Le Grand Choubidouwaka

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J’ai toujours connu Maman fatiguée. En réalité, du haut de mes huit ans, j’irai même jusqu’à dire que je fais difficilement la nuance entre être fatiguée, et être malade.
Maman vomit parfois, et même beaucoup, qu’elle ait mangé le soir ou non. Au début, elle s’asseyait avec Papa et moi à table, et elle me posait tout un tas de question sur ma journée, en fronçant un peu les sourcils de temps en temps, comme si elle ne comprenait pas tout à fait tout ce que je dis (aujourd’hui, cependant, je sais que c’est parce qu’elle avait mal). Evidemment, comme je savais Maman très fatiguée, je pardonnais ses inattentions, et je répétais inlassablement mon histoire jusqu’à que je parvienne à lui décrocher un sourire.
Mais aujourd’hui, sur son lit d’hôpital, Maman ne sourit plus.
Ses cheveux, habituellement coiffés et peignés en une longue natte, tombent mollement sur sa poitrine. La racine de ses cheveux noirs de jais a progressé jusqu’à ses oreilles, et le blond qu’elle entretenait une fois par mois chez le coiffeur est devenu jaune comme de la paille. Dans tout ce foutoir, il y a quelques cheveux blancs, qui se sont laissé mourir sur son crâne comme s’ils avaient décrété qu’il ne servait plus à rien de rester, compte tenu du sort que connaissent ceux qui restent. Et dans tout cela, il y a Maman. Maman et son sourire fatigué, mais son sourire quand même.
- Je crois que la Maman de Julie a aussi le cancer, lui dit je.
Je suis assise sur la petite chaise à côté du lit. Papa est parti prendre un truc à boire au distributeur, et je sais qu’il ne reviendra pas avant quelques minutes. Je tripote mes cheveux noirs, et je me dis que je déteste vraiment les hôpitaux, avec leurs odeurs de papis et de mamies.
- Pourquoi tu ne viens pas t’allonger à côté de moi ? Me demande Maman en tapotant d’une main maladroite le dessus du lit sur lequel elle est allongée.
Je me lève alors sans réfléchir et m’allonge précautionneusement à côté d’elle. Je n’ose pas toucher son corps, recouvert du pyjama bleu marine que Papa et moi avons acheté spécialement pour son hospitalisation. Maman est fragile, m’a dit Papa.
- Alors raconte moi, reprend Maman d’une voix douce. Comment sais tu que la Maman de Julie a un cancer ?
Je me retrouve assez embêtée face à cette proximité que je n’avais pas prévue. Papa m’a dit qu’à cause des médicaments que prend Maman, ses défenses ni munes ni taires sont toutes aussi actives que ne le sont ses cheveux blancs sur son crâne. Grâce à mes études de CM1 en biologie, je sais que quand on parle, il y a tout un tas de petits microbes qui se baladent dans l’air, et je ne veux surtout pas que Maman en attrape un par inadvertance.
- Elle a des cheveux blancs. Dis-je dans un murmure en tournant la tête dans la direction opposée de Maman.
- Quoi ? Demande t’elle.
- Elle a des ch’veu blancs. Répète-je une nouvelle fois en essayant d’expirer le moins possible.
- Elle a des... cheveux blancs ?
- Voui
- Mais ça n’a rien à voir, les cheveux blancs c’est quand on vieillit, c’est pas à cause du cancer. Me dit Maman en souriant fébrilement.
Sa main douce et délicate se pose sur la mienne, barbouillée de stylo vert et rose. J’espère qu’elle ne remarquera pas la terre sous mes ongles.
- C’est dommage, lui dit je pour détourner son attention de mes mains sales.
- Pourquoi ?
- Parce que si c’était les cheveux blancs, la cause de ton problème, on aurait juste eu à les teindre en une autre couleur.
Maman me regarde gravement et en silence. J’ai l’impression d’avoir dit quelque chose de prodigieux, ou en tout cas, de suffisamment intéressant pour qu’elle considère sérieusement cette solution.
- Il n’y a pas de teinture, non, mais il y a le Grand Choubidouwaka.
- Le quoi ?
