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Le hamburger de Noël

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Pascal Gos

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FINALISTE
Sélection Public

Ce 24 décembre, boulevard Haussmann, Lucien Paulin profitait de son temps libre pour flâner le long des devantures des grands magasins qui, en cette période de fêtes, rivalisaient de beauté. En cette fin d’après-midi, il s’était arrêté près de la vitrine des fées qui, toutes plus jolies les unes que les autres, tournaient, comme portées par le vent. Leurs robes scintillantes brillaient sous les projecteurs savamment orientés, lançant mille éclats vers les enfants montés sur des estrades, les yeux écarquillés criant dès qu’ils apercevaient les mouvements des automates. Il aimait par-dessus tout observer le regard des bambins et écouter leurs rires, repensant avec une certaine nostalgie à ses deux enfants qu’il accompagnait ici-même les dimanches matin déserts. Mais ce jour-là, comme beaucoup, à quelques heures du réveillon, il rêvait au merveilleux repas qui l’attendait.

Lucien, un homme de cinquante ans, petit et plutôt maigre, avec des cheveux clairsemés, montrait des pommettes rouges et saillantes, incrustées de couperose déformant vilainement son visage. Des lunettes rondes, dont les verres à doubles foyers étaient fixés sur des montures de fer blanc, grossissaient des yeux intensément bleus. Ils étaient soulignés par des poches fripées qui lui rendaient le visage beaucoup plus vieux qu’il ne paraissait. Certains pensaient qu’il buvait.

Durant trente années, il s’était voué corps et âme à son entreprise de gravure, mais les activités répétées sur ses machines lui avaient sérieusement dégradé la vision. Son échoppe, ouverte sur la rue de Lappe, non loin de la place de la Bastille, souffrait d’un manque de modernité. Il ciselait à la main les étiquettes, les porte-noms, les plaques professionnelles et funéraires ; tout ce que l’on pouvait lui demander, il l’exécutait. Toute tâche, quelle qu’elle soit, ne lui posait aucune difficulté. Il était de ces ouvriers qui travaillent à l’ancienne : point de sculpture au « rayon laser » ni de site Internet pour ses commandes. Mais sa vue baissait inexorablement, rendant pénible et délicate la pratique de ce métier qui réclame le coup d’œil d’expert. Quand ses deux enfants quittèrent la maison pour voler de leurs propres ailes, sans relâche, il continua à marquer, inscrire, imprimer et buriner. Mais son rendement diminua et la qualité de ses ouvrages aussi. Il entendit dire de lui :
— Lucien ? Oh là là ! C’est plus ce que c’était ! Il ne taille plus droit et puis, ses délais s’allongent anormalement.
Sa petite affaire, d’année en année, de mois en mois, de jour en jour, perdait ses clients, jusqu’au jour où il dut mettre en vente son échoppe et ses machines pour une bouchée de pain. Sa femme, le voyant ainsi sans travail, ne le supportait plus.
— Tu n’es plus bon à rien ! Tu n’es qu’un bon à rien ! lui radotait-elle.
De reproches en critiques, elle finit par le quitter. Les loyers et les factures eurent raison de lui et le jetèrent sur le pavé.
— Mon pauvre Lulu ! T’as l’air malin ! se répétait-il quand, sous quelques cartons, il se couchait à l’abri d’une porte cochère.
Bien souvent réveillé par les coups de balai de la concierge, il partait pour une nouvelle journée à subsister. Il apprit à demander l’aumône.

On ne peut imaginer à quel point cela est difficile de faire la manche. Au début, Lucien tendait la main sans considérer les passants. La honte le torturait. Leur regard oblique lui était insupportable. Cependant, une faim douloureuse le tenaillait. Son estomac, à peine rempli d’une soupe fade prise la veille à l’Armée du Salut, devenait l’unique objet de sa pensée, lui rappelant à chaque instant sa présence. Debout, adossé au coin de l’entrée du magasin, tremblant de froid, il espérait leur pitié, leur charitable humanité. Désormais, il cherchait leurs yeux. Mais c’était eux qui fuyaient les siens, feignant de ne pas le voir.
— Une pièce s’il vous plaît, j’ai faim ! réclamait-il, présentant parfois un gobelet.
Toujours, il restait droit, montrant ses paumes comme s’il prônait quelques dieux indifférents. Il remerciait même ceux qui le croisaient, étrangers à ses frissons, ses tremblements et ses engelures. Petit à petit, ses habits s’étaient usés. Il était revêtu d’un manteau de laine trouvé dans une poubelle. Une aubaine par ce froid ! Bien trop grand pour lui, il s’en accommodait bien, les manches longues recouvrant ses mains bleuies par les frimas.
— À vos bons cœurs m’sieurs dames ! implorait-il à la porte des boutiques.
Il guettait les entrées et sorties de ces milliers de clients gavés et repus. Il ne réclamait qu’une pièce pour subsister. Il attendait la bonne âme. Il espérait le Bon Dieu.
Ce jour-là, un miracle survint. Il trouva un billet dans son gobelet : pas un petit, non ! Un gros !
— Cent balles ! Nom d’un chien, même au magasin je n’en touchais pas des comme ça !

