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Le grand voyage

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Quand il entra dans la chambre, Marc ne remarqua pas tout de suite l'enveloppe rose posée sur l'oreiller à fleurs entre Roméo le lapin et Juliette la poupée, les amis et confidents de Sarah depuis toujours ; un cadeau de sa mère pour ses cinq ans. C'était juste avant que celle-ci ne tombe malade. S'il avait pu les faire parler...mais à quoi bon ! De toutes ses peines et de ses quelques joies qu'elle leur avait sûrement confiées, il savait déjà qu'ils ne diraient rien. Il savait que les peluches entendent tout ce qui se dit dans une chambre d'ado mais qu'ils ne racontent rien aux parents car il avait lui-même enfermé son ours depuis des années dans une malle au grenier avec ses premiers baisers, ses premiers amours et ses premiers chagrins et nounours avait gardé pour lui tout ce qu'une peluche peut voir et entendre, assise dans un coin, entre une guitare et un ballon de basket. Alors à quoi bon essayer de leur arracher quelques confidences bien enfouies... Roméo et Juliette ne parleraient pas.

Où était-elle ? La soi-disant copine au téléphone n'avait pas su mentir. Oui...elle avait dormi là ; oui...elle dormait encore mais...non...enfin...oui...elle était déjà partie...Tout cela sentait le mauvais scénario et la mauvaise actrice dont le texte était maladroit et la voix hésitante. L'histoire ne tenait pas debout. Alors, il avait poliment remercié la jeune fille à l'autre bout du fil.

Où était-elle ? Il parcourut les quatre murs de la chambre couverts de garçons imberbes et bien coiffés, de ces groupes éphémères qui ne durent qu'un été, de ces filles retouchées ici et là par de savants logiciels, ces filles à la beauté fugace auxquelles Sarah voulait tant ressembler. Soudain une carte postale attira son attention. “Un jour avec toi, je partirai...” inscrit en travers d'un océan furieux, un océan de colère, écumes blanches au dessous d'un ciel lourd et sombre. Ce n'est pas la phrase qui l'inquiéta le plus mais les trois points de suspension qui la suivaient ; trois petits points qui en disaient long, comme beaux et amputés sont ces rêves inachevés, interrompus par la sonnerie hurlante du réveil-matin, comme sont tous ces désirs inassouvis depuis l'enfance qui restent dans un coin de la tête et qui ressurgissent un jour ; trois petits points plantés là, pour semer le doute, juste pour qu'il imagine la suite. Oui...mais quelle suite ?

Il prit l'enveloppe entre Roméo et Juliette qui n'esquissèrent aucun geste, du moins il lui sembla, à moins que ce ne fut la légère pression de sa main gauche sur le lit qui les fit tressaillir lorsqu'il se pencha pour saisir de l'autre main le morceau de papier.

Sur le dessus, elle avait écrit "Papa" à l'encre noire et, le noir sur le rose, c'était un deuil en pleine innocence ; des lettres toutes rondes, toutes obèses, avec des m à trois jambes comme on apprend à les faire à la maternelle. Madame Ferrand disait que si les m ont trois jambes c'est pour que les mots courent plus vite et quand les mots courent plus vite, ils font de plus longues et de plus belles histoires sur les copies doubles. Pendant des années, Sarah ne comprit pas ce que cela signifiait mais un jour, alors qu'elle venait d'avoir son bac avec mention très bien, elle retourna voir sa maîtresse et l'embrassa si fort que la vieille dame se mit à pleurer. Je vous aime lui écrivit-elle au tableau, avec un m à trois jambes qui parlait plus que le verbe, un m pour courir plus vite et un cœur dessiné à la craie, un gros comme ça pour la remercier plus fort.

La lettre à l'intérieur avait aussi la couleur de l'innocence et l'encre celle du deuil. Elle tremblait entre les doigts de Marc, toute effrayée qu'il ne découvre son contenu. Il commença à lire ; elle ne bougea plus ; après tout, il fallait bien qu'il sache...

