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Qualifié

Quand Père et Mère sont partis, ils m’ont laissé la responsabilité du Jardin. Oh, rassurez-vous, ils ont eu le temps de me former. J’étais déjà adulte lorsque j’ai pris leur suite et ils avaient passé des années à m’enseigner leur science. J’ai grandi en sachant que j’étais destiné à effectuer la tâche la plus importante du monde. Grand Jardinier, ça ne s’improvise pas.
Le travail ne me fait pas peur. Beaucoup de choses m’effraient, mais pas l’effort nécessaire pour cultiver les milliers de plantes qui poussent autour de chez moi, dans les potagers, les serres et les nombreux parterres. Il faut désherber, arroser, tailler, replanter, bouturer... Je dois aussi entretenir les clôtures. C’est un peu ingrat, cet aspect-là, pourtant c’est nécessaire : les intrusions pourraient mettre en péril ce trésor sacré. Il est impératif que le domaine soit parfaitement isolé du monde. Sinon, cela nuirait à l’avenir de l’humanité.
Ce n’est pas tout : mes protégés aiment aussi qu’on leur parle, qu’on les contemple et qu’on leur tienne compagnie. Je ne néglige jamais cette part de l’ouvrage. Je m’installe au milieu d’eux et j’imagine les petits êtres qui émergeront de leurs cœurs végétaux.

Justement, j’avais avancé un fauteuil dans la roseraie et je m’apprêtais à m’y asseoir pour admirer les fleurs parfaites du Duchesse de Portland, un vaporisateur à la main, lorsque quelqu’un a surgi à l’angle de la maison. Une jeune femme. Imaginez ma stupeur. Comment avait-elle franchi les barrières ? Immédiatement, j’ai senti une sueur désagréable couler de mes aisselles et je me suis raidi face à cette indéniable violation. La crise de panique était proche, comme la fois où j’avais aperçu un véhicule arrêté devant la grille du parc. J’ai tenté de me ressaisir : si l’envahisseuse voyait des auréoles de transpiration sur le tissu de ma chemise, elle percevrait mon angoisse, s’imaginerait en position de force, et – qui sait – elle irait peut-être jusqu’à m’attaquer ! J’ai donc redressé ma cravate, rajusté mes manchettes, et tenté de me composer un visage autoritaire pour lui signifier que sa présence était malvenue.
Malheureusement, je n’ai que peu d’entraînement pour les rapports humains. Pas du tout, en fait, puisque je n’ai vu personne depuis que mes parents sont partis. Elle n’a pas compris mon message. Au contraire, elle a continué à marcher vers moi, en me souriant.
— Bonjour, je suis la fille de votre voisine ! m’a-t-elle lancé.
J’ai ainsi appris que j’avais une voisine. C’était possible, après tout, je savais bien que je n’étais pas seul au monde, sinon à quoi servirait mon travail ?
Mon stress s’est un peu calmé : l’intruse ne semblait pas belliqueuse.
— Je m’appelle Fleur.
La politesse est la première des vertus, disait Mère. J’ai serré sa main tendue, qui était douce comme un pétale de coquelicot. Cela m’a fait... un effet étrange qui m’a conduit à regarder son visage. Une peau de pêche, le rose délicat des fleurs de cerisier du Japon sur les joues et des cheveux du brun des cœurs de tournesols. Elle portait bien son prénom. Elle souriait toujours, mais ses yeux myosotis, eux, ne riaient pas.
— Pierre-Henri, me suis-je présenté en inclinant la tête.
Elle s’est mise à déambuler au milieu des plates-bandes en inspirant profondément.
— Votre jardin est sublime, vous devez y passer un temps fou.
— C’est le moins que je puisse faire, compte tenu de son importance.
— Son importance ? a-t-elle demandé stupidement. Pourquoi ? Vous participez à des concours ou quelque chose comme ça ?
Quelle vanité ! Comment pouvait-on me soupçonner de cela ?
— Non, voyons, ai-je répondu patiemment. Nous nous trouvons ici dans... dans LE Jardin. Votre mère ne vous a-t-elle pas expliqué ça ? Elle doit bien être au courant si elle est ma voisine.
Elle a secoué la tête avec une moue d’ignorance en s’asseyant sur le muret – est-ce vraiment un endroit où s’asseoir ?
— Vous êtes producteur, alors ? Vous les vendez ?
Malgré mon attachement à la bienséance, je n’ai pu retenir un soupir. Nonobstant l’outrecuidance de son intrusion, cette jeune femme était d’une naïveté qui faisait peine à voir.
— Enfin, mademoiselle, je...
— Fleur, appelez-moi Fleur.
— Enfin, Fleur, je suis le Grand Jardinier ! Ce Jardin est celui d’où nous venons tous, le berceau de l’humanité !
Elle a ouvert de grands yeux en une mimique imbécile.
— Le berceau de...
Elle a éclaté de rire. Sa joie était si communicative que j’ai souri à mon tour. C’est vrai que mon métier – si l’on peut appeler ça un métier – est si beau qu’il donne envie de céder à l’hilarité. Quand elle a repris son souffle, elle s’est essuyé les yeux d’où perlaient deux gouttes de rosée. Puis elle m’a adressé un clin d’œil. Honteusement, je n’ai pas été aussi choqué par ce geste que j’aurais certainement dû l’être. J’ai même apprécié cette liberté de comportement. Après tout, Père et Mère n’étaient plus là pour me voir me vautrer dans les familiarités.
— Et donc, a-t-elle interrogé d’une voix qui vibrait encore de gaieté, ce sont de ces plantes que sortent les... bébés ?
— Bien sûr.
— Mais... ils doivent être minuscules pour tenir dans une rose, par exemple.
— Je ne sais pas, je ne les vois pas. Les enfants ne naissent qu’à la nuit, à l’abri des regards. Si on les guette, ils ne viennent pas.
— Aaah... Et le matin, comment sont-ils ?
— Je l’ignore, ils sont déjà partis pour être livrés.
— Livrés ? Par... les cigognes ?
— Évidemment. Par qui d’autre ?
Elle a de nouveau éclaté de son rire si joyeux. La crise de panique était loin. J’étais ravi que quelqu’un éprouve la même joie que moi devant le grand mystère de la nature.

