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Christine Page

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Ce soir-là, tout le village était rivé devant son poste de télévision dans l’attente du bulletin météo du journal de vingt heures. Dès que la présentatrice apparut, un ange passa. Les fourchettes s’arrêtèrent de cliqueter, les mâchoires de remuer, les enfants de gigoter, les mouches de tourner, chacun buvant comme du petit-lait les prévisions tant attendues. La rumeur qui enflait jour après jour autour de l’orage était donc bel et bien fondée : une couche de cumulonimbus aussi épaisse et onctueuse que la plus riche des crèmes Chantilly se formerait ainsi le lendemain au-dessus de leur tête ce qui engendrerait de bonnes grosses pluies, de belles gouttes d’eau gourmandes et charnues. À cette annonce et comme un seul homme, les villageois avaient poussé un cri de joie, un cri du cœur, un cri des profondeurs de leurs gorges sèches. Monsieur Lenu, lui, avait étouffé un cri de colère et s’était bien gardé d’en parler.

Jour J, le jour de l’eau. La terre était craquelée, les nuages lourds, le vent inexistant, le brin d’herbe rare, le moustique apathique. Seules les bêtes d’orage ivres de joie, tournoyaient dans l’air avec une agaçante exubérance et venaient se coller bêtement sur votre peau pour la chatouiller comme des hystériques. Dans les jardins, sur les pas de porte, dans les rues, à la terrasse du café, dans les couloirs de la maison de retraite, à l’école du village ou dans les champs, on ne parlait plus que de ça, que de la pluie qui allait venir les délivrer de cette maudite chaleur qui régnait depuis deux longs mois. L’implacable dictateur allait enfin baisser la garde et ravaler sa superbe. Aux alentours de dix-sept heures, l’orage lui réglerait enfin son compte. À midi, le maire avait réuni tous ses administrés sur la place du village afin de célébrer cette manne céleste autour d’un verre de cidre et de quelques cacahuètes. Les vieilles querelles de clocher ou autres récriminations autour de la fermeture de la piscine municipale pour travaux en plein été ou encore de l’arrêté préfectoral au sujet de l’interdiction d’arroser les jardins, seraient pour un temps enterrées. On trinquait à la pluie providentielle, à la nature qui allait reverdir, aux rivières qui allaient se remplir, aux souffrances qui s’allégeraient, aux bébés qui ne pleureraient plus, aux personnes âgées qui retrouveraient leur souffle.

Monsieur Lenu, emprisonné dans son costume cravate noir et sa chemise blanche fermée par des boutons de manchettes, s’épongeait le front avec un mouchoir en tissu à l’ombre d’un mûrier platane. Assis sur un banc, il buvait à petites gorgées le cidre déjà tiède dans son gobelet en plastique, tout en observant la scène de liesse à laquelle il n’adhérait pas mais qu’il soutenait de loin par des sourires artificiels à l’adresse de ceux qui croisaient son regard. En sa qualité de patron de l’entreprise de pompes funèbres, Monsieur Francis Lenu faisait partie des notables du village mais ne jouissait malheureusement pas du même capital sympathie que le docteur ou le directeur d’école. On le saluait de loin et on ne l’approchait jamais par plaisir. Du temps de son père, la mort n’était pas un sujet tabou et il n’était pas rare de le retrouver au bistro en compagnie du curé, du fossoyeur, du marbrier et de tous ces gens qui s’occupaient des derniers instants, pour trinquer à la santé des défunts dans une ambiance bon enfant. C’était leur soupape de décompression et personne ne s’en offusquait. La mort faisait partie de la vie, c’était ainsi.

