Le grand tour

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Je suis assise dans le fauteuil cubique en cuir marron que je quitte rarement. Par la fenêtre, je vois un homme courir. Son jogging bleu ciel semble de circonstance, il a l'avantage de porter le nom de l'activité de celui qui le revêt tout en rendant un hommage en coton au ciel bleu qui lui a donné le courage de sortir. Et puis il a des gants rouges. Manifestation flagrante de son légendaire esprit de contradiction, peut-être. Ou réflexe approprié à ce petit matin encore un peu frais. Il a disparu depuis longtemps. La rue qui descend, accueillante, offre à celui qui la foule l'allure d'un champion. Les coureurs glissent, saisis par le vide béant qui les arrache à ma vue.
Je décide de répondre moi aussi à l'appel indé­cent de ce soleil d'avril. Je me jette dehors sans vraiment prendre le temps de me préparer. Je ne sais pas où aller, je vais. Je fais du hors-piste. Les mollets tremblent un peu, tirés par surprise du long sommeil de ce matin paresseux. Je marche un moment derrière un couple de promeneurs qui portent tous les deux un sac à dos plat et un short. Leurs jambes à moitié nues me rappellent le printemps que je n'ai pas vu venir. J'ai chaud soudain sous l'étoffe épaisse dont je réchauffais déjà mes épaules à Noël. Je devine plus que j'entends les conversations de ceux que je croise. Les 20 voix s'échappent de toute part ce matin. Me voici en bas de la rue en quelques instants. Là, j'ai la sensation d'avoir passé une frontière. D'être ailleurs. C'est le même paysage pourtant. De larges artères, des immeubles en pierre de taille qui me toisent, je crois, fiers. Je ne les regarde jamais jusqu'en haut, gênée. Un jeune homme tout en noir est arrêté au milieu du trottoir, immobile, la tête penchée sur un petit objet qu'il tient dans ses mains et que je ne vois pas. Il est assez loin de moi, mais je marche et lui non. Je vais finir par le rattraper et le dépasser. Je ne le verrai alors plus. Il remue tout à coup et traverse la rue sur le passage pour les piétons. Les voitures devant lui sont arrêtées. Je n'avais pas pensé qu'il puisse simplement être en train d'at­tendre que les feux tricolores lui deviennent favorables. De l'autre côté il prend une rue à droite et disparaît aussitôt. Je ne fais rien pour le rattraper. J'attends à mon tour le moment opportun pour traverser. Je prends à gauche. Par hasard. Parce que je ne veux pas le suivre. Parce que je ne veux pas que celui qui marche peut-être derrière moi pense que je suis en train de suivre cet inconnu tout habillé de noir resté un moment immobile sur le trottoir. Je passe devant un restaurant italien et me voilà alpaguée par des effluves de sauces qui se tiennent prêtes pour le service du midi. Je me secoue agacée. Cette rue très courte ne me fait pas beaucoup avancer, il faut tout de suite en prendre une autre. À droite parce que j'ai peur de finir par marcher sur mes pas si je choisis toujours la gauche. Là, l'horizon est légèrement différent. Un peu plus ouvert. Sûrement à cause du parc planté d'arbres déjà fringants. Pas d'enfants. Une dame réfléchit, assise sur un banc, absente, son imperméable beige donnant à sa silhouette ramassée un peu de consistance. Je n'entre pas dans le parc. Il est beau, grand, un peu champêtre, attrayant à coup sûr, mais je ne cherche pas ce genre de sensations. J'écoute des jeunes gens s'exclamer joyeusement en sortant du lycée. Ils jettent des mots par-dessus leur épaule, en cascade, les uns, taquins, chevauchant, recouvrant les autres, inaudibles, furieux. Les voix aigües s'en sortent plutôt bien. Ils ont détourné mon attention, je ne vois pas les rues qui s'ouvrent devant nous. Je lis des noms que je ne connais pas, des passages étrangers. Je ne sais plus où je suis. Je m'arrête un instant, étonnée. Non par mon subit égarement, mais par ma com­plète indifférence face à la situation. J'ai l'impression qu'il me suffit d'être quelque part. Que savoir où n'a aucune importance. Comme il fait de plus en plus chaud, je songe à retirer ma lourde veste d'hiver. Mais je ne veux pas m'en encombrer, alors je choisis des rues trop étroites pour que le soleil puisse s'y glisser. Je suis beaucoup plus seule. Je passe devant un cinéma dont je jurerais que je n'ai jamais vu le nom. Les murs sont frais comme ceux d'une cave. Personne ne me suit, même pas mon ombre qui s'est perdue dans celle gigantesque des immeubles qui m'entourent. Un peu plus tard je sors de ce dédale sans logique pour respirer un peu. De nouveau des voitures, des passants. Je reconnais quelques noms, des devantures. Un miroir dans la vitrine d'une boutique fermée. Je m'arrête pour regarder la silhouette qui apparaît quand je m'approche. J'ai un moment d'hésitation devant ce reflet empêtré dans sa lourde peau lainée. Comme un animal qui manquerait par endroit de pelage. Un bruit de talons me tire de ma contemplation. Je marche un peu, mes pas résonnent trop fort. Je crois que je suis fatiguée. Je m'arrête sur le premier muret que je rencontre. C'est ici que je prends ma décision. Une seconde et l'idée qui menaçait s'installe tout à fait. Je ne rentrerai pas. Je ne retournerai pas dans le fauteuil car­ré. Je ne reviendrai jamais sur mes pas.
