’éventail en plumes d’autruche et la grande ombrelle blanche. Pour la première fois dans l’histoire du royaume malinké, une femme, une étrangère, accédait à ce poste important. Quant au prédécesseur de Nd’Alva-Rachida, il fut envoyé « banqueter avec les crocodiles » pour son absence criante d’imagination. Le cheval fut surnommé malicieusement par la population Jandoki, c’est-à-dire « faux cheval » en dioula. Le Jandoki fut régulièrement monté par Keïta IV, puis transmis à ses successeurs : Keïta V dit « Keïta le Grand » et Keïta VI. Lorsqu’ils sortaient de leur résidence, ces derniers étaient juchés sur ce cheval à roulettes, tiré par les ministres.
Quant à la Première ministre, ses fonctions officielles restèrent inchangées. À l’intérieur de la résidence royale, Nd’Alva-Rachida éventait son souverain, éloignait moustiques et mouches, et veillait à remplir et présenter le gobelet royal afin de n’oublier jamais qui était son maître. À l’extérieur, elle tenait l’ombrelle blanche pour le protéger du soleil, et annonçait haut et fort : « Voilà le faama qui arrive ! Faites place ! Le faama arrive ! »
Après une gorgée de touba, Washambi reprit son récit pour nous apprendre le rôle joué par le Jandoki dans l’histoire du royaume malinké et de la dynastie Keïta.

Accident du Jandoki
Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, sous le règne de Keïta V, dit Keïta le Grand, le Jandoki fut victime, si l’on peut dire, d’un très grave accident domestique.
Keïta V présentait la particularité physique d’être un nain. Si l’on en croyait les griots, le sobriquet « Keïta le Grand » lui serait venu du fait que, complexé par sa petite taille, pour se grandir, il mettait des sandales à semelles très épaisses. Au moyen de cet artifice, il paraissait un peu plus grand qu’en réalité, d’où son appellation de Keïta le Grand, qui devint son nom officiel. Certains Malinkés, irrévérencieux, préféraient – dans le privé, bien sûr – l’appeler « Keïta le Gros », car un ventre très pléthorique alourdissait sa silhouette et l’handicapait fortement. Avec le temps, ses jambes s’étaient arquées, et il marchait en se dandinant. Des inconscients se permettaient même de surnommer leur souverain d’un outrageant « Keïta le Gnome ». Devenu roi, il hérita du cheval en bois de son père. Le jour de l’avènement, croyant sans doute faire une innocente plaisanterie, Cissé Maméda, le responsable du garde-meuble royal, s’abstint de présenter au nouveau souverain l’escabeau prévu pour lui faciliter l’installation sur le Jandoki.
Désavantagé par sa taille et son poids, Keïta le Grand éprouvait des difficultés pour grimper sur le fameux cheval. Il avait exprimé à moult reprises en Conseil des ministres sa lassitude et son exaspération à devoir se livrer à des acrobaties avant chaque sortie officielle. Keïta le Grand présentait une propension marquée aux sautes d’humeur. Un jour, irrité plus qu’à son habitude par sa verticalité contrariée et son embonpoint, il commit l’irréparable. Il alla chercher une solide hache transmise par ses aïeux, et dont la provenance s’était perdue dans les brumes du temps. Par quatre coups secs et précis, il raccourcit les jambes du cheval en bois pour le ramener à une hauteur compatible avec sa morphologie et son honneur. Keïta le Grand parut apaisé quelque temps, mais trouvait cependant son Jandoki moins seyant qu’avant l’opération. Au moins, son cheval ne le regardait plus de haut, et il pouvait monter dessus avec davantage d’aisance.