* * *



Ma mère m’avait prévenue que Pierre-Henri était un peu... particulier. Que ses parents avaient voulu le préserver d’un monde pour lequel il n’était pas taillé. Ils avaient demandé à leur voisine de longue date de garder un œil sur lui.
Elle m’avait aussi dit qu’il avait le plus magnifique des jardins. J’ai toujours adoré les plantes, peut-être à cause de mon prénom. Alors j’ai franchi la barrière entre les deux propriétés. Même les légumes des potagers étaient admirables. Les choux, particulièrement : touffus, volumineux... on aurait dit de gros nids douillets. Et les fleurs ! Colorées, rustiques ou très élaborées, grimpantes ou rampantes, elles ornaient les murets, les plates-bandes. Partout flottaient des parfums délicats et variés. Je me suis enfin sentie en paix.
J’ai découvert Pierre-Henri en contournant la maison. Il s’est nettement crispé à mon approche, mais j’ai fait comme si je ne voyais pas les taches de transpiration qui s’agrandissaient sur sa chemise bleu ciel. D’ailleurs, ce n’était peut-être pas dû à ma présence : on n’a pas idée de jardiner en veston et en cravate ! À bien y regarder, j’ai compris qu’il ne devait jamais rien porter d’autre que ce genre de tenue. Ça ne m’a pas empêchée de remarquer qu’il était charmant, mais il avait l’air si coincé !
C’est pour ça que sa plaisanterie sur le berceau de l’humanité m’a tellement surprise. Je ne m’y attendais pas ! Du coup, j’ai éclaté de rire. Ça m’a fait un bien... C’était la première fois que ça m’arrivait depuis deux ans. Et il parvenait à garder son sérieux, en plus ! Un homme avec un humour aussi rafraîchissant ne pouvait pas être mauvais.
Alors je suis revenue le lendemain et tous les jours suivants. Je me sentais bien au milieu des fleurs et Pierre-Henri m’étonnait avec son personnage de grand ingénu joué à la perfection. Au début, il se contractait dès que je m’approchais de lui, puis, progressivement, il s’est habitué à moi. Et même si son hilarante histoire de Grand Jardinier n’était qu’une blague, il mettait un tel soin, une telle passion à entretenir ses plantes que je trouvais son dévouement très beau. Je l’ai imité. Ça a chassé mes idées noires.

