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Le hallier

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Napoléon Turc

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Si, à la sortie de Pinsot, en montant, vous quittez la route suivant le fond de la vallée pour prendre à gauche celle encore plus étroite gravissant les pentes sud de la montagne de Périoule, vous montez vers le hameau de Gleysin. Peu avant d’arriver, si, encore, vous prenez à gauche une petite piste à peine goudronnée, vous parvenez après une bonne grimpette toute en lacets, au Collard. Le Collard ?, c’est la fin de la piste, le bout du monde. Trois maisons de pierres grises, aux toits de lauzes épaisses, regroupées autour d’un bassin à l’eau claire et toujours glacée. Trois maisons de pierre perdues parmi les sapins et les chênes.

Si vous prenez bien à gauche, à la sortie de Pinsot...

Hier, il a choisi, une fois de plus, de venir ici. C’est son oncle, autrefois, qui lui fit découvrir ce côté de la montagne, au temps lointain de sa jeunesse. L’autre versant, au nord, donne sur la vallée du Veyton, trop fréquentée à son goût : berger et son troupeau, randonneurs, ramasseurs de champignons, bûcherons pas toujours bien prudents...
A cette période de l’année, inutile de venir très tôt, le soleil ne sort plus que vers neuf heures, mais en ce jour de semaine, il est sept heures et il vient juste d’arriver. Il a tout fait pour être tranquille, au moins une bonne partie de la journée. Pas d’autre voiture, il est seul. Moteur coupé, le silence de l’aube fraîche revient vers lui, le marque de ses ondes concentriques, sa perception de l’espace l’environnant s’élargit aux arbres, à la vallée, aux cimes. Calme et concentré, il se prépare : mettre ses chères « grosses » – chaussures de marche –, ne prendre qu’un peu d’eau à la fontaine, il en trouvera plus haut, enfiler son sac à dos dont la pesanteur amicale l’encourage pour la suite, et le voilà qui part vers ce qu’il attend.

La route a beau monter bien haut, les sommets sont encore loin et les doigts d’une main ne suffisent pas toujours à compter les heures de marche pour les atteindre. Mais ce n’est plus ce qu’il cherche, il trouve les cimes trop désertes, presque mortes. Jeune, au plaisir instinctif de leur contact, se mêlait un désir puissant de les vaincre, mais petit à petit, il a changé. Maintenant, il ne va pas plus haut que la prairie au dessus des bois , il ne vient ici que pour approcher la nature vivante, celle encore à l’écart des hommes, la sentir, la vivre.
En marchant lentement pour s’échauffer, il pense à ceux qu’il croisera peut être : les génisses si elles sont encore à l’estive, des chamois juste en dessous du col, ou d’autres habitants plus discrets... Les framboises et myrtilles devraient être là, et avec un peu de chance, les cèpes, car il a tenu compte du temps et de la lune.

Pour le moment, il emprunte une piste forestière bordée de framboisiers qui le régalent de leurs fruits acidulés. Plus loin, il sait que le sentier, comme le bois, sera encore dans l’ombre des sommets et la rosée omniprésente. Dès qu’il frôlera une branche, une volée de grosses gouttes s’égaiera sur ses épaules, et certaines lui biseront le cou ; les fougères, en les enlaçant, déposeront leurs perles d’eau sur ses jambes, il éprouvera la joie d’avoir les pantalons mouillés et les pieds au sec dans ses bonnes chaussures. Il sait que tout séchera au sortir de la forêt, au soleil de la prairie, à l’heure du casse-croûte. Il vivra la vraie vie.
Il marche. Sur les pentes, ses pensées légères le précèdent : bientôt, il débouchera dans une partie aux arbres épars, presque une clairière. Une fois de plus, son gros rocher sera là, à l’attendre, à peine en retrait, juste au-dessus du sentier. Soumis aux intempéries depuis si longtemps que le dessus, comme une casquette, s’en est détaché et a glissé sur le côté, formant un minuscule abri où, tout jeunes, ses enfants s’y nichaient. Lui, dans la lumière gris-rose, s’adossera à sa masse rassurante et fera sa pause rituelle, entouré de ce silence palpitant.

Si, pour une fois, au lieu de profiter du vaste panorama en scrutant, de l’autre côté de la vallée, la ligne de crêtes ondoyantes et boisées naissant au soleil du matin, si pour une fois, il se retournait, il pourrait voir cette sente infime qui démarre juste derrière l’imposant bloc.

