Le Grand Méchant Loup

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En compétition
Image de Automne 2020
L'éclat cadavérique de l'orage illumina un instant le visage émacié de Lyanna Gilbert. Les yeux plissés, dans la petite salle d'attente, elle mâchouillait nerveusement son chewing-gum, faisant inconsciemment cliqueter le stylo qu'elle serrait dans ses longs doigts. Laissant ses grands yeux océan se poser sur la petite porte en face, elle lança un regard courroucé à l'homme à ses côtés, sifflant hargneusement.
— Je ne suis plus une bleue, t'as pas besoin de me couver comme ça Mike !
Dans la quarantaine, l'homme eut un sourire tolérant, croisant ses jambes vêtues d'un vieux pantalon qui devait bien dater du siècle dernier tandis que ses pupilles d'un noir profond ne lâchaient pas la jeune femme du regard.
— C'est pas n'importe qui cette fois, Lyanna. Ross Bund a détruit une famille entière, il a…
— Je sais, je sais, l'interrompit-elle, secouant sa main droite comme pour chasser un moustique impertinent, pas besoin de me briefer, c'est moi qui ai eu l'idée je te le rappelle.
À nouveau le tonnerre fit trembler les murs de la minuscule pièce dans laquelle ils attendaient. Frissonnant, la blonde passa une main sur son bras nu, continuant à faire des ronds dans la petite salle, peinant à ignorer le silence gênant qui s'était installé. Faisant claquer une bulle de son bonbon écarlate, Lyanna s'arrêta enfin, détachant ses grands yeux de la porte pour se poser sur son compagnon. Sans quitter son sourire factice, celui-ci attendit avec une patience insupportable que sa collègue prenne la parole. Ce qu'elle fit, non sans lui lancer un regard mauvais.
— Ce n'est pas vraiment le fait qu'il soit un tueur qui me dérange, ce n'est pas le premier fêlé que j'interviewe pour mon job, et ce ne sera certainement pas le dernier. Mais…
Incapable de finir sa phrase, elle détourna le regard, laissant pour la première fois une lueur d'inquiétude naître dans ses yeux aux profondeurs abyssales. Sans lui laisser l'occasion de reprendre, Mike se leva, attrapant familièrement l'épaule de la jolie blonde.
— Je sais bien. Écoute-moi attentivement Lyanna. Ross est un homme dérangé, il est intelligent, assez pour avoir esquivé la prison à vie et terminer celle-ci dans cet hôpital psy à la place. Il va essayer de te manipuler, de te faire sortir de tes gonds. N'oublie pas que personne ne sait pourquoi il a accepté de te parler à toi, et à toi seule, mais ce n'est certainement pas anodin. Alors sois prudente, et reste sur tes gardes. Tu es capable de le mettre à terre, ne le laisse pas t'avoir et fais lui cracher tous ses secrets.
Refusant de le regarder dans les yeux, Lyanna hochait la tête, distraite par la porte qui venait de s'ouvrir sur un homme en tenue d’hôpital et aux muscles d'acier. Sans prêter attention à Mike, il fixa la jolie blonde avant de s'écarter, sa voix profonde invitant la jeune femme à entrer.
— Il vous attend.
Lyanna fit cliqueter une dernière fois son stylo avant de le ranger dans la poche de sa tenue immaculée. S'engouffrant dans le long couloir au bout duquel se trouvait une unique porte, elle se sentit rassurée par la présence de Mike qui la suivait silencieusement. Marquant une pause devant la porte blafarde, la blonde eut un regard pour le soignant juste derrière elle qui lui accorda un sourire encourageant.
— Je resterais juste derrière la porte, ne craignez rien.
Hochant la tête, la blonde vérifia nerveusement la présence de son stylo dans sa poche, passa une main adroite dans sa chevelure d'or pour la mettre en place, et, après une grande inspiration, passa enfin le seuil.
La pièce d'une blancheur immaculée ne possédait pas la moindre ouverture. Un néon à la couleur polaire révélait une simple table assortie aux murs et sertie de deux chaises clouées au sol. Sur l'une d'elles, lui faisant face, se tenait un homme dans la cinquantaine et aux cheveux ras. Ses traits anguleux laissaient apparaître deux yeux d'un noir de jais alors qu'une esquisse de barbe recouvrait son menton volontaire. Si son apparence des plus ordinaires pouvait prêter à confusion, le sourire qu'il eut lorsque la blonde et son compagnon pénétrèrent dans son antre la fit frissonner. Levant doucement une main disproportionnellement grande, il l'invita sans un mot à lui faire face tandis que Mike s'appuyait nonchalamment contre le mur derrière elle.