Cependant, aujourd’hui, la Maison Lenu et Fils portait le mauvais œil et en matière de poisse, ce dernier avait eu sa dose. Cette grande bringue décharnée avait déjà fauché dans la fleur de l’âge, ses deux épouses, à quelques années d’intervalle. Ah ça, par procuration, il en avait bouffé du pissenlit par la racine, des saladiers entiers aussi amers que le regard qu’il portait sur la vie qui ne l’avait guère épargné. Après le décès de sa seconde femme il y a cinq ans, il avait songé à vendre son affaire parce dans le village, les morts se faisaient désirer, parce que ces chères têtes blanches de la maison de retraite tardaient à tirer leur révérence tout comme sa voisine Flora qui venait de fêter ses quatre-vingt-treize printemps et ne semblait pas vouloir s’arrêter là. La chaleur accablante ne les avait pas encore occis et ce foutu orage allait redonner vie à leurs vieilles carcasses, ce qui était mauvais pour son chiffre d’affaires, aussi maigre que certains pensionnaires. Attendre le trépas de son prochain pour pouvoir payer ses factures n’était pas chose facile à vivre et il ne pouvait décemment pas dynamiser ses ventes à coup d’arguments tels que deux pierres tombales achetées, la troisième offerte ou de promotion sur le capitonnage des cercueils. Il se prenait souvent à envier le boulanger ou même le boucher qui ne s’embarrassaient d’aucun scrupule avec leurs offres alléchantes de lots de viennoiseries de fin de journée ou des fagots de mini saucissons secs vendus moitié prix pour l’achat d’un rosbif dans le filet.

Monsieur Lenu devait donc taire ses inquiétudes quant à son avenir et il était passé maître en matière de camouflage. Outre ses talents de comédien, il était chanteur dans une chorale et se produisait bénévolement une fois par semaine à la maison de retraite. Cette activité redorait pour un temps son blason et par ce biais, il fallait bien se l’avouer, il pouvait tout à loisir et sans éveiller les soupçons, repérer les vacillants, comme il les appelait. Le conseiller funéraire n’était ni cynique, ni misanthrope ni même gérontophobe et encore moins un méchant homme mais à soixante-deux ans, il était grand temps pour lui de refaire sa vie avec une femme beaucoup plus jeune que lui, en âge de procréer et, surtout, quelqu’un qui lui survivrait. L’idée de se retrouver en tête à tête avec la mort, qui avait d’ailleurs usé de beaucoup trop de familiarité à son égard ces dernières années, le faisait frissonner. Alors il y a dix jours, il s’était jeté à l’eau et avait passé sa première petite annonce en modifiant l’intitulé de son métier afin de mettre toutes les chances de son côté. Francis Lenu, agent immobilier – parce qu’au final, c’était toujours l’histoire d’une demeure et d’une poignée de terre. L’important pour l’heure était d’attirer des candidates ; son sens de l’humour, il en était convaincu, ferait le reste.

Pas d’enterrement, pas d’argent ; pas d’argent, pas de femme. Sa maison avait besoin d’un ravalement, d’un coup de jeune, d’une suite parentale, de chambres d’enfants, d’ustensiles de cuisine sophistiqués, de robots en tous genres, de dressings pour la garde-robe de madame et toutes ces choses qui contribuent de près ou de loin au bonheur auquel il aspirait.

De ses doigts charnus, le petit homme rond écrasa le gobelet en plastique et se leva pour aller le jeter dans une poubelle. La petite sauterie du maire touchait à sa fin et les gens repartirent chez eux en petits groupes, tout en débattant sur le chemin des préoccupations du moment à savoir, rentrer ou pas le mobilier de jardin, les cabanes en plastique des gosses ou tout autre objet que l’orage pourrait transformer en projectile dangereux. Monsieur Lenu rentra à pied chez lui tout en comptabilisant toutes les potentielles obsèques qu’il n’organiserait pas à cause de cette météo capricieuse qui allait ruiner tous ses projets personnels.

