Le gros lot

il y a
9 min
602
lectures
205
Lauréat
Jury
Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Un couple, lui apprend qu’il va mourir, elle qu’ils viennent de remporter le gros lot. Une idée toute simple et pourtant d’une efficacité

Lire la suite

Je suis né en Ardèche. J'ai vécu mon enfance dans la Drôme. Du côté maternel, je suis ardéchois. Mon père a des origines sudistes. Mon véritable nom de famille provient du village de  [+]

Image de Printemps 2021

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

Je venais de prendre la plus grande claque de ma vie. Et sûrement la dernière. Cette méchante tarte, c'était un médecin qui me l'avait infligée. Je n'avais rien à lui reprocher. Il avait pris toutes les précautions oratoires afin de m'épargner. Mais un cancer incurable reste un cancer incurable. Le praticien avait eu beau recouvrir la pilule d'un nappage sucré, son contenu restait amer. J'avais beaucoup de mal à l'avaler. Pour tout dire, j'aurais préféré la recracher. Mais c'était impossible. J'étais dans la position d'une oie soumise au gavage. L'image était bonne. C'était justement mon foie qui était atteint et pas qu'un peu. Il ne me restait plus que quelques mois à vivre et deux ou trois dans des conditions acceptables. Aucun espoir ne m'était permis. J'étais foutu.

Quand je suis rentré chez moi, j'ai eu un nouveau serrement au cœur. De voir tout ce que j'allais devoir quitter m'a véritablement anéanti. Devant mes massifs de fleurs, j'ai manqué défaillir. Je sais, c'est ridicule. Mais je passais tant de temps à soigner les abords de ma maison. Je ne pouvais pas compter les heures passées dans mon jardin. Même en hiver, je trouvais toujours quelque chose à faire. Soigner mes plantes était un des plus grands plaisirs de ma vie. Elles faisaient l'admiration du voisinage et me donnaient de grandes joies. Alors, abandonner tout cela m'affligeait au plus haut point. Seul un passionné peut me comprendre.
J'ai fait tout le tour de la maison pour saluer mes protégées une à une. Je ne pouvais me faire à l'idée que tout allait retourner en friche après mon décès. Ma femme n'avait pas la main verte. Elle ne tarderait pas à vendre la villa pour s'installer en appartement. Depuis longtemps, elle m'en soutenait l'idée, mais j'avais toujours tenu bon. Je ne me voyais pas vivre sans un bout de terrain à cultiver.

Avant d'ouvrir la porte, j'ai pris une forte inspiration. Je me demandais encore comment j'allais annoncer la nouvelle à ma femme. Je voulais, s'il était possible, lui épargner le choc que l'annonce du spécialiste m'avait occasionné. Pendant tout le trajet en voiture, j'avais réfléchi à la chose, mais sans parvenir à rien de convaincant. Les formules les plus édulcorées me semblaient encore trop violentes. La mort n'est guère un sujet facile.
Comme je ne trouvais rien, il a bien fallu que je me lance. J'ai baissé la poignée. La porte s'est ouverte d'un coup. Ma femme m'avait devancé. J'ai voulu faire mon annonce tout de go. J'avais peur de ne plus avoir le courage si je traînais trop.
— Marine...
Je n'ai pas pu aller plus loin. Marine m'a coupé la parole. Enfin, dans un premier temps, elle m'a sauté au cou. Elle était visiblement aux prises à une forte émotion. J'ai cru qu'elle était au courant de ce qui m'arrivait. Mais, je ne vois pas comment cela pouvait être possible. L'hépatologue n'avait parlé qu'à moi et moi à personne. Elle avait peut-être deviné l'étendue de la catastrophe à voir ma face décomposée. Après tant d'années de mariage, on finit par se comprendre même sans parler. Cela devait être ça.

