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Le grand brun

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LadyJune

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Sept minutes... Oui, je pense que le chemin de la maison
jusqu’à l’arrêt de bus me prenait sept minutes à pied. Je faisais
ce trajet chaque matin et chaque soir pour aller et revenir de
l'école. C’est très agréable de commencer sa journée à pied.
Car on peut gérer son temps. On se sent puissant, ce qui n'est
pas négligeable pour commencer sa journée. Il est seize, je
dois marcher d’un bon pas. Il est dix-huit, merde, il faudra
que je cours. Il est... non, je ne suis jamais à l’avance. Il faudra
que je m’en souvienne lors des bonnes résolutions du nouvel
an prochain.
Quoiqu’il en soit, ce privilège des « gens qui partent à pied le
matin » m’a permis de, sans m’en rendre compte, tomber sous
le charme d’un homme que je croisais chaque jour durant mes
7 minutes de marche. Moi me rendant à mon école dans la
ville voisine, et lui arrivant à celle qui se trouvait juste à côté
de chez moi. Je ne saurais vous dire quand cela a commencé.
Je ne pourrais donc pas vous faire partager l’histoire d’un
fabuleux coup de foudre. Non, je dois avouer que je ne me
souviens plus de la façon dont cette histoire a commencé.
C’est assez déroutant de se rendre compte, un beau matin, que
nos mains deviennent moites, que nos yeux s’affolent, que la
température de notre corps augmente, bref que l’on est tout
retourné. Et que tout cela est provoqué par le passage d’un
inconnu. Un simple frôlement qui nous parvient par les
molécules d’air qu’il agite et qui nous parviennent. Un doux
croisement qui ne dure jamais assez longtemps et qu’on finit
par attendre à partir de la seconde où il se termine jusqu’au
lendemain lorsque l’on claque la porte de chez soi. Le coup de
foudre, selon moi, ne devrait pas occuper toute la place des
belles histoires d’amour.
Les signes se répétant à chaque passage, on doit se rendre à
l’évidence : on est amoureux. Pas amoureux comme un
couple. Amoureux comme un célibataire. C’est-à-dire, une
histoire secrète que l’on vit seul.
Que ces passages furent doux. Doux et excitant à la fois. Un
long corps svelte. Un regard confiant. Une allure paisible. De
longs cheveux brun en bataille. Tout cela formait une bulle
dans mon esprit. Et elle m’obsédait. Je la collais sur tous mes
paysages. Toute la journée, elle était là où je la voulais.
Lorsque je ne le croisais pas certains matins, je me rattachais à
la bulle de la veille, ou je m’inventais celle du lendemain. En
maudissant les éventuels professeurs malades pouvant être la
cause d’une heure de fourche qui retardait son arrivée à
l'école.
Les semaines se mirent à passer à une vitesse folle. En effet,
seules les quelques secondes où je le voyais comptaient dans
ma journée. Ces secondes passées, je redevenais l’être
transparent dans lequel l’adolescence m’avait plongée.
Complexes, mal-être, tout me donnait l’envie de passer
inaperçue. Mais à l’intérieur de moi, c’était un être
bouillonnant qui m’envahissait et que je ne pouvais contrôler.
Des idées folles tourbillonnaient en moi pour trouver un
moyen de le rencontrer. Changer d’école, l’attendre à la sortie
des cours, se faire ami avec ses amis. Je me mis à envisager
toutes les possibilités.
Cet être extravagant que je ne connaissais pas encore au fond
de moi finit par me pousser vers mon premier plan :
observation et filature. Ces deux techniques m’apprirent, mis
à part sa beauté évidente, que Le grand brun, comme je l'avais
surnommé, habitait près de chez moi et qu’il fréquentait ma
salle de sport. Était-ce un signe ? Les sentiments nous mènent
souvent à ramener des éléments futiles pour le commun des
mortels à des significations évidentes pour nous. En tous cas,
cette nouvelle découverte eut un énorme changement sur ma
vie. Au lieu de passer des heures dans ma chambre, je décidai
de passer des heures dans les rues et dans ma salle de sport.
Cela eut les effets attendus : j’eus la chance de le rencontrer
plusieurs fois en dehors de nos rendez-vous habituels sur le
trottoir. Mais à mon grand désarroi, cela ne se passait pas
toujours bien. Alors que le matin, je pouvais me préparer à
son arrivée prochaine, je n’avais dorénavant pas toujours
l’occasion de réajuster mon chapeau ou mes cheveux et de me
concentrer pour faire comme si c’était un passant comme les
autres.
Ces nouvelles rencontres m'amenèrent à une conclusion toute
évidente. C'est bien de multiplier nos rencontres mais ce serait
encore mieux s'il me remarquait. Car s’il ne connaît pas mon
existence, aucune chance qu’une histoire commence entre
nous. Et qu'il me remarque en bien, bien sûr. Car s'il ne me
trouve pas à son goût, inutile de passer des heures à errer
dans les rues et à se faire passer pour une jeune en décrochage
scolaire. Cette avancée dans mes réflexions m'amena à mon
deuxième plan.
