Le grand chamboulement

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Ezra, l’Ange de la Mort, un elfe au caractère bien trempé, mais à l’aspect repoussant aux yeux de sa race * et de ses « clients » avait la lourde responsabilité de ramener les âmes des défunts au royaume des Cieux. Ce n’étaient pas une mince affaire car celles-ci avaient la fâcheuse tendance à s’éparpiller n’importe où et de lui fausser compagnie, ou de ne pas vouloir quitter leur corps. Pour le premier problème, il possédait un filet de plusieurs mètres d’envergure capable de les piéger. Il le déployait au-dessus des futurs cadavres à un moment très précis. Ça se jouait à cinq minutes, pas une de plus. Il ne devait jamais être en retard. En ce qui concernait le deuxième problème, il lui fallait parlementer et extraire manuellement l’ectoplasme rebelle. Une équipe de plusieurs nécromanciens au flair infaillible l’entourait. Ils habitaient un temple dédié à leur tâche, l’assistant et surtout l’avertissant quand il devait se mettre en route. Ils vérifiaient nuit et jour, sur l’arbre de vie, l’état des orbes des vivants qui apparaissaient à chaque naissance, le long des branches. Au départ, ces sphères brillaient d’un bel éclat bleu clair. Lorsque la teinte s’assombrissait, ils en informaient leur chef, Ezra. Parfois la couleur changeait. D’azur, elle mutait en des coloris grenat ou anthracite en fonction du comportement de leur propriétaire. Par contre, l’Ange de la mort avait grillé sa boule de naissance, cela faisait des lunes.

Lors d’une après-midi calme, Ezra voulut se changer les idées. Dans ce but, il chargea une de ses élèves, la plus douée, Lydia, de le remplacer pendant une semaine. Celle-ci lui avait été envoyée par le Créateur afin qu’il la forme à la difficile cueillette des âmes. Une fille ! Quelle hérésie ! Pourtant, sa dextérité et son contact psychologique envers les futurs décédés faisaient merveille. Il en était jaloux. Aucun de ceux qu’elle devait approcher ne l’envoyait bouler. Même les magiciens et les sorcières si tyranniques se laissaient faire. Évidemment, son physique l’avantageait, comparé à lui. Un visage avenant, aux immenses yeux verts bordés de longs cils soyeux noirs. Une bouche aux lèvres pulpeuses qu’elle colorait d’une couche de pâte rubis flamboyant. Par contre ses cheveux coupés court et la crête orange fluo qu’elle relevait en haut de son crâne lui donnaient l’air d’une pouliche mal réveillée. « Je suis une gothique ! » comme elle aimait le marteler. Ses dispositions indéniables semblaient hypnotiser les récalcitrants. Tant mieux, ainsi elle exécutait son job sans contretemps. Que dire des nombreux morceaux de métal qui ornaient le lobe des oreilles et les arcades sourcilières de l’apprentie ? Son maître trouvait cela mauvais genre. Toutefois l’accoutrement total look noir lui convenait parfaitement. Accordé à sa peau d’ébène aux reflets dorés.

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* Il avait été puni par le Créateur du Semi-Monde sur lequel il vivait, pour une raison dont plus personne ne se souvenait. Quand il se présenta à son Dieu, ce dernier le renvoya avec cette charge éternelle après avoir enveloppé ses chairs pourries d’ailes de chauve-souris. Deux charbons ardents à la place des yeux, une bouche édentée et un trou béant pour le nez. Heureusement tout le monde ne le voyait pas car il revêtait sa cape d’invisibilité autant que possible, offerte gracieusement par la maison.

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Il put gagner la cité Machiavel grâce à son fidèle destrier, équipé d’un GPS sans lequel il ne réussirait pas à s’orienter. Le Semi-Monde avait l’habitude de se modifier tous les quatre matins. Les différents continents s’agençaient au petit bonheur la chance, selon l’humeur des dieux secondaires qui semblaient jouer à des parties de poker endiablées. Le créateur de toutes choses les laissait sans intervenir. Ainsi ils ne le dérangeaient pas pendant ses longues heures de sommeil. Ce monde n’était pas fini et cette situation ne l’angoissait en rien