— C'est formidable, c'est formidable ! s'écria Marine. 
Elle me serrait fort dans ses bras. J'ai senti ses larmes sur mon cou. Mais, il s'agissait visiblement de pleurs de joie. Marine était excitée comme une gamine qui viendrait de déballer un cadeau de Noël très attendu. Non, impossible de déceler la moindre trace de tristesse dans sa voix.
— C'est dingue, c'est dingue !
Elle trépignait d'excitation et moi je me demandais ce qui pouvait bien être aussi dingue que cela. Que je meurs à cinquante-deux ans et des poussières ? C'est vrai que c'était fou avec tous les progrès que faisait la science médicale ces dernières années. Je trouvais cela tout à fait anormal, surtout que cela tombât sur moi, qui n'avait rien fait pour. Plus raisonnable que moi, tu meurs. C'était le cas de le dire. C'était vrai quoi, je ne fumais pas, je ne buvais pas, je mangeais peu et bio. Un véritable scandale que cette saleté de maladie me choisisse comme terrain de jeu.
Mais bon, le ton sur lequel Marine avait prononcé son interjection excluait qu'elle eût fait référence à l'injustice qui s'abattait sur ma vertueuse personne. Il s'agissait certainement d'autre chose. J'en ai eu d'ailleurs confirmation quand elle s'est écriée :
— C'est fou. Nous qui jouons jamais. On a vraiment un bol incroyable.
— De quoi tu parles ? ai-je répondu par réflexe.
— Eh bien, le ticket de Djengo que Romain nous a offert pour nos vingt-cinq de mariage.
— Ah...
J'avais oublié ce don, un peu insolite, de notre grand fils. Il est vrai que ses finances ne lui permettaient pas mieux que l'achat d'une babiole qui n'eût pas manqué d'encombrer notre dessus de cheminée avant de finir à la déchetterie à très brève échéance. Au moins, cette babiole-là avait du potentiel.
Devant mon absence de réaction, Marine marqua son étonnement.
— Tu ne me demandes pas combien on a gagné ?
— Si...
— Vas-y, devine !
J'ai répondu sans enthousiasme. Je n'étais vraiment pas à l'affaire.
— Je ne sais pas moi. 500 euros.
— Tu plaisantes ? Je ne serais pas aussi excitée pour une somme pareille. Non, c'est bien plus. Allez, devine.
J'en avais marre de ce jeu. Je n'avais pas envie de m'amuser, seulement de pleurer sur mon sort. J'ai dit une somme folle pour mettre fin à cette situation pénible.
— 100 000 ?
— Mais non, dix fois plus.
— Un million d'euros ?
— Mais oui.
Les yeux de Marine irradiaient comme les gyrophares du SAMU. Elle me fixait avec un immense sourire. 
Je ne savais plus quoi faire. J'étais comme paralysé. Marine semblait tellement heureuse, je n'avais pas le droit de l'attrister. Pas encore.

Quand elle m'a embrassé sur la bouche, j'ai consenti à son invitation. Je ne m'attendais pas à un baiser avec la langue. Nous avions délaissé cette pratique depuis bien longtemps. Je me suis laissé faire pour ne pas la contrarier, mais sans trop en faire pour ne pas l'encourager. Je n'avais aucune envie de ce genre d'effusion. Il n'aurait plus manqué qu'elle voulût aller plus loin. 
Marine dut comprendre le message, car elle délaissa ma bouche.
— Tu te rends compte, c'est formidable. On va pouvoir réaliser nos rêves. Toi qui en as tellement marre, tu ne seras plus obligé d'aller au travail.
Je ne sais pas comment j'ai retenu mes larmes. C'était vrai, je rêvais depuis longtemps de ne plus devoir travailler. À chaque retour de vacances, j'avais l'impression de devoir retourner au bagne. Le lundi matin surtout, je me levais avec le moral à zéro. J'avais toujours en tête les années qu'il me restait à faire pour obtenir une retraite honorable. C'était un bien méchant paradoxe d'obtenir l'argent nécessaire pour la réalisation de mon espérance au moment où j'apprenais que j'étais sur le point de mourir. 

J'aurais bien voulu dire quelque chose, mais je ne savais quoi. Je ne voyais pas comment exprimer mon enthousiasme pour me mettre au diapason de Marine. De l'enthousiasme, je n'en avais pas. J'étais seulement désemparé.
Heureusement, Marine était trop enthousiaste pour s'inquiéter de mon absence de réaction. Elle s'est remise à faire la liste de tout ce que le gros lot allait nous permettre de faire. Je comprenais son soulagement. Nous étions sans cesse occupés à faire des économies. Nous n'allions jamais au restaurant, notre maison était à peine chauffée. Nous récupérions même l'eau de vaisselle pour remplir le réservoir de la chasse d'eau. L'argent nous manquait toujours. Alors, bien sûr, gagner une telle somme avait de quoi bouleverser Marine. Moi, c'était autre chose, ma tumeur m'interdisait toute forme d'euphorie.
J'ai laissé parler Marine sans vraiment l'écouter. Ce n'était pas par méchanceté ou indifférence, j'étais bien incapable de me concentrer sur quoi que ce fût. J'attendais avec angoisse le moment où Marine me poserait à nouveau une question.
Heureusement, son portable s'est mis à sonner, me procurant ainsi un heureux sursis.
— Ah, c'est Romain, il me rappelle. Je lui avais laissé un message tout à l'heure.
J'en ai profité pour montrer par des gestes que j'allais faire un tour avec ma petite chienne. La pauvre bête ne cessait de s'agiter depuis mon arrivée pour me signifier son envie de promenade.
Marine m'a donné son assentiment par un mouvement du bras accompagné d'un sourire. Je me suis empressé de sortir. J'avais tellement besoin de me retrouver avec moi-même.