Quand il passa devant chez sa voisine, la vieille dame de quatre-vingt-treize ans prenait le frais dans son fauteuil sous l’auvent de sa maison, le corps tout entier disparaissant sous une couche de vêtements successifs malgré la chaleur. Son aide à domicile lui approcha son déambulateur, au cas où il lui prendrait l’envie de se lever pendant le laps de temps où elle s’absenterait pour faire des courses. Flora était veuve depuis dix ans et avait consacré toute sa vie à accueillir des enfants abîmés par la vie, des enfants de la DASS. Sa générosité et sa patience faisaient l’admiration de tous et chaque mercredi, bon nombre de mamans qu’elle avait d’ailleurs vu grandir, se pressaient chez elle pour prendre le goûter avec toute leur ribambelle d’enfants. Ces après-midis là, son jardin se transformait en un joyeux terrain de jeu où les gamins s’en donnaient à cœur joie, sous l'œil attentif des mamans, soucieuses qu’ils ne piétinent pas les massifs d’hortensias bleus, chers à la vieille dame. Ces arbustes à fleurs magnifiques étaient devenus, ces dernières années, sa seule raison de vivre et, l’âge venant, elle dut, bien malgré elle, se résoudre à en confier l’entretien à un tiers. La restriction d’eau et la sécheresse accrue de cet été ayant affaibli considérablement ses hortensias qui nécessitaient un arrosage quotidien, l’aide à domicile demanda un jour à Monsieur Lenu si elle ne pourrait pas utiliser l’eau de sa piscine. Aménagée au départ pour sa dernière épouse afin d’alléger ses souffrances dans l’eau, la piscine n’était plus utilisée depuis belle lurette. Devant l’insistance de cette femme, il n’osa refuser sous peine de passer pour un mufle d’autant que la vieille dame dépérissait de jour en jour à la vue de ses hortensias assoiffés. Mais ça, c’était le cadet de ses soucis.

Le vent se leva, un voile d’air apaisant. Flora contemplait ses fleurs, heureuse. L’aide à domicile ferma toutes les fenêtres, rentra les jardinières de fleurs accrochées aux fenêtres, ferma le parasol, embrassa la vieille dame et lui promit de revenir dans deux heures. Quinze heures trente. Le soleil se rendit sans aucune résistance, laissant place aux cumulonimbus de plus en plus pressants. Le conseiller funéraire s’activait comme tout un chacun à parer aux assauts de l’orage et ferma à son tour toutes ses fenêtres, rentra son linge sec, ses chaises de jardin, ses carillons, ses suspensions de pot en macramé. Il monta au premier étage et accrocha les volets en bois qui commençaient à claquer, avec les arrêts en métal fixés sur le mur extérieur. Pendant un instant, il s’arrêta sur ce petit bout de vieille dame, recroquevillée dans sa robe en lainage aux couleurs délavées par les ans, son regard bleu lavande éperdument tourné vers ses hortensias chéris. L’espace d’une nanoseconde, Flora lui parut fragile et attendrissante mais le souvenir d’une phrase assassine assénée par sa voisine d’une façon abrupte était encore bien présent dans son esprit et n’avait toujours pas cicatrisé. Il n’avait pas misé sur les bons chevaux ! Voilà ce qu’elle lui avait balancé juste après l’annonce du cancer de sa seconde épouse. Ah elle avait son franc parler la Flora et Monsieur Lenu aurait voulu la clouer sur le champ dans une de ces boîtes dont il s’était fait la spécialité. Eh oui, son mari avait vécu sans encombre jusqu’à quatre-vingt-dix ans, eh oui, elle avait donné le jour, après dix ans de mariage, à un fils, un beau gros bébé de 3,5 kilos qui avait fait une belle ascension professionnelle dans la publicité, eh oui, elle avait toujours été très entourée et toute cette montagne d’amour et de réussite collée à son grillage lui donnait la nausée et des envies de vengeance. Cependant, en tant que voisin, il savait que l’image de dame charitable qu’elle véhiculait dans le village était bien loin de la réalité.