Ezra avait donc rendez-vous avec l’Immortel — Phil pour les intimes —, un type qui échappait aux lois naturelles. Pourquoi ? Une blague des Dieux ? Un jour, son orbe s’était éteint à l’âge de trente ans, puis volatilisé. Une boule de vie restait toujours accrochée à l’arbre car elle symbolisait le destin de la personne, même morte. Sans cela, impossible de trouver son âme et de la renvoyer aux Cieux. Le faucheur ne pouvait agir sur lui. Il ne mourait pas. Un vice de forme ! Cette histoire contrariait l’arracheur d’âmes, rendu amer, presque dépressif, il fut un temps. Contrairement à tous les pronostics, une amitié naquit entre eux. Déjà parce que l’Immortel préférait les gens à la solitude qui ne lui proposait que l’ennui perpétuel. Occuper les années, voire les siècles d’oisiveté, tenait du défi permanent. Les visites se terminaient souvent par de francs éclats de rire. Il était un des seuls à voir l’Ange de la Mort et à parvenir à le dérider. Il lui apprenait les règles d’intéressants jeux de société : les dames, la belote... Le cadre de vie silencieux et austère d’Ezra déplaisait à l’éternel non-mort qui préférait les endroits fréquentés, si possible bruyants. Ce qui arrangeait le faucheur car il ne valait mieux pas que ce beau gosse se rapproche de son apprentie, au charme certain. Il redoutait qu’il la dévergonde et qu’elle se fasse la malle.

Le Tamanoir aveugle, repère des alcooliques, fidèle à sa réputation, ne désemplissait pas en ce début de soirée. Nombreux avaient essayé de trucider l’Immortel ou de lui faire les poches, en vain. À présent, seuls les jeunots le défiaient. La plupart des voleurs et des assassins le connaissaient ou alors, ils ne vivaient pas à Machiavel. Une légende le précédait que l’on racontait au coin du feu ou autour d’une bonne bière : si on lui portait un coup de poignard (ou autre coup tordu), soit l’arme déviait mystérieusement de sa trajectoire et revenait sur son propriétaire tel un boomerang, soit elle atteignait sa cible sans faire de dégâts. L’Éternel, comme son nom l’indique, ne pouvait pas mourir de toute façon. Sachant cela, on lui fichait une paix royale pour l’instant. Il n’eut aucun mal* à rejoindre le tripot, sis rue des Mouchards, au centre de Machiavel.

L’Ange de la Mort entra le premier et choisit l’arrière-salle ainsi qu’il était convenu depuis des années. Il réserva deux jeux parmi ceux que le patron prêtait : « Mille Sabords ! * » et « La Mort qui prend », ses préférés. Puis il prépara le tapis vert sur lequel les parties allaient se dérouler. Il commanda un breuvage mousseux au doux nom de « Mort subite » et patienta. Droit sur sa chaise, il scrutait le mince rayon de lumière qui provenait de l’extérieur, de la fameuse lanterne- tempête accrochée au-dessus de l’entrée. Dès que quelqu’un s’approchait de l’éclairage, la lueur un peu orangée tremblait.

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* Il possédait un bon sens de l’orientation et depuis le temps qu’il arpentait le Semi-Monde il le connaissait sous toutes ses coutures. Sa ressemblance avec le rubik’s cube ne le gênait pas au contraire ! Il représentait un défi permanent qu’il relevait haut la main.

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Enfin l’Immortel apparut. Égal à lui-même, il affichait une allure de dandy ou de gentleman cambrioleur, au choix. Un sourire en coin et des yeux malicieux lui donnaient un air espiègle. Éternel ado à qui on donnerait le bon dieu sans confession et que les belles-mamans s’arracheraient pour le marier à leur fille chérie. Une mèche rebelle tombait sur son front à la limite des sourcils. Sa chevelure ondulée, blanchie, recouvrait ses épaules de camionneur. Dans l’ensemble, on voyait qu’il prenait le temps de se muscler en fréquentant les salles de sport. Un beau spécimen de séducteur qui accumulait les aventures amoureuses et qu’Ezra jalousait un peu. De plus, sa chance aux jeux énervait un peu son ami. En revanche, il racontait toujours un tas d’histoires drôles, ce qui calmait l’ambiance parfois tendue.
— Salut ! *
— Yo ! Déjà là ?
Un serveur vint poser deux pichets frais débordant d’une belle mousse blanche. Ezra avait réclamé une double ration sous sa forme invisible en n’utilisant que sa voix. Le patron obtempérait sans lui réclamer de payer son ardoise qui atteignait des kilomètres.
— Merci, Hugh !
— On commence par lequel ? interrogea Ezra en désignant un jeu puis l’autre.
— Hum, je dirai « Les Pirates **».
— Bon choix.