Quatre ou cinq lunes après avoir mutilé son porteur de faama, il apprit par hasard la plaisanterie faite à ses dépens par son chef du mobilier royal. Fou de rage et fâché d’avoir dû couper les jambes de son Jandoki devenu mal proportionné, il prit deux décisions importantes. D’abord, il fit réduire les dimensions de l’escabeau devenu évidemment trop haut par rapport au cheval. La seconde décision fut, conformément au droit pénal en vigueur dans le royaume, de le condamner à « banqueter avec les crocodiles ». Cissé réussit à plaider sa cause et demanda qu’on lui applique le même traitement qu’au Jandoki. Répondant à son vœu, on raccourcit le responsable du mobilier en lui coupant jambes et bras, et ce, avec la même hache.
Keïta le Grand transmit le cheval à son fils, le sixième de la dynastie, qui lui n’était pas un nabot. Sous le règne de Keïta VI, durant la première moitié du XIXe siècle, le Jandoki vécut cette fois – si ce terme peut être employé pour un objet inanimé – une aventure singulière, puisqu’il participa à une bataille.

Un cheval en bois s’en va au combat
Keïta VI était un roi de taille normale, mais tenait du fondateur de la dynastie, Keïta Ier, un caractère arrogant et belliqueux. La petite taille du cheval l’obligeait, pour ne pas toucher le sol, à maintenir relevés ses pieds chaussés des larges sandales rouges. Malgré l’inconfort de cette position, il décida, par fierté et entêtement, de continuer à monter le Jandoki. Il ne voulait pas rejeter une tradition établie par son arrière-grand-père Keïta III, pour lequel il éprouvait une admiration sans bornes. Il sortait donc juché sur le cheval en bois comme ses ancêtres, tracté par ses ministres. Le premier d’entre eux, selon le protocole, courait à ses côtés en tenant le grand parasol blanc déployé au-dessus de son souverain.
Un jour, Keïta VI décida de mener campagne militaire contre le royaume voisin du Baoulé. D’après des griots malinkés, l’origine du conflit tiendrait du motif suivant : l’insuffisance de respect témoignée ostensiblement par Bamikélélé, le roi des Baoulés, à l’encontre de l’ambassadeur malinké. Cela aurait constitué dans l’esprit de Keïta un casus belli. Les griots du camp adverse avancèrent une autre explication : la volonté du Malinké de s’emparer des richesses de son voisin, notamment des mines d’argent découvertes récemment à la frontière des deux royaumes.
Le jour de la bataille, le roi guerrier portait par-dessus sa tunique une carapace faite de cuir doublé de plaques de fer. Il avait gardé le chapeau royal conique avec sa plume d’autruche et ses larges sandales rouges. Pour sa protection personnelle, il comptait avant tout sur ses gris-gris de défense. Pour la combativité, il se reposait sur ses amulettes, celles conçues spécialement pour lui par le ministre des Fétiches. Il prit pour seule arme sa hache. Pour la circonstance, le Jandoki fut peint en jaune, couleur martiale en Malinké. Ainsi équipé, le roi enfourcha son Jandoki. À califourchon, jambes pendantes, la grande hache au côté, la main sur le pommeau de la selle et l’œil farouche, regardant fixement l’horizon, il donna l’ordre du départ. Il partit ainsi au combat tracté par ses ministres et flanqué du premier d’entre eux, qui tenait d’une main une massue, et de l’autre son ombrelle. Sur le chemin, il vérifia à plusieurs reprises que ses amulettes et gris-gris pendaient bien à son cou.
La bataille débuta sous de bons augures, et les Malinkés semblaient près de l’emporter lorsqu’un incident orienta le cours des évènements en faveur des Baoulés. D’après Washambi, un masihirci ennemi aurait jeté un sort à Keïta VI. La perfidie d’un terrain caillouteux combinée avec des roues du cheval sous-dimensionnées fit que le porteur de faama roulait difficilement. Le roi se voyait secoué de toutes parts. La coiffe royale lui glissait sur les yeux et l’empêchait de voir quoi que ce soit. Il lutta cependant vaillamment, donnant, guidé par la voix du Premier ministre, des coups de hache de droite et de gauche pour écarter les ennemis. Il avait par accident décapité le ministre des Fétiches, celui de la Faune sauvage, et coupé le bras du Premier ministre, faisant choir la grande ombrelle blanche.
