Le grand mur blanc

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J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois...

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— Un mois, deux mois encore ? s'inquiète la mère, parvenue à dépasser sa gêne pour ces quelques mots.
— Ce sera très long, assène le professeur Duval.
C'est l'un des grands pontes de l'unité pédiatrique, sa voix est forte, le timbre sec. La mère le fixe d'un regard vide, l'information n'a pas encore fait le tour de son cerveau ébranlé, le tour de son cœur déchiré et de son âme brisée. Jérémy, son tout-petit de neuf ans va rester dans sa coquille de plâtre encore longtemps. Un scarabée en équilibre sur le dos, les pattes inférieures prisonnières elles aussi, seuls les bras sont libérés, le chirurgien a été magnanime. Un problème de colonne vertébrale, une maladie rare qui tord les jeunes corps dans le mauvais sens, il faut redresser pour avoir une chance de marcher droit. Le verdict tombe comme un couperet, un mois déjà que l'enfant s'évertue à faire le fier, mâchoires serrées et les yeux secs devant sa mère qui pleure pour deux. Dès qu'elle a le dos tourné, il laisse les larmes détremper l'oreiller.
La porte est restée entrouverte, Kilian, le grand frère, a tout entendu. Depuis que le père est parti, il est le chef de la famille, mais encore mineur il n'est pas autorisé à entendre le pire. À dix-sept ans, c'est un homme, au regard de la loi, un enfant. C'est pourtant lui qui porte la maisonnée à bout de bras, du moins ce qu'il en reste depuis le départ du père et l'hospitalisation de Jérémy. Il veille sur la mère et c'est déjà beaucoup, tiraillé entre les tâches ménagères et sa formation à l'association du quartier, il veut devenir peintre en bâtiment.
La mère sort du bureau, il passe son bras sous le sien, elle comprend qu'il a compris et les deux ombres longent le couloir, abandonnant derrière eux Jérémy seul en proie à sa terreur. Dès que le petit est né, Kilian s'en est occupé comme il l'aurait fait d'un chaton abandonné. Le couple des parents battait de l'aile et Kilian jouait les nounous, il donnait le biberon, surveillait le bain. En grandissant ils sont devenus plus que frères, amis pour la vie, alors c'est un déchirement pour Kilian d'être privé de son frérot, de le savoir dans cet hôpital où tout est aseptisé, trop clair et trop calme. Jérémy aime que ça bouge, ludion toujours en mouvement, aujourd'hui empêché de tout, dans cette immobilité forcée et ce blanc partout jusqu'à la nausée, les murs de la chambre, les draps du lit, les blouses des soignants. Et son visage d'ange, pâle comme si la vie, apeurée devant tant de souffrances, s'était déjà enfuie.
Ils sont maintenant sur le trottoir à attendre le car, la ligne est mal desservie. La mère est perdue dans de sombres pensées, boucler la fin du mois, trouver le temps de venir voir Jérémy entre deux ménages, veiller à ce que Kilian ne lâche pas sa formation. Kilian se tient debout, les mains dans les poches, il regarde autour de lui. Un grand mur lui saute aux yeux, un grand mur blanc, un mur qui fait face à l'hôpital, face à la fenêtre de Jérémy. Kilian sourit quand il aide sa mère à monter dans le bus. Il sait ce qu'il doit faire.
Le lendemain il se rend à l'hôpital, seul. Jérémy observe son aîné avec la même adoration qu'il avait pour lui devant la bouillie ou les dominos. Il ne comprend pas ce qui se trame, mais fait confiance. Kilian étale un drôle d'attirail et quelques outils sur le lit. Il installe un miroir rotatif à travers lequel l'enfant pourra voir le grand mur blanc.
— Attends un peu demain, c'est une surprise, lui lance Kilian en guise d'au revoir, et il lui visse sur la tête sa casquette préférée.
Et Kilian tient parole, il respecte toujours ses promesses. Alors il déballe seaux et pinceaux de toutes tailles pour son projet grandiose, créer une fresque à l'image de la vie sur le grand mur blanc. Il a négocié avec son patron – une œuvre unique pour valider mon stage – c'est OK – a dit le brave homme qui comprend tout. Et chaque jour, il accroche de la peinture sur le crépi immaculé, il dessine le meilleur de ce qui émaillait l'existence de Jérémy, avant la bombe de la maladie. Les jouets de l'enfance, ses cartes postales, le canari, son vélo du temps où il fendait l'air avec ses copains et il tague leurs prénoms entremêlés. La tâche est rude, les jours de pluie il ne peut peindre et c'est une journée-chagrin pour les compères, mais dès que luit le soleil, Kilian reprend son chantier, aligne les arabesques chamarrées au milieu d'ésotériques hiéroglyphes. La fresque est truffée de clins d'œil complices, parsemée d'un langage codé qui n'appartient qu'à eux. Jérémy déchiffre à s'en brûler les pupilles. Kilian n'oublie aucun dégradé de la palette, pas un ne lui échappe. Jérémy se renforce, il fait des progrès. On cisaille le monstrueux plâtre, on libère une jambe, puis l'autre et le garçon regarde par la fenêtre le grand mur blanc qui se colore rien que pour lui. Alors, le tronc encore entravé, il commence à sourire. L'oreiller n'est plus détrempé par les pleurs. La maman va mieux elle aussi, elle y croit, elle espère et le médecin s'étonne de la vitesse à laquelle les os de Jérémy se redressent.
Et Kilian poursuit la fresque, il est épuisé, mais continue, la nuit aussi, il a installé des projecteurs pour gagner du temps. De toute la région on vient admirer le chef d'œuvre, des cohortes de journalistes affluent, on a même aperçu un critique d'art qui prenait des photos pour une revue de prestige. Et quand on sollicite un autographe, Kilian signe du prénom de Jérémy.
Il est arrivé au bout de l'impensable, ce soir-là l'artiste peint d'écarlate le mot de Victoire. Alors Jérémy, soutenu par deux infirmiers, lâche ses béquilles avant de se jeter dans les bras de son héros.
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Odile Duchamp Labbé · il y a
Bien belle histoire, Chantal! Il est vrai que dans la réalité certains esprits chagrins n'auraient pas hésiter à venir arrêter le barbouilleur dans son élan le targuant de dégradation d'un lieu public. Mais je préfère de loin ta version.
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Marie Kléber · il y a
Quelle beau récit Chantal, elle vient dessiner sur nos visages des sourires, ceux qui accompagnent les plus belles victoires justement.
Bravo!

