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LE GRAND JOUR

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Ode Colin

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1. Cérémonial de l’habillement
Patrice contemple son reflet dans le miroir. Il tente de sourire à ce jumeau qu’il voit, mais ne réussit qu’à esquisser un rictus amer.
Près de lui, ses deux témoins, Boris et Laurent se démènent pour qu’il soit prêt dans les temps.
Boris, grand blond à l’allure sportive, jette un rapide regard à sa montre Festina et grommèle.
« Faut se dépêcher ! Tu dois être à la mairie dans moins d’une heure !
- Je sais. » répond Patrice réprimant un soupir.
Il observe Boris préparer les boutons de manchette et pendant une brève seconde, il envie son ami, éternel célibataire, qui ne va pas devoir, par cette chaude journée de juin, se risquer dans tout un tas de promesses difficiles à tenir.
Laurent, lui, avec son air de premier de la classe a divorcé quelques mois auparavant. Il est cependant sincèrement ravi de l’engagement que s’apprête à prendre Patrice.
Ce dernier courbe son mètre quatre-vingt-dix pour effacer un pli de son pantalon noir.
Se relevant, il tend ses bras à Boris qui arrange, avec des gestes presque féminins, les boutons de manchettes dorés sur la sombre veste en cachemire.
« Mais qu’est-ce que je suis en train de faire ? » se demande pour la énième fois Patrice.
Fermant les yeux, il laisse Laurent, vaporiser sur ses courts cheveux bruns, une laque aux senteurs artificielles.
« Est-ce que je l’aime ? s’inquiète le futur marié, oui, reconnait-il, mais est-ce que je l’aime assez pour avoir envie de passer ma vie avec elle, de me marier devant ma famille et mes amis ? Est-ce que c’est ça que je veux ? »
Laurent et Boris, nullement conscients des tergiversations de leur camarade, reculent
afin d’admirer leur œuvre.
Patrice se tient devant eux, nonchalant, se demandant ce qu’il fait là.
« Super ! s’exclame Boris ravi.
- Tu es très classe. On a bien bossé, » ajoute Laurent en riant.
Patrice ne voulant pas être en reste sourit... cela lui fit mal dans toute la mâchoire.


2. Dans la voiture conduisant à la mairie
La Berline glisse sur la route, comme une luge sur la neige. Laurent conduit prudemment, respectant les règlementations de vitesse, freinant aux feux orange et... au grand dam de Boris, assis sur le siège passager, se laisse doubler par la plupart des voitures.
« Mais roule ! rugit, le blond jeune homme. Patrice arrivera à la mairie qu’Hortense aura déjà dit oui ! »
À l’arrière, près de sa mère qui a bouclé sa lourde chevelure noire pour l’occasion, le futur marié ronge son frein. Le regard perdu par-delà la vitre, il ne sent pas la douce pression de la main de sa mère sur la sienne. Dans sa tête, les pensées tourbillonnent, lui donnant mal au crâne ; Patrice rêve d’un Nurofen et d’un whisky.
« De toute façon, c’est trop tard. Je ne peux pas sortir de la voiture en m’écriant, non, finalement j’ai changé d’avis, je ne veux pas me marier ! Désolé à tous de vous avoir fait venir pour rien ; vous rêviez d’une fête et je n’ai à vous offrir qu’une journée perdue. Chère Hortense, à toi, plus qu’à quiconque, je dois exprimer des excuses. Je sais que cela devait être le plus beau jour de ta vie, je suis en train d’en faire le pire. Excuse-moi d’avoir demandé ta main il y a un an, sur ce pont, à Paris... ce jour-là j’y croyais, mais depuis... je ne vais quand même pas gâcher ma vie pour cette petite minute où je me suis agenouillé devant toi. »
Patrice met son poing dans la bouche pour s’empêcher d’hurler. Évidemment qu’il est trop tard !
Sa mère le regarde avec dans les yeux une lueur d’incertitude.
« Tout va bien, mon chéri ?
- Oui maman, ça va. »
Et il lui adresse son plus beau sourire, révélant des dents d’albâtres, digne d’une pub Hollywood chewing-gum.
« Ça y est nous sommes arrivés ! » avertit Boris.
Laurent gare la voiture précautionneusement, à quelques mètres de la mairie. Patrice sort du véhicule, suivit par sa mère. Un peu plus loin, Hortense, toute de blanc vêtue, dégage sa traîne de la limousine et le visage rayonnant s’avance vers l’hôtel de ville comme vers le paradis.