Plan 2 : action. Quel stratagème mettre en place pour paraître
à la fois belle, intelligente, digne d’intérêt et de convoitise ?
Ou, en d’autres mots, comment m’y prendre pour ne pas me
prendre un râteau ?
J'envisageai d'abord agir par la force : lui sauter dessus et
l’embrasser fougueusement. On oublie alors l’intelligence et le
sentiment de désir que l’on espère susciter chez l’autre.
N’ayant jamais embrassé personne, j’oubliai vite cette
alternative, ne sachant pas comment m’y prendre.
Agir fut ensuite envisagé comme le bousculer
« malencontreusement ». S’ensuivrait alors une discussion qui
devrait lier stratégie et rapidité. Un seul essai envisageable, au
risque de me faire passer pour une personne maladroite, voire
même violente. En concret ça fait : « Oups, désolé... ça va, je
ne t’ai pas fait mal. Et sinon, tu t’appelles comment ? T’as pas
envie qu’on se revoit ? » Ça c’est le cas théorique. La pratique
c’est « désolé » en me prenant un phare et en courant honteuse
et en colère contre moi-même de ne pas avoir osé l’aveu.
A moins de le blesser gravement. Mais pas de trop, pour
qu'on puisse discuter en attendant l'ambulance... Mais à quoi
pensais-je ? Pourquoi ne pas plutôt envisager de me blesser à
ses pieds ? De cette façon, il se sentirait concerné par mon
accident, ma douleur, éléments propices, précisément, à un
premier dialogue. Mais comment se blesser, volontairement,
assez gravement et surtout tout seul ? Mes talents de
comédienne seraient-ils suffisants ?
Ces alternatives, en plus d’être, je dois bien l’avouer, un peu
boiteuses, ne répondaient pas mon envie d’originalité. Je
voulais le surprendre. Je voulais qu’il se dise « Celle-là, elle a
quelque chose qui fait qu’elle est... particulière. Elle ose. »
Me vint alors l’idée du kidnapping. Je vous imagine déjà en
train de vous dire « Mes doutes se confirment : elle est
vraiment timbrée ». N’allez pas trop vite. Je ne vous ai pas
encore tout dit. Mon kidnapping serait un rapt musical et non
géographique. Je m’explique. Il consisterait à poser dans les
oreilles de mon bel inconnu des écouteurs dans lesquels il
entendrait les paroles de notre bien aimé Jean-Jacques
Goldman. La chanson : « Le rapt ». Vous écouterez et vous
comprendrez. Pour les personnes qui n’apprécient pas JJG, je
résume le principe : dire à l’autre que l’on attend chaque jour
de le voir, que l’on n’ose pas l’approcher et, qu’on ne sait pas
pourquoi, on rêve de passer du temps avec lui. Ne sachant pas
chanter, ou, dirons-nous, ne chantant pas aussi bien que JJG,
j’ai tout de suite pensé aux écouteurs.
Cette idée était vraiment ingénieuse. Elle me permettait à la
fois de ne rien dire – impossible donc de ne pas trouver ses
mots – de déterminer précisément le message futur –
impossible donc de dire n’importe quoi le moment venu – et
de s’enfouir l’extrait musical terminé. De plus, s’il avait
compris ce que je lui voulais et que cela ne l’intéressait pas, le
râteau se passait en douceur. En d’autres mots, rien ne se
passerait. Par contre, s’il n’avait pas compris, c’était l’occasion
qu’il m’interpelle. Et, s'il avait compris et que cela l'intéressait,
à lui de faire en sorte de me retrouver. N’est-ce donc pas une
idée formidable ? Et même s’il n’aimait pas JJG, ce n’était pas
un petit extrait qui allait le contrarier.
Le problème, puisqu’il en a toujours, reposait sur la pratique
de l’opération. Comment allais-je parvenir à m’approcher,
faire play et mettre les écouteurs dans ses oreilles ? Fallait-il lui
demander d’écouter ? Si oui, cela me ramenait aux deux
risques que je voulais à tout prix éviter : ne pas trouver mes
mots et dire n’importe quoi. Non, ne rien dire était la
meilleure solution.
Je mis des semaines voire des mois à réfléchir à mon plan et à
tenter de prévoir tous les imprévus. Il était si bien construit
que cela mena à ma perte. A force de mises au point et
d’amélioration, l’année scolaire était arrivée à son terme.
J’avais pensé à toutes les situations invraisemblables qui
auraient pu se passer, mais pas à cette énormité. Le pire étant
qu’il était en rhéto, ce qui signifiait qu’il ne viendrait plus
dans mon école voisine à la rentrée prochaine.
Il m’est arrivé, des années plus tard, de le revoir par hasard. Je
me souviens avoir souri en repensant à mon plan. J’eus alors
simplement l’envie de le remercier pour tout le bonheur qu’il
m’avait apporté. Car grâce à lui, le chemin de l’école était un
enchantement. Et si j’avais su, j’aurais également remercié JJG.
Quoi qu'il n'est jamais trop tard...
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