Je reprends ma marche comme pour joindre le geste à la parole. Je me le jure, je ne croiserai jamais deux fois les mêmes rues. Elles s’effaceront aussitôt que je les aurai dépassées. Je sens la ville s'animer. Il est midi, sûrement. Alors j'accélère, je vais plus vite que le temps. Les restaurants s'emplissent à mesure que j'avance. Il fait sombre à l'intérieur, je suis mieux dehors. La ville descend, vive. Les genoux plient sous le corps qui dégringole. Sans en avoir conscience je quitte ces rues pour aborder de plus grandes avenues bousculées par les voitures et l'agitation de ceux qui sortent pour manger. J'oublie ce que je vois, ceux que je croise. Je m'oublie même, mon esprit s'efface. Rien ne résiste à ce présent éternel. Il écrase tout sur son passage. Les gens sont des couleurs, comme les arbres, comme les vitrines, ils sont les témoins de cette marche qui ne supporte pas la moindre concession. Une fuite sans assaillants. Une sueur légère perle le long de mon dos. Il y a devant moi un homme aux jambes gigantesques qui paraît plus pressé encore que moi. Je suis son exemple. Je fais dix pas quand il en fait un et je vais toujours moins vite que lui. La sueur gagne. L'expérience du désert, je pense. Il semble sûr de son chemin, la routine. Il s'éloigne, je m'en veux, j'accentue mon effort. J’atteins l'état d'excitation insupportable que je devine chez le marcheur de compétition qui doit aller vite sans amorcer la moindre foulée. Qui exige tant de lui-même et se bride plus encore. Je voudrais moi aussi courir pour tenir la cadence de mon marcheur, mais je ne veux pas le suivre. Je ne le suis pas. Je ne l'imite pas non plus. Il est une autoroute qui me fera sortir plus vite de cette avenue infinie. Je manque de tomber lorsqu'il s'arrête pour entrer dans un immeuble puis disparaît. Un peu sonnée, je reprends ma marche. Les muscles de mes jambes se contractent violemment, surpris de cet effort soudain. Je finis la traversée de cette immense artère dans une extrême lenteur, à la vitesse d’une austère marche funèbre. Je n'ai pas le visage grave des familles endeuillées, je ne porte pas la trace d'une quelconque émotion. Je me sentirais plutôt heureuse si je n'étais pas si lasse. La fin est proche. Les portes élégantes qui ont à présent des numéros à quatre chiffres me le soufflent quand je passe devant elles. Je tremble un peu, j'aimerais m'arrêter, mais apparemment on ne s'arrête pas dans cette rue. On est dynamique. On sait où on va. On ne perd pas de temps. Je m'appuie un instant contre un mur et je me concentre sur l'horizon tout proche au-delà duquel je devine des quartiers agréables et de calmes ruelles. Je peux encore marcher. Le paysage se transforme peu à peu, sans à-coups. Aux boutiques de luxe et aux sièges guindés des grandes entreprises succèdent les fenêtres fermées d'une longue série d'appartements vides, délaissés pour la journée par leurs occupants affairés. Puis apparaît un square où de jeunes enfants font leurs premiers pas. Je me serais arrêtée si je ne me sentais pas soudain si pressée. Ils marcheront sans moi. Je pense encore à eux alors que j'ai dépassé le square depuis longtemps. J'imagine ce pouvoir qu'ils ont désormais, je les applaudis et les envie, eux qui se découvrent une faculté qui leur paraîtra bientôt si banale. Sur le trottoir, à l'écart, deux dames discutent qui se ressemblent étrangement sans avoir pourtant le moindre trait en commun. Elles se tiennent tout près l'une de l'autre et se rapprochent lorsqu'elles parlent. Elles ne veulent pas que le reste du monde les entendent. Je n'ai tout de manière pas le temps de les écouter. Sans m'en rendre compte, je longe les murs. J'ai l'impression de supporter ces immeubles qui me toisent pourtant de toute leur hauteur. La rue s'achève et je quitte presque à regret les monuments de pierre.