Ezra posa le paquet de cartes à l’envers et en retourna une. Double tête de mort. Phil lança les huit dés sur une piste circulaire. Aucune face osseuse ne vint perturber son jeu (s’il en obtenait une seule, cela ferait trois et l’obligerait à passer son tour). En rejouant plusieurs dés, il gagna mille points. Son partenaire adorait accumuler le plus de têtes de squelette possible, ce qui enlevait des points à l’adversaire si elles dépassaient le nombre de trois. Grâce à la carte Pirate qui doublait le score final, il pouvait enlever huit cents points à son ami. À son tour, il jeta les dés. Deux têtes de mort. Il tenta d’en obtenir encore, mais ne réussit pas et dut accepter quatre cents points par prudence. La partie se poursuivit. Au cinquième tour, Ezra jubilait : cinq pénalités du premier coup. Et la carte Pirate en prime. Phil retira cent points de son score. Il allait prendre sa revanche lorsque le patron du Tamanoir, Aneth Bouillon, fit une apparition remarquée. Telle une boule de bowling se jetant sur un jeu de quille. Il s’arrêta in-extremis devant la table des joueurs en criant :
— Venez vite, y a du raffut à côté !
Il hoquetait et ajouta :
— Un touriste qui a dû se perdre joue au chamboule tout avec la clientèle... Jamais vu ça ! Habillé d’un grand manteau cousu de fils d’or, une couronne sur la tête...
— Le roi ? fit Phil. Cela ne fit pas rire le taulier furieux.
— Bien sûr que non ! Vous n’entendez pas ?
— Ah oui, ça hurle.


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* L’Ange de la Mort avait une petite voix fluette très désagréable à cause de son manque de dents, de palais, de cordes vocales et de son souffle assez faible, il faut dire.
** « Mille Sabords !» ou « Les Pirates » : si vous ne connaissez pas la règle de ce jeu, allez de suite vous l’acheter. Vous y trouverez une feuille explicative que je ne peux résumer ici. Il vous réservera des parties endiablées. Foi de l’auteur.

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L’Ange de la Mort et son compagnon de jeu suivirent Aneth à contrecœur. N’ayant aucune imagination, ils ne purent qu’être surpris, le mot étant faible. Le spectacle auquel ils assistèrent dépassait l’entendement. De mémoire d’habitants de Machiavel, un seul voyageur* ne parvenait jamais à faire face aux recrues de la ligue des assassins ou à celles des voleurs qui fondaient sur lui à la manière des crève-la-faim sur du gibier. Celui-là se défendait en homme averti**.
Les fidèles du Tamanoir étaient habitués aux bagarres, aux corps qui volaient par-dessus les têtes en fracassant les chaises. Assez souvent, l’atmosphère bon enfant dégénérait en fin de soirée. En milieu d’après-midi, ça arrivait rarement. Le dragon de service, Saphir, y veillait (et peut-être que faire la sieste était pas mal aussi.)
Au centre de la pièce principale, un étranger à la peau noire, de taille imposante, tournoyait sur lui-même en tenant à bout de bras les lanières d’un bagage qui semblait peser des tonnes. Cet objet, lancé à toute allure, assommait tous ceux qui se trouvaient sur son passage sans distinction.
Une puissance phénoménale émanait de l’étranger. Était-il un mage ? Il semblait ne pas posséder d’artefact magique ; en tous cas, il n’en utilisait pas. Le faucheur d’âmes intervint, en enlevant sa cape d’invisibilité (ce qui rétablissait l’ordre la plupart du temps) :
—Stop ! Ça suffit !
Seuls les clients encore debout, dos collé aux murs, se figèrent. Les globes oculaires rougeoyants, l’odeur pestilentielle de l’apparition et sa noirceur à rendre jaloux un monstre de cauchemars vivant sous le Semi-Monde ainsi que sa voix insupportable provoquaient l’arrêt des hostilités aussi sûrement que deux et deux font quatre. Sauf sur les étrangers qui ignoraient sa fonction : récolter les âmes des trépassés. Ils devaient penser qu’il se déguisait. Un cosplayeur spécial qui provoquait tout de même un effet de peur dès qu’il ouvrait les mâchoires. Le voltigeur continuait à tourner sur place, telle une toupie folle, utilisant son sac de voyage à la manière d’une arme contondante. Comment le stopper ?
Ezra vit des blessés et des comateux. Ils s’en remettraient. Il n’allait pas faire des heures supplémentaires. L’Immortel plongea et effectua une glissade dans l’intention de déséquilibrer le derviche-tourneur baraqué. Il faillit recevoir le sac sur la tête — ce qui serait sans conséquence, mais ferait rater sa tentative de déstabilisation — quand sa cible se mit à ployer les genoux. Néanmoins, il réussit à attraper les jambes et à renverser le géant. Aussitôt six hommes encore valides vinrent à la rescousse afin de l’immobiliser. Le bagage atterrit contre le comptoir, rebondit sur la porte d’entrée puis sur quelques tables qui se brisèrent net. Tous suivirent la belle partie de ping-pong et le super jeu de massacre jusqu’au bout, certains en se délectant, d’autres, tel Aneth, épouvantés par les dégâts matériels. Malgré la routine, le stress prenait le dessus, se permettant de faire une queue de poisson et d’éclabousser le taulier.
L’objet du délit s’immobilisa en haut de l’escalier menant à la cave. Pof ! Terminé.
L’Ange de la Mort revint à la charge :
— Pourquoi ?
Le touriste, très digne, et probablement myope, car nullement indisposé par Ezra montra du doigt une masse recroquevillée :
— Demandez-le à ce voleur !
L’Immortel pouffa en commentant :
— Il n’est pas en état de répondre...
— Bien fait ! déclara le pris à partie.
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* À moins d’être un magicien ou une sorcière des neiges, capable de geler l’assaillant
** Chacun sait qu’un homme averti en vaut deux.