La tête haute, Lyanna prit place, ses pupilles si expressives se perdant dans celles sans fond de son vis-à-vis alors que son cœur s'accélérait, mû par un instinct primaire qui lui criait qu'elle n'avait rien à faire ici. Sans lui laisser l'occasion de prendre la parole, la blonde pointa du doigt l'enregistreur qui se trouvait déjà sur la petite table, inclinant légèrement la tête.
— Vous permettez que j'enregistre ?
Tâchant de ne pas se laisser intimider par ce sourire glacial, Lyanna affronta non sans peine les pupilles indéchiffrables du sociopathe qui lui faisait face. Ce ne fut qu'au bout d'un silence interminable que l'homme hocha finalement la tête. Satisfaite, la blonde appuya sur l'appareil, avant de croiser ses longs doigts devant elle, un sourire poli sur le visage.
— Bien, Monsieur Bund, je pourrais vous poser bien des questions, mais je suppose que vous m'avez fait venir aujourd'hui pour une raison précise, pourrais-je savoir laquelle est-ce ?
Un nouveau sourire secoua l'échine de la blonde qui ne put s'empêcher de tourner légèrement la tête pour apercevoir la silhouette rassurante de Mike qui ne les lâchait pas du regard. Captant le mouvement, le tueur inclina imperceptiblement la tête sur le côté, mordillant inconsciemment sa lèvre inférieure avant de laisser finalement sa lourde voix ébranler la minuscule pièce d'albâtre.
— Vous aimez avoir la main n'est-ce pas Mademoiselle Gilbert ? Vous aimez que tout soit fait selon votre bon désir.
Les sourcils froncés, Lyanna ne perdit guère de temps pour répondre, sa voix gelée affrontant avec peine la profondeur qui lui faisait face.
— Et vous ?
Le sourire revint aussitôt, accompagné du malaise certain de celle qui lui faisait front. Inspirant longuement, Bund joignit ses deux mains sans entraves, se penchant légèrement en avant, les lourdes chenilles broussailleuses de ses sourcils se fronçant au-dessus du gouffre sans fin de ses pupilles.
— Non, je ne pense pas. Je considère que la vie est imprévisible, et qu'il faut l'être également pour la vivre comme il se doit.
— Est-ce pour cela que vous avez assassiné cette famille en 1990 ?
Incisif, déterminé, le réflexe du reporter avait jailli alors que la blonde se penchait légèrement en avant, ses grands yeux flottant à la lisière de celui qui était désormais le centre de son attention. Bund quant à lui garda le silence, s'adossant délicatement à son dossier tandis que ses bras se croisaient.
— Que savez-vous à ce sujet Mademoiselle Gilbert ?
Un rictus apparut pour la première fois sur le visage de la jeune femme, agacée par ce jeu dans lequel le tueur semblait la plonger. Tapotant distraitement ses ongles rongés sur la table ivoire, elle n’eut guère besoin de notes pour répondre.
— Ce que tout le monde sait. Vous avez été arrêté le 28 décembre 1990 dans une petite maison perdue dans les hautes Alpes. On a retrouvé la carcasse de la grand-mère que vous aviez assassinée le 24 décembre avant de délicatement la découper au grès de vos dîners. Il y avait sa petite fille avec vous dans la demeure que vous avez gardée avec vous, la forçant à regarder la lente agonie de la dame, avant de l'inviter à…
L'espace d'un instant, la jeune femme sembla hésiter, avant de reprendre, refusant que le tueur ne sente la moindre faiblesse dans ses propos.
-... ... à dîner en sa compagnie. Vous lui avez servi des jours durant sa grand-mère, jusqu'à ce que ses parents la rejoignent et ne découvrent cette horreur.
— Et à votre avis, pourquoi ai-je fait cela ?
Un sourire échappa enfin à la blonde qui joignit ses deux mains délicates, bien plus intéressée par le cours que prenait cet entretien.
— Ne serait-ce pas à vous de me le dire plutôt ?
— Peut-être, mais je ne suis pas une personne conventionnelle dirons-nous, et je pense que votre avis pourrait être intéressant.
Observant un instant l'homme, elle semblait indécise quand à la position à avoir. Lorsqu'elle prit la parole, elle détourna finalement le regard, reprenant le tapotement mécanique de sa main droite.