3. La mairie
Hortense est belle, Patrice doit en convenir. La robe de mariée cintre sa taille fine. La mousseline blanche fait ressortir ses grands yeux bleus. Quand il plonge dans son regard, Patrice a l’impression de se noyer dans un lac froid de Norvège (c’est ainsi qu’il imagine les lacs là-bas, glacés). Il aime Hortense, c’est certain, mais ne veut pas l’épouser.
La mairie de la petite bourgade, que bordent deux vertes collines, a un air propret avec sa façade immaculée et son blason ornant la vaste entrée.
Hortense, tout sourire, s’approche d’un pas léger vers son fiancé. Elle tient à la main un bouquet de myosotis qu’elle lancera quelques heures plus tard, telle une promesse, aux femmes célibataires, rêvant elles aussi, d’un mariage blanc.
Patrice pose ses lèvres sur celles d’Hortense qui s’écarte gentiment en riant.
« Attention à mon maquillage. »
Le couple pénètre dans le bâtiment, suivi par la foule d’invités, tels un roi et une reine précédant sa cour. Sagement, tout le monde s’assoit. Quelques personnes restent néanmoins debout au fond de la salle où pend un lustre brillant de fausses pierres.
Les fenêtres ouvertes laissent passer un air frais que Patrice, le front et le cou moites, apprécie.
Au loin, les cigales chantent.
Le maire, un homme tout en rondeur et jovialité, déclame l’éternel discours, comme un acteur de théâtre.
Hortense prononce son oui d’une voix claire et douce ; Patrice dit non dans sa tête et oui devant tout le monde.
Les invités applaudissent chaleureusement.
Hortense offre ses lèvres à son époux qui sent une goutte de sueur glisser le long de son dos.
Le maire récite un tonitruant :
« Je vous déclare mari et femme. »
Patrice a envie de vomir.




4. L’église
Même manège pour le religieux, mais cette fois trop tard pour Patrice qui a déjà prononcé le oui fatidique. Il ne peut pas se la jouer Mister Big laissant Carrie seule devant le parvis.
Patrice accompagné de sa mère s’avance dans la longue allée de l’église, devinant l’émotion de son entourage. Il se poste près du prêtre, qui, le dos droit, lui adresse un sourire confiant.
Les témoins défilent au son de la douce mélopée d’Ave Maria.
Puis, tous les regards convergent vers la lourde porte en bois du bâtiment, où la mariée, ravissante de bonheur, remonte l’allée au bras de son père. L’heureux homme a les joues rouges d’émotion. Patrice admire sa femme qui s’avance vers lui. Il veut croire à une vie de félicitée, mais a, pour le moment, surtout l’impression de vivre la journée d’un autre.
Le prêtre débute sa lecture par les premiers psaumes.
Une heure et demie d’ennui commence alors. Les enfants s’agitent sur les bancs qu’ils trouvent durs tandis que les adultes étouffent des bâillements. Le marié lui-même semble absent, le regard vide et un sourire figé sur les lèvres. Seule Hortense a l’air de se complaire dans ce lieu, d’ailleurs, c’est uniquement pour elle que Patrice a accepté le cérémonial de l’église.
Une fois encore les vœux sont échangés et quelques larmes coulent dans l’assistance.
À la sortie de l’édifice, les félicitations pleuvent en même temps que les confettis en forme de cœur. Hortense se colle étroitement au bras de son mari qui serre des mains et joue au bonheur.
De loin, appuyé contre sa voiture, Laurent assailli par le doute l’observe. Il aimerait faire part de ses craintes à Boris, mais n’ose pas, par peur du ridicule. D’ailleurs, son ami est occupé à flirter avec une jolie brune en robe légère. Alors que les mariés arrivent à sa hauteur, Laurent félicite Patrice et profitant de ce qu’Hortense embrasse un enfant qui lui tend la joue, demande d’une voix où pointe l’inquiétude.
« Tu es heureux, n’est-ce pas ? »
Surpris, Patrice scrute les traits de son témoin qui l’a si bien deviné.
« Oui, bien sûr. »
Mais il ne peut mentir à son ami et détourne le regard.