Ce qui suit n'a rien du petit quartier tranquille que j'imaginais. C'est le paysage typique de la ville que l'on quitte, gris et fonctionnel. Une série complexe de commerces dépareillés, un carrefour qui voit passer, mécaniques, des milliers de voitures chaque jour et la ville suivante qui se cache derrière ce brouhaha formidable. J'essaie de comprendre le fonctionnement de ce réseau de circulation pour rejoindre l’autre rive. Quand je réussis, je me retrouve ailleurs et je n'en reviens pas. J'aurais dû me douter qu'il y avait quelque chose après, rien n'est mieux placé qu'une ville pour succéder à une ville. Peut-être que celle dont je pars, tentaculaire, m'en cache des dizaines d'autres. Pourquoi retournerais-je si je trouve par­tout des rues et des murs ? Il y a tant à voir. Ce groupe de jeunes qui jouent au basket-ball sur un terrain communal. Ils me laissent les regarder sans me prêter la moindre attention. J'accroche machinalement mes mains au grillage qui me sépare d'eux. Les minces morceaux de fer tressés me chauffent les doigts. C'est une matière sans qualités, étrangement neutre, comme un écho. Qui tantôt retient la chaleur et tantôt rend le froid plus vif. Conduit le courant. S'adapte, ne dit rien. J'essaie de me concentrer sur le spec­tacle en désordre de ces garçons qui veulent gagner. Je les trouve durs à la tâche que je ne saisis pas complètement. Je sais bien sûr qu'ils doivent lancer le ballon dans l’un des paniers placé en bout de terrain. Mais ils s’y emploient par toutes sortes de tactiques qui me perdent plus qu'elles ne leur permettent de marquer des points. Ils ne portent pas de maillots distinctifs aussi je ne fais pas la différence entre les deux équipes. Je ne peux pas identifier d'un coup d'oeil les bleus des rouges. C'est regrettable pour moi, mais sans importance pour eux qui doivent bien se connaître. Ils ne jouent pas devant moi, ils jouent. En y pensant, je me sens de trop. Je m'en vais, sûre qu'ils ne m'ont pas vue. Le vent qui se réveille me rend ma veste plus confortable. Je marche parmi les pavillons bien rangés d'un quartier rési­dentiel. J'imagine les jeunes joueurs de basket-ball rentrer chacun dans une de ces maisons toutes identiques, mais qui ont visiblement fait l'objet d'attentions particulières pour les personnaliser. Bien sûr ils doivent sans hésiter trouver la leur et n'ont pas besoin de regarder la couleur de la boite aux lettres ou de comparer la hauteur de la haie 25 de thuyas qui bordent toutes les entrées. Il y a parfois un petit enfant qui joue seul dans la cour. Il témoigne alors du sentiment de sécurité qui règne ici. Mais la plupart des jardins sont vides à cette heure, certains de leurs habitants ne sont pas encore rentrés tandis que les autres sont déjà occupés chez eux aux tâches de fin de journée.
La longue montée qui suit vient gâcher la plénitude qui s'était doucement installée en moi. Le corps me rappelle. Je sens chaque pas peser plus lourd que le précédent. Les semelles de mes chaussures dont je n'avais jusqu'alors pas conscience me semblent maintenant bien trop fines. Mes pieds s'imprègnent douloureusement des petits cailloux pointus qui jonchent le sol. En même temps, mes chaussures me paraissent peser des tonnes. Le sac, qui rebondit depuis ce matin contre ma cage thoracique sans que je ne m'en émeuve, m'assène à présent des coups insupportables. Je marche parce que ne peux pas m'aban­donner ici comme l'épave d'un bateau après un naufrage. Je marche même assez vite, pressée d'en finir avec cette côte. J'arrive si fatiguée en haut que je ne pense même pas à regarder derrière moi pour me rendre compte du tra­vail accompli. Mais ce qui se dresse à présent devant moi me retient au point que j'en oublie mon corps. Ce n'est pourtant pas beau, ni surprenant, rien que je n'aie déjà vu cent fois. Une zone commerciale. La fin classique d'une ville moderne, paradis de magasins identiques fabriqués à la chaîne. Absorbée par la contemplation de ce patrimoine de tôle ondulée, j'en oublie ma fatigue et me voici dévalant avec entrain l'autre versant de la côte qui m'a tant fait souffrir quelques minutes avant. La lumière déclinante qui fuse sur les toits métalliques y est peut-être pour quelque chose. Les premiers indices de la ville suivante aussi qui, encore lointaine, m'apparaît déjà comme un refuge. Marcher dans une zone commerciale est plus ardu qu'il n'y parait. On ne marche pas dans ce genre d'endroits. On a une voiture. Je dois me construire un trottoir à chaque pas. C'est long et pénible, presque autant que la traversée des immenses parkings déserts à cette heure. Quand je quitte cette zone désolée, je me rends compte que je n'ai croisé personne. J'ai bien vu quelques voitures, mais elles étaient soit vides, soit trop sombres pour que je puisse déceler d'éventuels occupants. Si la joie de la marche n'est plus là, je ne perçois pas non plus de lassitude très vive. Mes membres exécutent docilement l'ordre muet que je leur lance de continuer à se mouvoir. J'arrive dans la ville qui ressemble à la précédente. Qui m'accueille dans le silence. Ne fait rien pour moi. S'affaire à terminer une journée ou à en préparer une autre. J'entre dans une parfaite indifférence. D'un pas ralenti qui fait de moi la visiteuse silencieuse que je suis volontiers. Épuisée, je fouille en moi pour piocher dans la vie qu'il me reste. Coïncidence heureuse, j'aperçois un parc ouvert. J'y entre soulagée. Je m'écroule sur un banc et m'endors sans attendre. Je plonge dans le rêve heureux de celui qui a le sentiment d'être arrivé quelque part.

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