Je suis revenu plus d'une heure plus tard. Je n'ai aucune envie de rentrer à la maison. Et puis, il me fallait bien tout ce temps pour réfléchir à la meilleure façon d'aborder le sujet de ma mort prochaine. Nous dialoguions facilement avec Marine. Je ne crois pas que nous nous cachions grand-chose de nos préoccupations respectives. Je ne craignais pas de me confier à elle. Marine se révélait toujours une oreille attentive. Mais là, je ne savais pas comment faire. Marine était si heureuse. Il fallait qu'elle redescendît de son euphorie. Sans cela, le choc serait trop brutal. Déjà, moi qui ne m'attendais à rien de bon en entrant dans la salle d'attente du spécialiste, j'avais été véritablement bouleversé par la révélation qu'il m'avait faite. Alors, elle, qui pensait toucher au plus grand bonheur de sa vie, il eût été bien cruel de lui infliger une telle douche froide. Il y avait de quoi la tuer, au mieux lui provoquer un traumatisme dont elle se relèverait jamais. Non, je ne pouvais pas commettre une telle infamie. Tout ça, dans le seul but de me faire plaindre. Non, il m'était impossible de me montrer aussi égoïste.
Je me contenterai de ne rien faire pour alimenter le feu de sa joie. Quand les flammes se calmeraient, il serait temps pour moi de les éteindre tout à fait.
— Eh bien, tu as pris ton temps, j'ai cru que tu ne reviendrais pas.
— J'avais besoin de réfléchir tranquillement.
— Oui, c'est vrai, je te comprends. Cela fait un choc d'apprendre qu'on est millionnaire.
— Oui.
Je sais, c'est un peu sec comme réponse, mais je ne pouvais pas faire mieux. Cela n'a pas empêché Marine de se jeter dans mes bras.
— Italien ou chinois ?
— Hein ?
— Ben oui, choisis. Il faut bien que l'on fête ça.
J'aurais voulu dire que je n'avais pas faim, car cela correspondait à la vérité. Je pensais même que je ne serais plus jamais capable d'ingurgiter quoi que ce fût. Mon gosier était si contracté par l'angoisse que rien ne pourrait passer. Malgré tout, j'ai choisi italien. Avant le verdict de ma condamnation à mort, j'aurais été capable des pires infamies pour un bon plat de pâtes. C'était encore ce qui avait le plus de chance de finir dans mon estomac.

Une fois au restaurant, j'ai tout de suite commandé des apéritifs. Je n'en prends jamais normalement, mais je me disais que l'alcool m'aiderait à faire passer mon angoisse, ou du moins à l'atténuer.
Après le premier verre, je me suis senti un peu mieux. J'en ai demandé un deuxième. Marine a un peu tiqué. J'ai expliqué que j'avais besoin de ça pour me remettre de mes émotions. Elle a souri.
— Décidément, on n'a pas la même façon de réagir. Moi, j'ai besoin de crier tellement je suis contente. Toi, tu gardes tout à l'intérieur.
Je n'ai rien répondu. Je buvais et ne pensais à rien d'autre que m'enivrer.

À mon regret, les apéritifs n'avaient pas suffi à me rendre saoul. J'étais toutefois suffisamment détendu pour manger. Le vin, que j'avais choisi pour son degré d'alcoolémie, m'aidait à chasser mes idées noires.
Après avoir dégusté l'entrée et m'être enfilé une demi-bouteille, je fus enfin capable de répondre à Marine avec aisance. Il ne s'agissait pas de l'inquiéter par une trop forte apathie.
À la vérité, c'était surtout Marine qui parlait. Je me contentais d'assentir à ses propos. J'ajoutais parfois un détail insignifiant pour montrer que je m'intéressais à ce qu'elle disait. Je l'ai écouté ressasser les anecdotes de notre vie passée : les enfants, les galères en tout genre, mes soucis au travail surtout : on y revenait toujours.
— Tu vois, tout ça, c'est fini. Tu vas pouvoir te consacrer à l'écriture. Tu vas être bien. Fini, l'enfer du boulot.
J'avais l'impression que c'était surtout pour moi qu'elle était heureuse. Marine était toujours peinée de me voir malheureux. Je pouvais avoir de telles sautes d'humeur quand j'étais contrarié. Elle disait que je n'étais plus le même homme pendant les vacances. Ce million, en me permettant d'avoir un congé perpétuel, était pour elle synonyme de bonheur conjugal retrouvé. N'était-ce pas ce dont j'avais toujours rêvé ?