5. La fête bat son plein
Les photos du mariage ont pour cadre le lieu même où le repas sera ensuite servi. Il s’agit d’un domaine vieux de plusieurs siècles, tout en pierre, aux murs décorés de lierre grimpant. Le bâtiment est entouré d’un vaste jardin aux senteurs aromatiques. Une fontaine où deux angelots renversent des jarres y trône fièrement.
Le photographe s’escrime à crier les noms des invités devant apparaître sur les clichés avec les mariés.
Tout le monde sourit, boit du champagne tandis que certaines femmes massent leur pied endolori par les hauts talons des chaussures.
Hortense prend des poses pour la pellicule, envoyant des baisers, jouant avec son bouquet... elle est la reine de la journée et compte bien en profiter. Seule une petite lueur craintive dans ses prunelles bleues prouve qu’elle a remarqué le comportement distrait et absent de son mari. Elle ne souhaite pas s’attarder sur ce que cela pourrait impliquer ayant trop peur de la réponse. Elle préfère faire abstraction de toute pensée négative pouvant nuire à sa journée. Pour oublier, elle rit haut et fort.
Patrice, lui, se tient légèrement contraint, prenant les poses que demande le photographe, se sentant encombré par la joie de son épouse.
Laurent, malheureux, ne le quitte pas des yeux.
Après les photos, le vin d’honneur qui passe à toute allure, puis le banquet. Le nouveau couple fait son entrée dans la salle, sous une pluie de ballons blancs.
Le repas, copieux, se déroule de manière parfaite et commune à tous les mariages.
Si Patrice manque d’entrain, on met cela sur le compte de la fatigue. Seuls Laurent et Hortense devinent que le mal est autre.
« Ils sont tous là à fêter cet amour, se dit Patrice, et moi j’ai l’impression d’assister à un enterrement, le mien. Pourquoi ne puis-je être heureux ? Je le voulais ce mariage ! Je désirais Hortense ! La semaine dernière, encore, j’étais impatient de ce jour ! Qu’est-ce qui me prend, pourquoi ai-je envie que tout cela cesse ?! » Patrice est désolé de ses pensées qui l’envahissent comme de la mauvaise herbe dans un jardin.
Le bal commence... la première danse. La magnifique voix de Whitney Houston se répand dans la salle. Tandis que le couple bouge au rythme de la musique, Hortense, sa jolie tête posée contre le torse de Patrice, laisse échapper un soupir.
« Aime-moi, Patrice. Aime cette journée. »
Son mari, bouleversé par la voix teintée de tristesse de son épouse, la serre plus fort contre lui ; avec délicatesse, il relève son visage vers lui et l’embrasse tendrement.
Pourtant il regrette toujours.

6. La nuit de noces
La soirée s’est achevée par le lancer de bouquet, une distribution de dragées, une dernière chanson et des rires.
Boris rentre chez lui, accompagné de la jolie brune et de sa tenue légère.
Laurent, partit seul, en proie au doute concernant le mariage de ses amis, est malheureux.
Patrice et Hortense s’écroulent sur le lit de la chambre d’hôte où ils passent la nuit.
Après un baiser échangé, la jeune femme s’éclipse dans la salle de bains aux teintes champêtres pour se démaquiller. Patrice étendu sur les couvertures, ferme les yeux. Il voudrait pouvoir s’endormir de suite et peut-être se rendre compte au réveil qu’il est heureux.
Il sent le corps d’Hortense s’allonger contre lui. La jeune mariée pose sa tête au creux de son bras.
« Je t’aime. » lui confie-t-elle, tremblante.
Et incapable de faire de la peine à cette femme amoureuse, Patrice fait ce qu’il a fait toute la journée... il ment.
« Je t’aime aussi. »

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Isabelle · il y a
Très joli texte qui témoigne de la profondeur d'un engagement ... et qui laisse entrevoir une suite à multiples rebondissements, j'aime beaucoup !!!
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Ode Colin · il y a
Votre lecture me fait très plaisir ainsi que le commentaire qui l'accompagne. Merci :-)
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Guy Richart · il y a
Quelle démonstration d'ambiguïté. Un mariage qui commence par des mensonges, nous marchons là sur le fil du rasoir. Mes voix.
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Ode Colin · il y a
J'imagine qu'elle ne l'épousera pas finalement. Elle est vraiment trop oppressé à cette idée :-) Merci beaucoup d'avoir pris le temps de me lire et d'avoir laissé un commentaire.
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Yasmina Sénane · il y a
Récit très bien mené ! Le jour du mariage peut être mal vécu.
"Entre les persiennes" en finale de la Saint-Valentin vous séduira-t-il ?