- Le Grand Choubidouwaka.
- Le Choubidou...
- Stop !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! Ne continue pas cette phrase. Il faut toujours dire « le GRAND Choubidouwaka » me dit Maman.
Je la regarde, perplexe. Aucun de mes livres de biologies ne parle d’un dénommé Grand Choubidouwaka, et pour avoir lu tous les Harry Potter, je pense pouvoir affirmer que si une créature de ce nom là existait, je serai au courant.
- Qu’est ce que c’est que ça, le... Grand Choubidouwaka ?
- C’est un Grand Monsieur, qui s’appelle Choubidouwaka. Il n’a de grand que le nom et son estime de lui-même. C’est un vieux Monsieur, avec des cheveux longs et blancs et une barbe en argent qui frisotte un peu. Certains disent qu’il a des poils dans les oreilles, aussi.
Je comprends mieux pourquoi je n’ai jamais entendu parler de ce type. Il n’est pas une créature légendaire, ni un animal mystique. J’attends cependant de savoir s’il est gentil ou pas avant de lui prêter les traits de Dumbledore dans la représentation que je me ferai de lui. S’il est méchant, je lui donnerai les traits de Monsieur Victor, mon professeur d’EPS, que je n’aime pas beaucoup et qui me dit tout le temps que je suis trop empotée. Monsieur Victor n’a certes pas de longs cheveux blancs ni même de barbe argentée, mais il a un ventre débordant et d’énormes auréoles sous ses bras.
- Le Choubidouwaka est le Monsieur qui donne les cancers. M’explique Maman. C’est de lui que vient le verbe « choubidouwaker » qui signifie vaincre le cancer. Le Choubidouwaka n’aimait pas beaucoup les gens, d’ailleurs, il ne les aimait tellement pas qu’il vivait en ermite, dans une grotte. Il aimait sa solitude mais parfois, il s’ennuyait un peu. Alors il allait se promener dans la forêt, cueillir des fruits, nettoyer un peu sa grotte. Mais ce que le Choubidouwaka préferait, c’était fabriquer des maladies. C’est lui qui a fabriqué le cancer. Il en a fait des petites boules, malléables et discrètes, qui tiendraient dans ta main.
Je regarde ma main qui n’a pas lâchée celle de Maman, et j’espère secrètement que le cancer dans le sein de Maman n’est pas aussi gros que celle-ci.
- Des balles qui sont soit comme des billes, soit comme des balles de ping pong alors ?
- Oui, des balles assez petites pour pouvoir les perdre, et assez grandes pour pouvoir faire mal si on te la lance dessus. Me répond Maman.
- Mais pourquoi les a-t-il fabriquées ?
- Pour les donner aux personnes qu’il n’aime pas ! Depuis des siècles, le choubidouwaka transmet des cancers aux gens désagréables avec lui. Il suffit de ne pas faire attention, et on marche par exemple sur une de ses petites boules, ou en avale une accidentellement.
Maman m’explique l’histoire en serrant un peu plus fort ma main, et ses yeux sombres me donnent l’impression qu’elle se souvient de choses désagréables.
- Je pense que j’ai attrapé une des boules de cancer quand je suis allée faire les courses. J’étais fatiguée, et je n’ai pas laissé ce vieillard passer devant moi dans la file. Evidemment, je ne savais pas qu’il s’agissait du Choubidouwaka.
Je regarde Maman, interdite.
- Tu es sûre que c’était lui ?
- Certaine, il avait sa barbe et ses longs cheveux blancs. Et il m’a regardé avec mépris.
Cette fois ci, c’est moi qui sers plus fort la main de Maman.
- Si on retrouve ce grand choubidouwaka, on peut peut être le persuader de récupérer son cancer ? Je demande.
L’idée ne me semble pas mauvaise du tout, même si je dois encore trouver un moyen de retrouver le grand choubidouwaka.
- J’ai essayé de le retrouver ma chérie, mais le choubidouwaka déteste les gens, tu te souviens ? C’est comme essayer de trouver une aiguille dans une botte de foin. Et puis, le grand choubidouwaka ne récupérera pas son cancer, il est trop méchant. La seule solution, c’est de le frapper très fort avec son cancer.