Les ministres, à la vue des leurs à terre, mutilés ou pire, la tête séparée du corps, prirent peur. Ils cessèrent de tracter le Jandoki, levèrent leurs boubous au-dessus des genoux et prirent leurs jambes à leur cou. Keïta VI essaya alors de faire avancer le cheval avec ses jambes. Le cheval fut bientôt immobilisé par les guerriers baoulés qui jetèrent Keïta VI à terre et l’achevèrent à coups de sagaie.
C’est ainsi qu’un cheval à roulettes, le Jandoki, participa à une bataille qui vit la fin de Keïta VI et de son règne. Les Dioulas s’en retournèrent chez eux, tirant le cheval jaune sur lequel ils avaient placé le cadavre de leur souverain, après l’avoir enroulé dans le tapis de selle. Keïta VI ne laissait pas de descendants mâles aptes à lui succéder. En application d’une très vieille loi malinkée, enfouie dans la mémoire du griot et opportunément exhumée pour la circonstance, les filles furent proprement écartées de la succession.
Son jeune neveu Tounkara Cissé, seul représentant de sexe mâle en âge de lui succéder, fut désigné roi sous la dénomination Keïta VII. Il reçut le fouet à triple lanière, la coiffe et les sandalettes rouges, symboles de souveraineté. Pour inaugurer son règne, le nouveau souverain condamna à mort les ministres qui avaient déserté lâchement le champ de bataille. Soucieux de marquer son accession au pouvoir par une action d’éclat, le tout nouveau faama innova dans « les arts de tuer » malinkés. Il imagina « l’îlot de la nudité ». Les ministres furent, sur décision de Keïta VII, laissés sans eau ni nourriture sur un petit îlot au milieu d’une rivière. Dans un premier temps, une bouffée d’espérance envahit leur cœur. Dans un second temps, ce fut une angoisse extrême. Le lieu était fréquenté par les crocodiles. Sur l’îlot, chaque condamné se retrouvait nu face à lui-même, et sa véritable personnalité se révélait. La parole n’avait plus aucune valeur en ce lieu, seuls les actes soutenus par la volonté comptaient. Chacun tenait son destin entre ses mains : soit nager jusqu’à la rive s’il en avait le courage, et s’il y parvenait, être amnistié, soit se laisser mourir sur l’îlot. Ainsi, grâce à un cheval en bois, une dynastie naquit dans le royaume malinké, et la panoplie des « arts de tuer » malinkés s’enrichit.
Voilà pourquoi Keïta VII hérita de son oncle le Jandoki, ce curieux cheval en bois sur roulettes : le corps aussi grand qu’un vrai cheval, mais affublé de jambes trop courtes et peint en jaune. Quelque temps après cet évènement malheureux au cours duquel son ancêtre périt, Keïta eut l’opportunité d’acquérir plusieurs chevaux en chair et en os. Le Jandoki, souvenir d’un épisode glorieux de l’histoire des Malinkés, acheva son service actif sous Keïta VII, mais fut transmis d’une génération à l’autre pour se retrouver actuellement chez le chef Soumkalo Keïta, dernier descendant du fameux Soundiata Keïta.
Washambi s’installa plus confortablement, ralluma sa pipe, puis déclara :
Ainsi finit la saga du Jandoki cher M. Sémias. Maintenant tu sais pourquoi le Jandoki, un cheval en bois à roulettes et jaune se trouve dans de palais.


Le soir même, je couchais sur le papier cette extraordinaire histoire. Le lendemain, je reprenais la route. Au préalable, je pris la précaution de rendre visite à Tounkara afin de lui remettre ma seconde et dernière seringue d’adrénaline en demandant à sa mère d’en prendre soin.
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