Elle avait raison. C'était mon souhait le plus grand. Seulement, je ne serais pas longtemps en mesure de jouir de cette heureuse libération. Mais, cela, je ne pouvais pas encore lui dire.
À la sortie du restaurant, je tenais à peine sur mes jambes. Je ne savais plus trop ce que je disais. 
— Allez, on se rentre et je te mets au lit. Tu as vraiment abusé.
— Non, si on allait au cinéma d'abord.
Je n'avais pas envie de voir un film, mais encore moins de rentrer à la maison. Je voulais retarder le moment où il me faudrait la vérité à Marine. Et puis, enthousiaste comme elle était, j'avais peur qu'elle ne voulût faire l'amour. Pour le coup, j'étais sûr de ne pouvoir satisfaire ses aspirations. Je me sentais comme vidé de l'intérieur. Je n'avais plus de force pour rien.

Pendant le film, j'ai eu tout le temps de me torturer plus avant. L'histoire était pourtant plutôt gaie, mais j'étais bien incapable d'en suivre le développement. Je ne pensais qu'à ma mort prochaine. J'allais tout laisser derrière moi. Ma femme d'abord. Mon fils. Ma petite chienne tant aimée. Mon jardin, mes livres, mes manuscrits inachevés, les projets encore en cours de gestation. Je ne verrais jamais mes petits enfants si je devais en avoir. 
En gros, je me mourrai à petit feu.

Une fois à la maison, je me suis empressé de me mettre au lit. Marine est allée prendre une douche. Mon cœur battait la chamade. Si mon épouse avait l'idée saugrenue de m'entreprendre, elle se poserait forcément la question de mon manque d'entrain. Je n'avais pas l'habitude de me faire prier pour ce type d'exercice. Il faudrait alors que je m'explique. Et d'explication, il n'y avait qu'une, celle que je ne voulais pas donner. 
J'ai alors fermé les yeux. Le mieux était encore de faire semblant de dormir. Cela me permettrait de tenir jusqu'au lendemain. Alors, Marine aurait digéré la nouvelle du gros lot. Je pourrais plus facilement lui parler de ma mort prochaine.
J'ai attendu un bon moment que Marine finisse ses soins. Elle tardait plus que d'habitude. C'était mauvais signe. Elle devait se faire belle pour un moment d'amour. La perspective ne cessait de m'inquiéter. Ma bouche pouvait mentir, mais certaines parties de mon corps étaient moins disposées à la tromperie.
Quand elle est entrée dans la chambre, j'ai imité le bruit d'un ronflement d'alcoolique. Marine s'est glissée dans le lit. J'attendais qu'elle éteigne la lumière de sa lampe de chevet. Mais, j'ai senti qu'elle me secouait. J'ai fait mine de rien. Mes ronflements reprirent de plus belle. Mais, elle a insisté.
Je n'ai pas pu faire autrement que d'ouvrir les yeux. Elle venait de me donner une véritable claque. Ma joue en était encore endolorie.
Je l'ai regardé plein d'effroi. Je tremblais comme une feuille. Elle avait pas l'air de se rendre compte de ma peur. Elle souriait.
— Au fait, tu ne m'as pas dit ce qu'a donné ton rendez-vous chez le spécialiste. J'en déduis que tu n'as rien de grave. Mais tout de même, il t'a dit quoi au juste ?
J'étais incapable de dire un seul mot. Alors, enfin, j'ai pleuré.
Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Un couple, lui apprend qu’il va mourir, elle qu’ils viennent de remporter le gros lot. Une idée toute simple et pourtant d’une efficacité

Lire la suite
205

Un petit mot pour l'auteur ? 52 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Saber Lahmidi
Saber Lahmidi · il y a
Félicitations !
Image de Chris BÉKA
Chris BÉKA · il y a
Décrit parfaitement la solitude fondamentale de chacun...
Image de Olivier Dieu
Olivier Dieu · il y a
Bravo pour votre prix et très bonne continuation
Image de Felix Culpa
Felix Culpa · il y a
Félicitations pour votre victoire ! Je me réabonne pour repartir du bon pied !
Image de Rita Sari
Rita Sari · il y a
Bravo pour cette histoire très touchante. Et bravo pour votre prix !
Image de Mirgar Dudou
Mirgar Dudou · il y a
Une belle lecture habilement menée. Bravo pour ce prix très mérité.
Image de Olivier Descamps
Olivier Descamps · il y a
Bravo pour ce prix !
Image de Marie-Hélène Moreau
Marie-Hélène Moreau · il y a
Prix largement mérité. Traiter ce type de sujet un peu lourd avec cette simplicité et cette profondeur, sans patho ni grande phrase, c'est fort.
Image de Adrien Voegtlin
Adrien Voegtlin · il y a
Félicitations !
Image de JHC
JHC · il y a
Félicitations

Vous aimerez aussi !