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— Alors, explication !
— Je marchais au milieu d’un désert, escorté de mes cinq cents cavalières et d’une dizaine d’éléphants, en compagnie de plusieurs prophètes chers à mon peuple. On suivait l’étoile du berger. Vous avez entendu parler de la prochaine naissance de Jésus Christ, non ?
— Du tout. .
L’Immortel étala ses connaissances sur le sujet :
— J’ai lu cette histoire dans la bible. C’est une légende ancienne. C’est arrivé ailleurs, sur Terre, il y a... pff ! deux millénaires au moins. Rien à voir avec nos croyances !
— C’est bien ce qu’il me semblait. Ici, c’est... moche, dégoûtant.
— Venons-en aux faits.
— Alors, je marchais et d’un coup, je me retrouve devant ce boui-boui. À peine arrivé, un bandit me saute dessus et tire sur ma sacoche. Elle contient des pierres précieuses, cadeau destiné au futur sauveur. Je me suis défendu, voilà tout.
— Vous avez dit « Sauveur » ? Laissez-moi rire, critiqua L’Immortel. J’ai eu l’occasion d’accéder à des documents historiques. Ils révèlent tous qu’après la venue de ce soi-disant « Fils de Dieu » et d’autres prophètes comme Mahomet, Moïse, les religions entraînèrent des guerres, des génocides atroces et ça continue sur Terre. Ici, on peut créer et adorer les divinités que l’on veut sans problème. Personne ne viendra vous tuer parce que vous ne croyez pas la même chose que le voisin. Bref, poursuivez.
— Ce sera une deuxième naissance. Jésus II remettra le compteur à zéro. C’est le destin, vous n’y pouvez rien. S’il vous plaît, où suis-je ?
— À Machiavel, cité du Semi-Monde. Vous devez utiliser la magie pour apparaître ici ?
— Un peu... Je suis un roi-mage, Balthazar. Pourtant, j'ai raté ma destination. Quand Jésus viendra, il aura plus de pouvoirs que moi. Il a peut-être choisi votre univers après tout !
— Non, je n’espère pas ! On n’aime pas trop les magiciens par ici. Ils sèment la zizanie. Je vais vérifier.
— Je t’accompagne.
Balthazar, qu’une poignée de clients avaient abandonné, se releva, souhaitant également faire partie du voyage.
— Je peux venir ?
— D’accord.
Les trois concernés se précipitèrent dehors. Ezra récupéra Mortimer, son cheval ailé, fit monter le mage et son ami. En sortant de la ville, ils constatèrent que la troupe de Balthazar arrivait en sens inverse vers Machiavel.