Je regarde le sein gauche de maman, que le médecin va bientôt opérer. J’ai toujours trouvé que les seins de Maman étaient très gros, mais je me demande s’ils seront suffisamment forts pour assommer le vieillard. Puis je pense à ma tante, Murielle, qui est morte l’année dernière à cause d’un cancer de son zizi. Je me demande si elle aussi, elle a essayé de retrouver le grand choubidouwaka.
- Le Choubidouwaka est très intelligent. Il donne les cancers dans des parties du corps avec lesquels on ne pourra que difficilement le frapper. Il ne donne que très rarement des cancers aux mains ou aux pieds, même si ça arrive. M’explique Maman.
Papa rentre dans la chambre. Il a des petites gouttes d’eau qui perlent sur son long manteau, et je comprends à l’état de ses cheveux mouillés qu’il a sacrément plu dehors. Les yeux de papa aussi, ont pris la pluie.
- Ma chérie, laisse Maman se reposer. Me dit il.
Moi, j’ai envie de rester toute ma vie allongée à côté de Maman puisque sa respiration douce et régulière m’apaise.

Les jours suivant ces révélations, je me suis investie corps et âme dans la recherche du Choubidouwaka. Papa me dit que les médecins sont très forts et qu’ils arriveront à guérir Maman mais moi, je suis pour l’adage qui dit qu’il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier.
En plus, j’ai essayé d’expliquer à Papa l’histoire du choubidouwaka, mais il ne m’a pas cru.
Attirer le grand Choubidouwaka n’est pas chose facile : j’ignore son lieu d’habitation et la seule information dont je dispose, c’est qu’il va faire ses courses dans le supermarché en dessous de chez nous.
J’ai donc prétexté avoir oublié un de mes élastiques à cheveux dans un rayon, un jour où Papa et moi sommes partis faire les courses, et j’ai dit à l’une des caissières qui m’inspirait le plus confiance que j’avais perdu mon papa et que j’aimerai bien faire une annonce au micro pour qu’il vienne me rejoindre. Attendrie, la caissière m’a tendue sans hésiter son micro, dans lequel j’ai crié « Choubidouwaka tu es un horrible Monsieur qui donne des cancers à des gentilles Maman ! Je te déteste et tu sens mauvais des pieds. Si tu veux me donner un cancer, vient me retrouver à l’hôpital Médipôle, en chambre 345 ! »
La caissière m’a regardée avec des yeux grands écarquillés. Je pense que si elle avait été un poisson dans l’eau, une énorme bulle d’air serait sortie de sa bouche grande ouverte en forme de o. J’ai pris mes jambes à mon coup, parce que je ne voulais tout de même pas que le grand Chubidouwaka me donne un cancer à moi aussi, et j’ai demandé à Papa de m’amener à l’hôpital.
Maman était dans sa chambre et elle a été très surprise de nous voir arriver tous les deux, Papa et moi. Je me suis jetée dans ses bras, et je lui ai demandé si le Grand Choubidouwaka était venu la voir, et si elle avait réussi à lui donner un coup de seins. Elle m’a malheureusement informé que non, personne d’autre que nous n’étions venus la voir.
Contre toute attente, le grand Choubidouwaka s’est finalement manifesté quelques jours plus tard.
D’après Maman, il est venu au moment où elle est rentrée en salle d’opération. Elle m’a expliqué qu’elle avait reconnu le Choubidouwaka qui s’était déguisé en l’un des médecins. Il est un peu bête, parce qu’il a cru qu’en enfilant une blouse et un bonnet bleu il allait réussir à duper Maman. Heureusement, elle n’a pas hésité une seconde et elle lui a administré un énorme coup de seins dans les côtes. Le choc a été tellement fort que Maman en a gardé une petite cicatrice, que les médecins ont eu la gentillesse de soigner.
Je suis fière que Maman ait réussi à le choubidouwaker, même si Papa attribue tout le mérite aux médecins. Je m’en fiche, le sourire de Maman est revenu et aujourd’hui, elle et moi faisons très attention à ne pas énerver les personnes âgées dans les supermarchés.
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