J’ai pris conscience brutalement de ce dont ma mère m’avait parlé. Pierre-Henri était... à part. J’avais d’abord cru qu’il faisait preuve d’un second degré permanent, puis j’ai compris qu’au contraire, il était d’une étonnante naïveté. À mi-chemin entre un enfant et un vieillard pétri de principes. Abasourdie par ce constat, je n’ai pas su comment réagir. Je l’ai planté là.
Pourtant, passé le premier choc, je me suis rendu compte que j’éprouvais une nouvelle tendresse, qui s’ajoutait à l’affection que son absence totale de méchanceté avait déjà fait germer. Je suis revenue au jardin. Quand je l’ai vu, avec son sourire bienveillant, sa mise impeccable et son plantoir à la main, j’ai su que j’avais bien fait. J’ai foncé droit sur lui, je l’ai enlacé et j’ai posé mes lèvres sur les siennes. Il a eu un mouvement de recul instinctif, puis il m’a rendu mon baiser en rougissant.
— Emmène-moi dans ta chambre, ai-je dit en l’entraînant.
J’ai commencé à nous effeuiller : un vêtement à lui, un vêtement à moi. Il était très troublé.
— Mon pistil devient turgescent, m’a-t-il avoué, étonné.
— Je vois, ai-je répondu. Alors il est temps que je t’initie à un autre style de jardinage.
Il se trouve que Pierre-Henri a apprécié ma technique...

Les mois de printemps, puis d’été se sont écoulés, heureux, entre le parc et la chambre. Mes soucis étaient oubliés. Nous sommes tombés amoureux et nous nous sommes mariés dans la roseraie.
Un jour d’automne, nous étions allongés dans les bras l’un de l’autre, dans notre lit. Nous venions de terminer une séance de jardinage à ma façon, qui nous avait laissés pantelants et ravis. Le ciel lourd de nuages et le vent frais qui soufflait depuis le matin ne me donnaient pas du tout envie de sortir de sous la couette. Pierre-Henri, lui, a fait mine de se lever.
— Allons, il faut rattraper le temps perdu ! Il faut pailler la parcelle nord avant ce soir.
Je l’ai retenu.
— Non, reste contre moi, s’il-te-plaît.
— Je ne peux pas, Fleur, c’est ma mission, ce jardin. Si une plante meurt, il y aura un enfant en moins cette année.
Mon sang n’a fait qu’un tour.
— Pierre-Henri, ça suffit, avec ça ! Les enfants ne poussent pas dans les choux, à la fin ! Ils naissent quand les couples jardinent au lit, en plantant leurs petites graines avec leurs pistils dans leurs fleurs tropicales, comme nous venons de le faire ! Alors tes plantes peuvent attendre sans risque qu’il y ait des enfants en moins !
J’ai regretté mon coup d’éclat aussitôt. Il s’est éteint devant mes yeux. Il a perdu sa couleur, sa vitalité.
Une profonde dépression s’est abattue sur lui, causée par le mensonge de ses parents et l’inutilité de sa tâche. Recroquevillé sur lui-même, il s’est terré entre les murs, en laissant le jardin à l’abandon. J’ai fait mon possible pour m’en occuper seule, car j’aimais cet endroit et je gardais l’espoir que Pierre-Henri aille mieux. Pourtant, pendant des mois, il est resté prostré, muet.
Il n’a même pas remarqué que mon ventre s’arrondissait. Il n’a pas entendu le docteur arriver. Dès que j’ai pu marcher, je l’ai pris par la main et, malgré son apathie, je l’ai encouragé à descendre dans le jardin.
— Je me suis trompée sur toute la ligne, lui ai-je murmuré. Regarde !
Dans le plus gros chou du potager, notre petite fille l’attendait. Le visage de Pierre-Henri s’est rallumé. Pour éviter tout doute, j’ai ajouté :
— Les cigognes ne l’ont pas emportée, parce qu’elle est pour nous. C’est notre bébé.
Il l’a contemplée longtemps, émerveillé.
— Elle est plus belle que les Duchesses de Portland... a-t-il finalement soufflé.
— Et si nous l’appelions Rose ?
Il m’a donné son accord par un sourire ravi, puis a foncé vers la maison.
— Où vas-tu ? ai-je demandé tandis que j’emmaillotais Rose dans une couverture.
— Je préfère être prévoyant pour l’hiver prochain. Je vais écrire personnellement au Père Noël pour qu’il la soigne bien. Entre collègues, on peut se permettre ce genre de choses !
Le Grand Jardinier était guéri.