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Georges Saquet · il y a
Emotion, sensiblité ... La fraternité au zénith ! Une belle histoire . Mon vote.
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domi · il y a
Superbe histoire, Chantal ! Cela faisait bien longtemps que je ne venais plus sur Short édition et je retrouve avec toujours autant de plaisir vos textes si bien écrits. Bravo !
Pour reprendre la main, j’ai écrit une petite fable à la manière de...
Si le cœur vous en dit, lisez-la, ”le renard et le hérisson”...

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Marie Pouliquen · il y a
L'amour fraternel si bien décrit, la guérison au bout, merci pour ce beau texte émouvant !
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François Duvernois · il y a
Killian est un très beau personnage. L'histoire se termine sur une note d'espoir. Au début, Jérémy m'a fait penser à Grégoire Samsa de la Métamorphose de Kafka.
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françoise CLAUDE · il y a
Quelle jolie histoire !
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CATHERINE NUGNES · il y a
Très émouvant. Beau texte plein de sensibilité.
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Gérard Jacquemin · il y a
Forces d'âmes, volonté, émotion, tout y est pour un récit très émouvant.
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Gérard, je suis ravie de vous avoir ému !
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Patricia Besson · il y a
Un texte émouvant et optimiste à la fois. Bravo Chantal tjs une aussi belle écriture qui nous transporte. Merci ma voix

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