Papa,
Il est un voyage qui n'a besoin d'aucun bagage, d'aucune laine et d'aucun rouge aux lèvres car là où je vais, je sais qu'il fera chaud, j'en suis certaine, et personne ne me jugera. Le maquillage, c'est pour les moches mais moi je suis tellement laide ; un thon comme elles disent et les thons comme moi finissent toujours par se prendre au piège des filets. Alors je pars avec eux, au grès des courants, des marées et des vents car j'ai toujours été l'une des leurs, comme elles disent. Et je veux que les eaux limpides me portent enfin ; et je veux que l'océan me transporte enfin, toute légère comme une plume à la surface ; et je veux que l'on m'oublie...enfin ; que l'on oublie mon corps tout poisseux, gras et visqueux sous le T-shirt ; que l'on m'accepte enfin, comme je suis, tel un poisson anonyme au milieu du banc, moi la baleine, le cétacé, comme elles disent. Je n'en peux plus ; je veux que les filets m'agrippent ; je veux que leurs fines mailles m'emprisonnent et m'étouffent et que l'on me laisse enfin frétiller dans la nasse jusqu'à ne plus bouger.
À la piscine, elles me harponnent toujours de leurs mots piquants qui font mal à mes chairs sous le maillot qui me boudine ; et dans les eaux de Javel je me désinfecte de toutes leurs cruautés ; du moins j'essaie. Le bain bouillonnant, elles disent qu'il est pour moi et elles m'y jettent pour que j'y mijote dès que le maître nageur a le dos tourné. Elles m'y jettent comme on plonge un crabe tout vivant dans l'eau fumante et poivrée par quelques aromates. Elles m'y jettent comme on plonge une grosse araignée aux œufs débordant sous le ventre ; elle m'y jettent pour ne pas qu'ils éclosent, tous ces milliers d’œufs qui pourraient devenir obèses comme moi.
Papa, je n'ai jamais rencontré l'amour qui veuille bien embrasser mes lèvres ou même juste effleurer ma peau ; et je n'ai jamais eu de bras assez grands autour de moi pour épouser mes formes tellement difformes, jamais eu de mots pour enlacer mon cœur. Les seules caresses que j'ai reçues me viennent de toi et de maman car je me souviens d'elle encore ; mais vous, ce n'est pas la même chose. Alors moi, que vais-je avoir à transmettre si ce n'est leur indifférence et leurs rires moqueurs. Mes rares amis m'ont trahie. J'avais un mur pour qu'on y écrive des mots d'amitié. Elles l'ont tagué d'insultes. J'avais un mur pour qu'on y affiche des mots de paix ; elles l'ont bombardé de haine. Alors je pars pour un grand voyage d'où je ne reviendrai pas. Maman me manque tant qu'il est temps que je la rejoigne.
Ta petite Sarah qui t'aime.

Et la lettre entre ses doigts trembla de nouveau, toute effrayée qu'il la chiffonne. Mais elle n'y était pour rien. Après tout, elle n'était qu'une messagère. Il la garda entre ses mains et l'observa comme on contemple une photo souvenir. Il en caressa même les coins et la lettre sut alors qu'il ne la déchirerait pas. Roméo et Juliette se penchèrent alors l'un vers l'autre lorsqu'il s'assit sur le bord du lit. Était-ce le poids de son corps ou autre chose ?

Lorsqu'il s'allongea totalement sur la couette dans un grand soupir Roméo vacilla au pied de Juliette comme l'amoureux dans l'herbe haute pose sa tête sur les genoux de sa bien-aimée. Marc resta ainsi quelques instants et l'amoureux attendit le baiser.

Où était-elle ? Un jour avec toi, je partirai... L'océan furieux et le ciel sombre au-dessus. La réponse était là, sous ses yeux. Le rivage était toute proche. À pied, il y serait en cinq minutes. Il se redressa brusquement et Juliette en profita pour pencher son visage vers Roméo qui, les yeux mi-clos attendait toujours. Il se leva d'un bond et Roméo sentit enfin les lèvres cotonneuses de Juliette toucher les siennes. La plage, elle est sur la plage, se dit-il. Il quitta la chambre laissant les deux peluches collées l'une à l'autre.

Lorsqu'il arriva sur la dune, le souffle court, il l'aperçut aussitôt. Une masse inerte allongée sur le sable, presque envahie par les eaux ; une baleine échouée ayant perdu son groupe, attendant que les flots limpides l'emportent là où il fait chaud. Il se précipita criant son nom. Elle ne bougeait pas. Il tomba près d'elle et prit sa tête entre ses mains.

—Sarah, mon bébé, mon amour...
Elle ouvrit les yeux.
—Sarah, mon bébé, mon amour, ce grand voyage, nous le ferons ensemble.

Sarah plonge dans l'océan limpide au milieu des dauphins. Sur le pont, Marc contemple l'horizon puis regarde le ciel. Il sait que Marie les observe et leur sourit. Voilà deux mois qu'ils sont partis loin des autres, loin des haines, loin des terres qui emprisonnent. John, le skipper, ne parle pas français mais Sarah lui apprend tous les soirs quelques nouveaux mots et lorsqu'elle se couche bercée par les flots, Roméo et Juliette tombent, à chaque fois, enlacés l'un contre l'autre.
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Ginette Vijaya · il y a
Un condensé de sentiments , une densité qui impressionne , il y a des situations dont on ne sait comment s'en sortir..... et j'ai lu jusqu'au bout pour savoir comment vous avez pu le faire .
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci pour ce commentaire auquel je ne m'attendais pas.
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Marie Quinio · il y a
Vraiment très beau Fabrice, vous savez parfaitement nous faire vibrer ! Vos mots sont justes, et fidèles aux émotions. Je suis très heureuse de vous avoir découvert ce matin !
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
j'irai également vous découvrir. merci !
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Charieau · il y a
plus je vous lis et plus je découvre des personnages attachants.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
attachants et décapants parfois..merci !
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Françoise Mornas · il y a
Quelle belle histoire, triste mais qui finit bien, et qui, avec beaucoup de délicatesse, d'amour, de poésie, aborde ce thème terrible de l'adolescente qui ne peut plus supporter son corps d'obèse. J'aime beaucoup le suspense que vous faites durer jusqu'aux dernières lignes : celle-ci sera-t-elle dramatique ou heureuse ? On soupire de soulagement au dernier moment !
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