Ce soir-là donc, Lucien admirait les sourires des enfants et écoutait les gloussements de joie. Il longea les vitrines, heureux de les voir, mais surtout de savoir qu’il allait manger mieux que depuis très longtemps. Il hésita. Irait-il dans un restaurant français ou choisirait-il un typique indien ou maghrébin ?
— Quelques huîtres ? Oui, c’est ça ! Je vais m’offrir un plateau de fruits de mer !
Il arpenta ainsi les rues de Noël. Il poussa la porte de nombreux bars, brasseries, cafés et bistrots, mais toujours la même rengaine :
— Dehors ! Va-t’en ! Crasseux ! Pouilleux !
— Je peux payer, j’ai du pognon ! hurlait-il.
Rien n’y fit. Il déambula encore et encore. Le froid et la faim le tenaillaient. Vers deux heures du matin, après avoir longtemps marché, au bout une ruelle sombre, un éclairage intense attira son attention. Il se dirigea vers l’estaminet. Un fast food ! L’enseigne rouge et verte vantait sa spécialité : « Au bon burger ». Il ouvrit la porte de verre qui racla le sol et entra. Personne ! Des spots éblouissants balayaient chaque table vide et son « bonjour » résonna sans réponse. Un ronflement rythmé lui parvint. Il s’approcha du comptoir. Un homme, habillé d’un tablier blanc et coiffé d’une toque de chef cuisinier, dormait avachi sur son tiroir-caisse.
— Le patron sûrement ! pensa Lucien.
Il décida de contourner le comptoir et poussa le lourd battant des cuisines. Les plaques de cuisson toujours chaudes étaient entourées de plateaux remplis d’ingrédients pour la préparation des « véritables hamburgers ». Lucien sentit son estomac le tirailler. Sa bouche saliva. Il avait faim. Ses yeux brillaient, contemplant l’étalage de toutes ses victuailles. Il consulta les deux tableaux fixés au-dessus des fourneaux. Sur le premier était inscrit à la craie :

Le chef Amir vous prépare le vrai, l’authentique sandwich d’origine allemande, le véritable hamburger : « la galette de Hambourg » et non pas « galette de jambon » !
Deux pains de forme ronde garnis de viande de bœuf hachée, de crudités – salade, tomates, oignons, cornichons, de fromage et de sauce.

Sur le second tableau, la recette complètement déclinée réclamait un suivi scrupuleux. Il indiquait précisément les quantités et poids des ingrédients, les temps de cuisson et la marche à suivre.
Lucien attrapa deux tranches de pain qu’il fit chauffer auprès du steak haché qu’il avait mis à cuire, entouré des rondelles de tomates. Quelques fines lamelles de lard grillèrent, titillant de ses fumerolles odorantes les narines grandes ouvertes du cuisinier novice. Lucien se retint à plusieurs reprises de siffler et de chanter craignant le réveil du patron. Il examinait les petites gouttes de graisse qui sautillaient sur la fonte brûlante, il écoutait avec enchantement le grésillement de la viande qui se teintait d’une jolie couleur brune et se zébrait de noir. Il suivit à la lettre la recette préconisée, retournant sur les plaques les ingrédients au moment exact, tel qu’il était inscrit sur le tableau. Quand le tout fut cuit, il empila les victuailles comme l’imposait Amir.
Pris dans l’élan d’une égoïste générosité, et poussé par un estomac aux abois, il décida de se composer un second sandwich. Pain, viande, lard, tomates et fromage furent de nouveau cuits et entassés. Quand tout fut prêt, il rangea ses deux préparations au fond d’un grand sac en papier. Il sortit de la cuisine. Il contourna le comptoir. Amir dormait toujours. Lucien l’observa. Sa joue vibrait au rythme du ronflement et de son souffle. Sa toque était tombée sur le clavier de la caisse, découvrant un crâne chauve, juste entouré de quelques cheveux. Il ressemblait à « Prof », l’un des sept nains du conte de Grimm.
Il décida de laisser de l’argent sur le bord de la caisse enregistreuse, mais se ravisa :
— Cent balles, c’est un peu trop pour deux hamburgers ! pensa-t-il.
Alors, sans bruit, il partit, respectant ainsi le sommeil du juste.