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Ode Colin · il y a
Merci de m'avoir lu. C'est avec plaisir que je vais faire de même !
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Yasmina Sénane · il y a
Merci Ode pour votre soutien !
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Keith Simmonds · il y a
Une belle histoire bien écrite et fascinante ! Un beau commencement pour un polar ! La suite ? Mon vote ! Une invitation à lire et soutenir “Mon Amour” qui est en FINALE pour le Prix Saint-Valentin 2018. Merci d’avance et bonne journée!
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mon-amour-36

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Ode Colin · il y a
Merci de votre passage. Je vais de ce pas lire votre texte de saint valentin :-)
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Miraje · il y a
Pathétique tergiversation ...
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Ode Colin · il y a
Oui , c'est un peu tard pour qu'il se pose toutes ses questions ! Ah les hommes ;-)
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JigoKu Kokoro · il y a
Re- Bonjour Ode ( ^_^)
Je profite d'être sur votre page pour lire ce texte dont j'avais gardé le mail de notification. Je dois dire que j'ai eu un peu peur au début. Non que le texte soit mauvais en soi, bien au contraire, mais il y a avait un usage multiple de l'inversion de d'adjectif/nom et cela alourdissait de trop la narration (sombre veste, courts cheveux bruns, lourde chevelure, douce pression). Je ne vous jettes pas la pierre cela m'arrive aussi (ex "les dévorés" => immense âtre au lieu d'âtre immense ( ^_^) ).
Bref, le défaut se gomme de lui-même et le texte révèle toute sa richesse. Je vous ai trouvé très à l'aise dans l'écriture de celui-ci. Le flux du récit s'écoule parfaitement et l'on ressent parfaitement le décalage entre le marié et l'assemblé. Le malaise se perçoit bien et on est partagé entre empathie et reproche. J'ai vraiment beaucoup aimé certain passage très bien écrit sur les situations ou les personnages (l'ami qui discerne le malaise) ainsi que quelques jolies tournures comme "embarrasser par la joie de son épouse" ( j'adore !). Je craignais énormément une chute dramatique ou pire encore, vous avez pris le parti de conserver le malaise comme un écho à toutes ces unions où cette situation est vécue. Le mariage du malaise ou le malaise du mariage. Le point de vue masculin (l'homme hésitant) est un classique : La sensation d'embourbement, la panique, le grand doute. C'est dommage dans le sens où s'est connu mais votre point très positif c'est d'avoir su le traiter correctement pour ne pas basculer dans le cliché. Vous avez su rester en équilibre au point de très bien délivrer l'amertume des derniers propos au cours de la lune de miel. J'oserais presque vous défier de réécrire toute cette histoire dans la tête de la mariée (qui s'aperçoit progressivement du doute, etc...) cela serait très original de les mettre en comparaison.
Au plaisir ( ^_^)

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Ode Colin · il y a
Woah ! Merci beaucoup pour ce commentaire riche en explications. C'est vrai que parfois mon style est un peu lourd (on m'a déjà fait le reproche pour d'autres textes qui ne sont pas sur short edition), mais je suis bien contente si mon défaut s'est finalement effacé de lui même grâce au reste du texte (ouf).
Hélas je pense que la fin de mon texte est comme vous le dite vous même vécu par de nombreux couples (mariés ou pas d'ailleurs).
J'ai écrit un texte que je mettrais prochainement, qui parle d'une femme essayant sa robe de mariée et qui se rend compte que finalement le mariage n'est pas pour elle.
Par contre, chiche, je relève votre défi et tenterai de réécrire l'histoire du point de vue de la pauvre épousée !
A bientôt alors ;-)

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JigoKu Kokoro · il y a
Oui à bientôt sur ce prochain texte et ravi que vous soyez tenté par le défi pour le suivant ( ^_^)
( NB : Oui je jubile intérieurement de vous avoir défié mais que voulez-vous, Jigoku signifiant "enfer", on ne se refait pas ( ^_-)* )

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Ode Colin · il y a
:-)))
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Pascal Depresle · il y a
Comme un polar, et cette fin qui achève. Un régal de lecture Ode. Pour des vies comme il en existe beaucoup.
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Ode Colin · il y a
Encore une fois merci de votre lecture ;-) Je vous souhaite une belle année 2018 !!!
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Alicelemerle · il y a
charmant mariage
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Ode Colin · il y a
oui c'est vrai :-)
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Horrible, cet engagement pour les convenances voué forcément à l'échec !
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Ode Colin · il y a
Je suis hélas certaine que ça doit arriver pour de vrai !
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