— Je pense que c'était plus fort que vous. Vous n'avez pas l'air d'une personne vraiment décalée. Je pense qu'il vous manquait ce quelque chose, et que, va savoir pourquoi, cet acte vous a permis de vous sentir mieux.
— Voyons Mademoiselle Gilbert, c'est pourtant un acte qui m'a tout l'air d'être prémédité non ? J'ai tout de même tenu cette vieille dame captive pendant des jours, j'ai torturé sa petite fille au moins autant de temps. Pensez-vous réellement que ce long supplice relevait d'un besoin ponctuel à un moment précis ?
Pensive, Lyanna fronça à son tour les sourcils, fixant inlassablement la table devant elle, craignant d'affronter dans le regard de l'homme qui lui faisait face un sentiment qu'elle ne pourrait comprendre.
— Je vais vous dire Mademoiselle ce que je pense avoir ressenti. Je pense que c'était de la colère, une haine incontrôlable qui s'est manifestée à ce moment parce que cette dame était la seule chose que j'avais sous la main. Cette colère incontrôlable et bestiale poussée par des éléments qui pourraient sembler anodins, mais qui pourtant ne l'étaient pas pour moi. Et je pense que je me suis renfermé, suite à ces terribles éléments, créant une carapace, une coquille autour de moi, afin de ne pas avoir à supporter les conséquences de mes actes.
Le pianotement de ses longs doigts s'accéléraient incontestablement alors que ses grands yeux papillonnait du bureau immaculé aux pupilles de jais de son vis-à-vis.
— Donc vous ne ressentez pas de regrets pour ce que vous avez fait ?
— Devrais-je en ressentir ?
Fronçant les sourcils, Lyanna contrôla de justesse l'affirmation qui allait lui échapper pour y penser plus longuement. Incapable de calmer le tapotement de ses longs doigts sur la laque qui recouvrait le plastique du meuble blafard, elle sentit Mike s'agiter derrière elle. Fronçant les sourcils, elle lui adressa un regard mauvais, l'empêchant d'intervenir, avant de se concentrer à nouveau sur son vis-à-vis qui lançait un regard étrange vers son collègue.
— Vous venez de dire qu'elle vous avait mis en colère. Si c'est le cas, elle a peut-être mérité ce qui lui arrivait ?
Un nouveau sourire pour accompagner les propos de la jeune femme, désormais moins sensible à l'aura glaciale qui se dégageait de l'homme en blanc.
— Selon vous cette pauvre dame méritait d'être assassinée au fin fond de la forêt ? Méritait-elle d'être transformée en bout de chair visant à nourrir son enfant ?
Droit, l'homme cherchait le regard de la blonde, désormais accoudé à la table, il ornait son visage taillé d'un sourire glacial révélant une dentition aux incisives légèrement trop longues.
— Je me trompe peut-être, mais j'ai l'impression que vous me testez sur quelque chose que vous avez réalisé, Monsieur Bund. Pourquoi prendre le temps de me demander mon avis sur des choses que vous avez faites ? Mes lecteurs ne s'intéressent pas à ce que je pense, mais à ce que vous pensez, à ce que vous avez imaginé, ce que vous êtes, et qui sait, pourquoi devenons-nous comme vous !
Arrêtant enfin de tapoter la surface désormais légèrement rayée, la blonde posa ses deux mains sur la table devant elle, prête à se lever, les propos de Mike lui revenant à l'esprit « Il va essayer de te manipuler, de te faire sortir de tes gonds. »
— Je suis venue afin d'obtenir votre témoignage sur cette sordide histoire, pas pour subir votre interrogatoire déplacé.
— Êtes-vous certaine que c'est réellement ma version de l'histoire que vous êtes venue chercher Lyanna ?
— Que voulez-vous dire par là ?
Elle n'eut cette fois pas l'occasion d'empêcher Mike d'intervenir. S'avançant d'un pas, il posa une main bienveillante sur l'épaule de la jeune femme, se penchant légèrement en avant, soufflant doucement dans son oreille.
— Ne le laisse pas prendre le contrôle. C'est le moment où il va essayer de te retourner l'esprit…
Claquant de la langue, énervée, elle lui offrit un regard mauvais tandis que Bund se penchait légèrement en avant, un sourire glacial sur le visage.
— Il est avec nous, n'est-ce pas ?
— De quoi parlez-vous ?
Laissant pour la première fois un soupir lui échapper, l'homme s'appuya délicatement contre le dossier de la chaise, ses pupilles survolant la silhouette de Mike sans même s'y attarder.