*

Le faucheur dut se rendre à l’évidence. Son assistante lui confirma la formation d’un nouvel orbe, celui d’un futur bébé qui allait naître quelques jours après. Il brillait d’une aura ultra lumineuse, ce qui indiquait la venue d’un être d’exception. Son destin serait grandiose. Il s’écoulait des globes de rois, de magiciens et de toute personne rare un grain azuré d’un bel effet décoratif. Celui-ci surpassait ce qui se créait de mieux. Ezra contemplait la poudre fine et dorée, émerveillé. L’absence d’impuretés le fascinait. En comparaison, les réceptacles des criminels, du bourgmestre Affrelou paraissaient boueux. L’Immortel et surtout Balthazar piaffaient d’impatience. Ce dernier voulait repartir incessamment sous peu. Il rompit le charme en s’adressant sans transition à l’arracheur d’âmes:
— Vous confirmez ce que beaucoup savent. Un enfant divin arrive et nous devons l’accueillir avec les honneurs dus à son rang. Puis-je disposer ?
Phil insista :
— Comment ça : beaucoup le savent ?
— Oui, les prophètes l’ont annoncé il y a longtemps.
— Je vous accompagne. Tu viens aussi Phil !
Il essayait de garder son calme car il s’aperçut que son ami se rapprochait dangereusement de Lydia.
Le faucheur fit comprendre d’un geste énergique des phalanges que le moment leur soufflait de se remettre en selle. Ils s’éloignèrent rapidement de l’espace présent. Le ciel d’un merveilleux bleu sombre s’illuminait par endroits grâce à une pluie d’étoiles scintillantes. L’une d’elles se distinguait par sa taille et son intensité. Elle semblait les guider vers une direction précise. Balthazar insista pour maintenir le cap de la comète singulière, peu importe où elle voulait les emmener. L’expérience du Tamanoir ne lui avait pas servi de leçon !
Le voyage fut de courte durée, une dizaine de jours (si on se réfère à des calculs savants), agrémenté de pauses déjeuner afin que le roi mage puisse se restaurer, dormir sous une tente pendant huit heures par nuit. Il avait prévu des sandwichs, le nécessaire de camping, un sac de couchage et tout le toutim. D’habitude Mortimer défiait les lois naturelles. Il pouvait parcourir d’importantes distances en un temps record et sans arrêts. Là, il devait s’accommoder du rythme d’un humain et ce fut plutôt long pour lui (si jamais vous souhaitiez le questionner).
Ils approchèrent d’une grange ouverte à tous vents. Des chevaux patientaient tandis que d’étranges personnages vêtus de longues robes d’apparat avançaient à la queue leu leu. Ils portaient des boîtes clinquantes ou des coupes en bois précieux pleines de produits inconnus de nos visiteurs. Descendus de cheval, ils se mêlèrent à la foule des adorateurs. Une atmosphère emplie de douceur et de parfums envoûtants les enveloppait. Parvenus devant le berceau du bout-de-chou, ils furent surpris d’y rencontrer des animaux de ferme, un bœuf, un âne, des moutons et chameaux. Ceux-ci servaient de chauffage et de moyens de transport. Une femme et un homme, les parents certainement, se tenaient agenouillés de part et d’autre du bébé, nu et reposant sur de la paille. Heureusement, le territoire sur lequel ils traînaient possédait des radiateurs en bon état de marche. S’enrhumer n’existait pas. Claquer des dents non plus. Le petit enfant gigotait en souriant à tous.
Le regard de L’Ange de la Mort se focalisa sur le corps du nourrisson, à un endroit particulier. L’Immortel fit de même et se mit à pouffer :
— Une fille ! Notre sauveur est une sauveuse !
— Il me semblait bien, comme je n’y connais rien en anatomie...
Balthazar étonné s’exclama :
— Les prophètes n’ont rien dit à ce sujet !
La maman énonça d’une voix douce :
— L’ange Gaby qui est venu me visiter il y a neuf mois, m’a prévenue que cette fois, il fallait une fille pour que le monde change vraiment, que les pauvres pêcheurs évoluent dans le bon sens. Jésus est devenu Galatée.
— Bien.
— Déjà, elle n’attendra pas trente ans avant de commencer son ministère. Dès à présent, elle possède suffisamment de magie. Elle a démarré la refonte des différentes universités, ministères et tout endroit ayant besoin de réformes. Place aux femmes, aux sorcières, aux dresseuses de dragons. Du reste, vous Ange de la Mort...
— Euh, moi ?
— Oui, vous devriez être de sexe féminin si je ne m’abuse. Grâce à Galatée, ça va s’arranger.
L’Immortel applaudit :
— Quel programme ! J’ai hâte de voir ça.
— Pas plus tard que demain quand tout le monde sera reparti. L’immense troupe de cavalières est déjà à Machiavel. Elles entendent remettre de l’ordre, nettoyer les rues de toutes les crapules soutenues par Affrelou.
— Vous croyez que nos dieux vont accepter sans riposter ?
— On verra s’ils sont assez courageux pour se mesurer à la fille de Dieu, ici présente. Ensuite nous irons sur Terre.
Puis se tournant vers les adorateurs, elle s’insurgea :
— Vous n’auriez pas des vêtements de bébés, de la nourriture plutôt que ces cadeaux qui ne servent à rien ? Qu’allons-nous faire avec la myrrhe ou les diamants ? Je vous le demande. D’ailleurs fichez le camp car on va s’installer autre part.
Sur ce, un tourbillon de sable balaya les gens ainsi que le trio divin. L’homme semi-mort et l’Éternel se couchèrent sur le sol mouvant afin d’éviter d’être emportés. Malgré la violence de la tempête, ils tinrent bon, résistant à l’énorme soufflerie. Lorsque le calme revint, ils constatèrent qu’il ne restait que le désert à perte de vue. L’étoile du berger était tombée du ciel, laissant un grand vide. Ezra chercha son ami qui ressemblait à un bâton de guimauve desséché. Le pauvre essayait de parler tout en crachant des paquets de sable mouillé.
Comme Mortimer réapparut, aucunement incommodé par la récente tourmente, le faucheur des âmes ordonna :
— On va chez moi. .