Lucien ne se connaissait pas un tel talent de cuisinier. Ses deux sandwichs s’avéraient tout bonnement excellents : cuisson parfaite, assaisonnement équilibré. Tout y était. Il dévora le premier et savoura le second. Repu, il but la bouteille de soda qu’il avait aussi dérobée.
— Dérobée ? Voleur ? Jamais de la vie je n’ai fauché quoi que ce soit.
Même sur ses cartons sous le pont Mirabeau, le sommeil ne vint pas.
— Me voilà donc mendiant-voleur ! Ah non ! Je le paierai !
Dès le lendemain de Noël, à l’ouverture du restaurant, Lucien entra.
— Monsieur ! fit-il au patron qui le dévisagea avec étonnement. Jamais je n’ai volé de ma vie ! Je viens vous régler ce que je vous dois !
Amir, un torchon à la main, s’épongeant le front, le regarda, bouche bée. Lucien sans attendre révéla tout : Amir qui dormait, la cuisine, les cent euros qu’il avait trouvé. Tout fut dévoilé. Amir calmement lui fit :
— Asseyez-vous ! Comment vous appelez-vous ?
— Lucien ! Lucien Paulin.
Hésitant, il continua :
— Et que faisiez-vous avant... enfin... avant de... ?
— Avant de me retrouver dans la rue ? C’est ça ?
— Oui !
Lucien lui raconta tout : sa pauvre existence, le magasin de gravure, sa vue qui baissait, ses enfants et sa femme qui étaient partis et son temps libre. Amir, les bras croisés sur son ventre rebondi, l’écouta sans l’interrompre. Quand il eut terminé, il lui demanda :
— Dites-moi, ces hamburgers que vous avez cuisinés, est-ce qu’ils étaient bons au moins ?
— Bons ? Vous pouvez le dire ! Succulents même ! D’ailleurs, je vous dois combien pour les deux burgers ?
— Lucien, avant de me payer, pourriez-vous m’en préparer un ?
Lucien accepta et se mit au fourneau. Amir le regarda faire puis savoura le sandwich.
— Excellent Lucien ! Non seulement vous ne me devez rien, mais je peux vous proposer une chose !
— Ah ! Quoi donc ?
— J’ai besoin d’un cuisinier honnête. Le mien m’a volé et s’est sauvé. Vous avez du temps libre, me disiez-vous ?

PRIX

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Michèle Duval · il y a
On ne sait jamais qui se cache derrière un mendiant. Tant d histoires différentes qui ont conduit un homme ou une femme à la rue. beau texte et belle écriture.
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Pascal Gos · il y a
Merci Michel. Votre commentaire me fait très plaisir.
Je vais vous lire. Je viens de mettre une nouvelle sur ce site qui n’a pas été retenue par le jury. Je ne demande surtout pas de vote ! Juste une lecture et votre commentaire. Ce que vous en pensez, ce que vous avez ressenti m'intéresse. https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/jamais-sans-elle-1

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Daënor · il y a
Un joli texte jamais trop lourd, jamais dans la revendication trop hargneuse. On s'attache doucement à ce personnage que l'on a peut-être déjà croisé, et à qui l'on souhaite des temps meilleurs.
Mes salutations,

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Pascal Gos · il y a
Merci Daëmor
Je vous remercie pour ce commentaire.
Je viens de mettre une nouvelle. Je ne demande surtout pas de vote, mais juste une lecture et votre commentaire. Ce que vous en pensez, ce que vous avez ressenti.
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gillibert · il y a
Belle histoire, émouvante, morale et qui se termine bien, les fins heureuses ne sont pas à la mode, mais il m-est agréable d-en lire . Rafraichissant !
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Pascal Gos · il y a
Merci Gillibert
Dès que je le peux j'irai vous lire. Nos échanges sont importants.
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Viviane Claire · il y a
Un Lucien Paulin attachant qui mérite la fin ! Mes voix avec plaisir :) Pourrais-je vous inviter à lire une autre histoire de Noël ... un peu décalée dans le concours de printemps, Ronald et la mère Noël.
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Pascal Gos · il y a
Merci Viviane
je vais vous lire bien sur.
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Claire Bouchet · il y a
J'avais aimé ce texte à première lecture, aussi je renouvelle en finale.
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Pascal Gos · il y a
Merci Claire. Je viens de mettre une nouvelle sur ce site. Je ne demande surtout pas de vote ! Juste une lecture et votre commentaire. Ce que vous en pensez, ce que vous avez ressenti m’intéresse.
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Manodge Chowa · il y a
Je confirme mes points d'une poignée remplie.
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Pascal Gos · il y a
Merci Manodge
A beintôt sur nos mots.
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Parfumsdemots · il y a
Un joli conte de Noël qui nous réchauffe le cœur ,et nous donne foi en l’homme,
Bravo

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Pascal Gos · il y a
Merci Parfumsdemots.
A bientôt sur nos mots

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Pascal Gos · il y a
Merci pour votre soutien. cela me touche.
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Thara · il y a
Je vous souhaite bonne chance avec votre nouvelle...
+ 5 voix !

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Pascal Gos · il y a
Je viens de lire votre étoile filante... j'ai aimé
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Pascal Gos · il y a
Je ne souhaite que vous avoir fait passer un bon moment. Pour la finale... oups !!!
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Vivipioupiou77 · il y a
quelle jolie histoire et belle morale Toutes mes voix pour la finale
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Pascal Gos · il y a
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Pascal Gos · il y a
Merci de votre soutien.
seule votre appréciation m'importe. Merci.

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Corinne Vigilant · il y a
Une belle histoire et une très jolie fin. Il est attachant ce Lucien, qui, malgré sa vie difficile, est resté un homme droit et honnête ! Vous avez mon soutien pour la finale !
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Pascal Gos · il y a
Et en fait le classement importe peu !
Le problème est que si l'on n'est pas en phase finale nous sommes beaucoup moins lus.
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Pascal Gos · il y a
Merci Corinne
La finale ? Les dés sont pipés.. lol

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