— Lyanna, cela fait maintenant une dizaine d'année que tous les jours, nous avons la même conversation. Vous ne vous en rappelez donc pas ?
Son cœur s'emballait à nouveau tandis que ses délicats sourcils s'abaissaient jusqu'à ne former qu'une mince ride surplombant l'océan de ses pupilles. Reprenant l'incessant tapotement, elle eut un regard mauvais pour le tueur, un rictus déformant son délicat faciès alors que Mike s'était désormais arrêté à ses côtés, laissant ses yeux voler de l'un à l'autre.
— Mais de quoi parlez-vous bon dieu ?
— Je vous parle de cet homme qui ne cesse de vous entraîner dans cette spirale infernale Lyanna. Je vous parle de cet homme qui, ce soir de décembre vous a incité à commettre l'irréparable. Celui qui ne cesse de vous suivre sans jamais vieillir, qui vous incite à suivre ses conseils et qui vous tient sous son aile depuis ce que vous avez fait au fin fond de cette forêt.
Sourcils plissés, elle cligna des yeux, secouant nerveusement la tête, sa main s'agitant sur son uniforme immaculé alors que ses pupilles s'agitaient sans réussir à comprendre ce qui se passait. Laissant une colère mauvaise l'envahir à nouveau, elle laissa son poing s'écraser violemment contre la petite table sous le sourire appréciateur de son compagnon.
— Alors c'est ça qui vous permet de dormir la nuit ? L'idée que ce n'est pas vous qui avez commis cet acte effroyable, que vous n'êtes pas l'instigateur de ce crime abominable ? Vous mentez, vos actes sont odieux, et vous devriez pourrir en prison et non dans cet institut…
— Nous avions déjà abordé cette rage, ce rejet de ce que vous avez fait, mais vous devez comprendre ce que vous avez fait Lyanna, enchaîna-t-il sourd aux propos de la jeune femme, vous devez…
Mais l'homme n'eut guère le temps de terminer que la blonde se releva, ses pupilles brillant de colère alors qu'elle se jetait sur l'homme qui lui faisait face. Elle ne réussi cependant à l'atteindre à temps qu'il s'était déjà redressé, vif et agile tandis que la porte derrière elle s'ouvrait avec fracas, laissant apparaître l'infirmier aux muscles d'acier. Habitué à cette déferlante de haine et de colère, il attrapa les frêles épaules de la jeune femme, insérant dans son sang de quoi l'envoyer dans les bras de Morphée en quelques instants. Sentant sa tête vaciller, elle entendit le tueur s'adresser à l'infirmier, alors que Mike s'accroupissait à ses côtés, passant délicatement une main sur la chevelure d'or de la jeune femme.
— Il t'a eue cette fois encore, mais la prochaine tu y arriveras, je crois en toi ma chérie…
Mais elle ne réussit à lui répondre, le sourire bienveillant de son collègue disparaissant dans la profondeur de la nuit alors que son corps inconscient était emmené dans sa chambre, libérant le cabinet pour le prochain entretien...
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Image de Lyshinyr Wos
Lyshinyr Wos · il y a
J'ignore si il y a une inspiration, mais à travers ce texte horriblement tourné, on retrouve toute la psychologie complexe, la sordide manipulation de Hannibal Lecter, alias le Docteur Lecter envers Clarice Starling , dans Le Silence des Agneaux. Très bien écrit, continuez comme ça !!
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Yannick Pagnoux · il y a
J'ai beaucoup aimé, je découvre votre plume donc tous mes vœux pour la suite.
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Viviane Fournier · il y a
Bien pensé, bien agencé et puis bien écrit !
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Keith Simmonds · il y a
Une superbe plume pour ce thriller en herbe, A. Mag Barre ! Mon soutien ! Une invitation à venir vous dépayser dans “Dépaysement au Royaume des Animaux” qui est en FINALE pour le Prix Short Paysages –Isère 2020. Merci d’avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/depaysement-au-royaume-des-animaux

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Paul Jomon · il y a
Récit déroutant où les rôles s'inversent, où la confusion des esprits fait interrogation. Un jeu de rôles qui semble devoir se reproduire indéfiniment.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un thriller d'une densité éprouvante .
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Camille Dubois · il y a
Le style, la fin, l’histoire, j’aime tout ! J’espère que tu iras loin dans la compétition !
Image de Isabelle Is'Angel
Isabelle Is'Angel · il y a
Wouahhh !!! J'ai adoré !

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