PRIX

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Bouchama Brahim · il y a
qui était douce comme un pétale de coquelicot. Cela m’a fait... un effet étrange qui m’a conduit à regarder son visage. Une peau de pêche, le rose délicat des fleurs de cerisier du Japon sur les joues et des cheveux du brun des cœurs de tournesols.
pfffff quelle imagination ! et quelle description ! waw

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Mathilde de Lagausie · il y a
Merci !
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Chantal Sourire · il y a
Une jolie fin pour un texte étrange, je vote !
Et vous invite sur ma page, merci !

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Florence · il y a
jolie histoire. très bien vu la rencontre racontée de part et d'autre. Fleur à su remettre son jardinier sur les rails. Une fin heureuse. j'aime donc je vote.
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Alain.Mas · il y a
Une fille belle comme une fleur. Il a de la chance le Grand Jardinier.
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jusyfa *** · il y a
Original, tendre et émouvant. Votre plume est de qualité, bravo ! +5*****

Bonjour Mathilde, je reviens vers vous car J'ai eu à plusieurs reprises, le plaisir d'apprécier votre belle plume et vous avez été sensible à certains de mes écrits.
Si vous en avez l'envie, Je vous propose une nouvelle (policier/ thriller) en lice du même prix :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sofia-4
à bientôt.
Julien.

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chris76 · il y a
Naîf et joli , simple et surprenant , agréable à lire . Merci
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Mathilde de Lagausie · il y a
Avec plaisir :)
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Cruzamor · il y a
Inquiétant au début, puis réjouissant et rassurant : rien n'est donc perdu ! lol ! merci pour ce texte bien sympathique ...
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jc jr · il y a
Chacun de nous possède un univers interne, qui n'appartient qu'à lui, c'est la première chose à respecter dans une relation et toutes les naïvetés sont ouvertes sur l'émotion. Un très joli conte, en tout cas. Mes voix et une invitation à venir partager mon "coup de foudre".
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Marie Guzman · il y a
Un conte d’une grande fraîcheur
Un beau message pour les rapports humains
Cultivons notre jardin intérieur
Toutes mes voix pour ce jardin extraordinaire

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Jean Calbrix · il y a
Un conte fort original ! Le grand Jardinier collègue du Père Noël, fallait le faire ! Bravo, Mathilde ! +5
Je vous invite à un Spectacle nocturne si vous avez le temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne journée à vous !

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