*

Lydia hurlait « Lilith ta mère » d’une voix gutturale quand son patron apparut à la chambre des sabliers, suivi de Phil. Ce dernier avait perdu de sa superbe, comme s’il s’était endormi dans un lave-linge programmé à 60° puis avait dû subir le séchage en centrifugeuse. Essoré, il l’était (plus que vous ne pouvez l’imaginer).
Elle stoppa sur le mot « enfer » qui se situait à la fin de la deuxième strophe lorsqu’elle aperçut les deux amis sur le pas de la porte. Les orbites d’Ezra lançaient des éclairs d’un rouge furieux. Ses ailes, d’habitude impeccables, ressemblaient à plusieurs serpillières en fin de vie. Avant qu’il ne prononce un mot, elle prit une pose théâtrale et annonça :
— Dorénavant, c’est moi la « boss ». Galatée m’a nommée « Super Reine de la Mort ». Vous êtes en retraite, c’est-y-pas beau, ça ? On arrose ma promo et votre départ ?
Elle disparut un bref instant et revint poser des verres sur la table. Ensuite l’apprentie alla fouiller le meuble au fond de la pièce. Triomphante, elle ramena une bouteille de « Chaudasse » à la main.
Son patron observa le manège et ne trouva pas matière à répliquer. Surtout parce qu’il appréciait beaucoup cette boisson au goût piquant, même s’il n’avait plus de langue. Il ressentait de bonnes vibrations, rien qu’à contempler les reflets ambrés. Il prit place au fond d’une chaise à bascule et invita Phil à l’imiter. Il leur fallait du réconfort après les péripéties passées. Ils trinquèrent et ensuite dégustèrent le breuvage en silence. La nuit éternelle s’étendit sur le domaine du faucheur sans que quiconque ne vienne troubler ce moment de béatitude. Ils se resservirent jusqu’à ce qu’il ne restât plus une goutte de vin arrangé. Tandis que les gars glissaient dans les bras de Morphée, Lydia vaquait à ses occupations. Elle découvrit une superbe jument blanche à l’écurie, qui semblait l’appeler. Sur le licol noir, brillait un nom gravé en lettres dorées : HEL.