Peut être qu’il la verra et ne la prendra pas pour une simple trace dans les herbes, peut être qu’il comprendra le signe et la suivra. Alors il montera pleine pente, s’éloignera peu à peu de son parcours familier pour s’engager sous les bosquets de bouleaux et encore plus avant. Plus haut, de grands plants de myrtilles, à hauteur d’homme, le guideront au pied de rochers formant une sorte de muraille, un rempart. Là, peut être trouvera-t-il l’étroit passage qui le fera déboucher sur un large replat caché et bien inattendu sur ce versant tout en pente. Il se tiendra au pied de grands châtaigniers sensés ne pas se trouver là, à une telle altitude. Leur ramure sera comme le dôme d’un temple, comme une voûte céleste. Au sol, où rien ne devrait pousser, une multitude de buissons formera un hallier abritant un fourmillement de petites vies bruissantes. Un autre monde sous un autre ciel.
A l’entrée de cet autre pays, il retrouvera le même frêne que celui de son enfance : très près du sol, le tronc se sépare en deux tiges maîtresses pour former comme un diapason. Dans le creux, le cœur du tronc coupé a disparu et laissé un évidement entouré d’une écorce bien vivante, qui offre comme une vasque aux bords de mousse, retenant l’eau de pluie, la vie.
A son arrivée tout se figera, flairant une présence inconnue. Il saura quoi faire, ou plutôt ne rien faire : il se posera un peu à l’écart, se fera admettre par sa longue patience. La vie reprendra, certains feront entendre leur jeunes voix, d’autres le fixeront de loin, immobiles. Les gens de poil reprendront leurs va et vient affairés, certains viendront l’observer de près, d’autres plus confiants s’approcheront assez pour renifler ses habits, son sac, ses mains. Ceux portant plumes referont chanter leur force de vie, reprendront leur envol, jetteront des feux éphémères en coupant parfois les colonnes de soleil obliques trouant les hautes frondaisons. Le temps se diluera, la confiance s’affermira. Il partagera ses provisions avec eux. Au crépuscule, la lumière changera, semblera monter, à travers le sol, de la terre profonde. C’est là qu’il la verra, telle une apparition, entre les fûts majestueux des arbres. Elle, la Dame de la Forêt des légendes, peut être créature magique, peut être fée. Elle, entourée d’animaux, avancera au rythme de cette lumière mouvante, sans paraître faire le moindre mouvement, traversera sans effort les buissons devenus comme irréels ; le bas de sa parure semblera éviter les brindilles en petits remous comme de minces filets d’eau changeants. Elle posera son regard sur lui et peut être lui sourira-t-elle. En reconnaissance de son amour pour cette montagne ? Jamais il ne le saura. Ce sourire, il le recevra comme une douce chaleur enveloppant son âme, ne bougera pas, spectateur ébloui par l’unicité de cet instant. Parmi toutes ces vies secrètes, il oubliera son projet de bivouac près du col, dormira là, au cœur de ce refuge, se sentira accepté, presque un des leurs.

Demain, il redescendra, retrouvera sa voiture, ses amis, ses proches. Jamais il ne cherchera à revoir le sanctuaire où les bêtes vivent leur vraie vie de bêtes. Lui seul, parmi ceux d’en bas, connaîtra le secret de cette vie.

Jamais il n’en parlera, jamais il ne leur laissera le plaisir de le prendre pour un fou.
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Fabienne Liarsou · il y a
Me voilà...je ne suis pas déçue de mon passage par ici. La nouvelle est très bien contée. Dépaysement et grand bol d’air assurés. Merci pour ça. Au plaisir,
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Napoléon Turc · il y a
Texte refusé par le comité qui "aurait aimé être plus surpris par la fin", normal, il n'y a pas de chute... Merci de votre visite.
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Fabienne Liarsou · il y a
Continuez cependant à envoyer vos textes pour les concours. Le but même si vous n’arrivez pas en finale serait d’avoir encore plus de lecteurs. Le but c’est ça non ? Être lu et partager...
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Ysyl · il y a
je vais aller glaner de ces côtés suggérés , en lisière
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Ysyl · il y a
Genevoix , pas lu mais me fait penser à P Jourde , entre autres
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Napoléon Turc · il y a
A mon tour de confesser ne pas connaitre Jourde (que je vais regarder de plus près). Puis-je vous suggérer "La dernière harde" ou "la forêt perdue" dont le souvenir m'est si fort après tant et tant d'années ?
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Ysyl · il y a
Discrétion , empathie , départ : j'ai beaucoup aimé lire ce texte
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Napoléon Turc · il y a
Merci d'avoir apprécié, cela me touche.
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Marie Quinio · il y a
<3 nature
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Napoléon Turc · il y a
:-) ?
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Marie Quinio · il y a
c'est un petit coeur
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Napoléon Turc · il y a
Évidemment ! Merci.
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Napoléon Turc · il y a
Même si le sujet n’est pas le même, j’ai écrit ce texte en essayant de retrouver la veine poétique qui imprègne « la forêt perdue » de Maurice Genevoix et qui m’a tant marqué étant jeune. Ai-je réussi ? A vous de le dire.
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Véro Des Cairns · il y a
Vraiment enivrant cette communion magique avec la nature. De beaux moments de pure poésie. On respire la vie à pleins poumons. Je vous propose en échange un coin de parc naturel en Isère : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/augure-royale. A Bientôt!
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Napoléon Turc · il y a
Mon histoire se déroule aussi en Isère, serions nous voisins ? Heureux que ça vous plaise.
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Véro Des Cairns · il y a
Du tout, je suis bourguignone ;) Le parc des Ecrins, cest juste un souvenir de vacances....Bonne journée. A Bientôt.
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Napoléon Turc · il y a
De Bourgogne, je me souviens de la belle falaise de Cormot...
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Véro Des Cairns · il y a
Oui, pas loin de la cascade du bout du monde...!👍
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Dominique Coste · il y a
Beau texte, très bien écrit. Mon vote ! Je vous invite sur ma page..
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Napoléon Turc · il y a
Merci pour votre appréciation.
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Cathy Grejacz · il y a
C’est très beau et je comprends (!et partage ) votre amour passionnel pour ces espaces naturels. Bien sûr, plus le temps passe et moins haut nous montons. Mais il y a toujours un bel endroit où , seul, nous sommes les spectateurs privilégiés de cette faune merveilleuse
À bientôt peut être sur ma Sacrée Châtaigne ou sur votre page

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Napoléon Turc · il y a
Et il nous reste encore les souvenirs pour plus tard. Merci pour votre enthousiasme.
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