Elle se saisit des dormeurs, les plaça sur la croupe de la pouliche en prenant soin de les ligoter avec une corde solide et des doubles nœuds. Puis elle détacha HEL tout en lui parlant en langue des chevaux*.

Lydia s’envola vers le continent d’Uber, chevauchant l’animal magique.

*

L’Ange de la Mort se réveilla, une sacrée migraine ayant élu domicile sous son crâne. À ses côtés, Phil se tenait le front d’une main et mordait les doigts de l’autre. Un train à grande vitesse semblait traverser son crâne.
— Où sommes-nous ?
— J’ai l’impression qu’on se trouve au pays des vampires, des fantômes et des nains... Quelle misère ! Heureusement, les buveurs de sang nous laisseront tranquilles, c’est déjà ça.
Le bourgmestre Affrelou s’approcha d’eux :
— Tiens, vous êtes là, vous aussi ?
L’Immortel sursauta :
— Mais, mais... Vous avez été remplacé ?
— Exact. Lady Macbeth règne à présent sur ma ville, aidée par ses dragons. Une bonne idée, ma foi.
— Et ici, ça a changé ou... le roi des nains exerce encore ?
— Je ne crois pas.
— Qu’allons-nous devenir ?
— On pourrait jouer à la mort qui prend ?
— Yes ! S’il y a des cartes au pays des goules...
Une jeune blonde charpentée fit son apparition en agitant un énorme fouet devant les nouveaux arrivants avachis. D’une voix gutturale, elle annonça :
— Dorénavant, c’est à moi que vous devrez obéir. Je suis Anicorne, chargée par la petite reine Séraphine de vous accueillir. Inutile de vous dérober, je saurais vous retrouver grâce à mon flair infaillible et à mon pouvoir de transformation en loup-garou. Suivez-moi et au boulot ! Votre affectation : les mines de sels. Huit heures par jour, plus des heures sup pour cent sous à la fin de votre contrat oral. Vous n’avez rien à signer, pas mal, non ?
— Oh, non !
— Comment ça non ?
— Je voulais dire OUI. Bref, c’est pas pire que mon ancien job non payé !
Anicorne répliqua :
— Taisez-vous, viles serviteurs !
L’Immortel essaya de marchander :
— Et si on conteste ?
La réponse fusa claire et nette :
— C’est simple, pas de travail, pas de repas !
Tout Immortel qu’il fût, Phil devait se nourrir au moins trois fois par jour. Il n’avait pas de plan B.
— Dans ce cas...
— Je ne mange pas, alors...
—Tu ne vas pas me laisser seul ici ? Hein ?
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* Langue qui nécessite des années d’apprentissage, mais Galatée lui avait fourni un bon dico.
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Tout en faisant claquer les lanières de cuir sur le sol bétonné, la cheffe avertit :
— Je manie le fouet du feu de Dieu ! Monsieur Mort, si tu ne veux pas ressembler à de la charpie, tu choisis d’obéir. O.K. ?
— O.K. J’aime les sous et l’alcool.
Elle ajouta :
— Vous pourrez toujours adhérer à un syndicat grâce à vos économies et ensuite devenir l’un de ses représentants. Vous aurez le choix. Je compte organiser bientôt des élections au sein des différents partis constitués par mes soins. Ce sera amusant !

*

Et ainsi, la plupart des puissants du Semi-Monde furent embauchés à trimer au fond des mines d’Uber. Sous d’autres cieux, les femmes ne firent pas de cadeaux, tenant leurs rôles à la perfection. Galatée se félicita d’avoir modifié le cours des choses. Elle poursuivit sa route en direction de Terre. Elle redeviendrait fœtus... dommage ! Ses seize ans actuels, comme une certaine Greta, lui manqueraient. Sa magie lui permettrait aisément d’atteindre un âge décent en un temps record. Elle ne se faisait pas de soucis.
Les dieux n’intervinrent pas. Ils aimaient les expériences originales et ne furent pas déçus. Le Tamanoir était à présent un salon de thé. Une meilleure ambiance gagnait le Semi-Monde. Ils pouvaient dormir sur leurs trois oreilles, leurs multiples yeux et continuer à jouer aux échecs. Ils se dirent qu’une majorité de personnes avaient rêvé cette situation. Ils ne voyaient pas d’autre explication à l’apparition de la fille d’un seul Dieu. Et pourquoi pas ?

FIN
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