Maman à seulement trente-cinq ans, Flora, comblée par l’enfant dont elle avait fait le deuil depuis longtemps, relégua donc au dernier rang de ses préoccupations les enfants qu’on lui avait confiés. Privés d’attention et d’amour, ils poussèrent comme des herbes folles, entassés à cinq dans la même chambre, au grand dam de son mari qui lui avait maintes fois demandé d’arrêter ce travail. Dès qu’elle allait faire ses courses, elle ne manquait pas d’emmener toute sa tribu qui avait ordre d’afficher un sourire angélique sous peine d’être renvoyée à la DASS. Son fils, Jérôme, qui vouait une grande admiration à sa mère, ne trouva jamais rien à redire. Monsieur Lenu n’en avait jamais rien ébruité afin de ne pas s’attirer des histoires avec tout le village.

Il redescendit l’escalier à toute vitesse, traversa le jardin et partit dans le local à piscine pour actionner les vannes et la vider entièrement.

L’air sentait l’électricité, l’orage préparait minutieusement son offensive. L’aide à domicile n’était toujours pas revenue quand les premiers éclairs cisaillèrent le ciel, suivis de coups de tonnerre retentissants. Le vent s’intensifia, les cumulonimbus triplèrent de volume jusqu’à obscurcir complètement le ciel. On respirait mieux, mais on attendait la suite. Les gens étaient chez eux, tous les appareils électriques débranchés, des provisions de bougies sur la table de la cuisine au cas où la foudre frapperait fort. Monsieur Lenu faisait défiler fébrilement ses mails sur son téléphone portable, guettant la réponse de Coralie, une des prétendantes qui lui plaisait beaucoup et à qui il avait proposé un premier rendez-vous dans un café loin du village.

À dix-sept heures, des grêlons gros comme des balles de ping pong bombardèrent le toit de l’auvent en tuiles sous lequel la vieille dame était assise. Seule et apeurée, elle se cramponnait de toutes ses forces aux accoudoirs de son fauteuil, incapable de bouger. Elle hurla tant qu’elle put mais sa petite voix chevrotante se perdit dans le vacarme ambiant. Tirés comme des boulets de canon par une force invisible, ils détruisirent tout ce qui se trouvait à leur portée et dans chaque foyer, on tremblait pour sa toiture, sa voiture, ses cultures, ses plantations. Au bout de vingt minutes d’un assaut interminable, les grêlons se muèrent en fortes pluies et chacun en profita pour sortir examiner les éventuels dégâts. Harnaché de son ciré et de ses bottes en caoutchouc, Monsieur Lenu en fit de même. Mais à peine eut-il ouvert la porte qu’une violente bourrasque s’engouffra dans son entrée, faisant voler en éclats un vase en porcelaine et une lampe en pâte de verre posés sur une console en bois. Furieux, il ramassa les débris et renonça à sortir. Dehors, les éléments restés trop longtemps en sommeil se déchaînaient et des pluies diluviennes se déversaient à présent en rangs serrés sur tout le village. Sa maison et celle de Flora étant en contrebas de la jonction de deux routes très pentues. Il eut comme un mauvais pressentiment. Il monta quatre à quatre l’escalier, fonça vers une fenêtre et ce qu’il vit le glaça. Un torrent d’eau dévalait la rue à toute allure, inondant les champs et les jardins dont la terre, sèche depuis trop longtemps, ne pouvait absorber tout ce liquide. Comme un malheur n’arrive jamais seul, la rivière d’à côté sortit de son lit et vint grossir ce flot ininterrompu, charriant avec lui de la boue, des véhicules, des poubelles et toutes sortes de choses qui ne faisaient pas le poids contre cette masse d’eau effrayante.

Pauvres imbéciles, pensa Monsieur Lenu, ils étaient contents, la météo avait dépassé leurs espérances. Ils l’avaient leur grain sauf que la sauvagerie des éléments ne faisait pas partie du programme et qu’à la télévision, on s’était bien gardé de leur dire la vérité ! Il chercha machinalement sa voisine du regard et vit que le fauteuil était vide. On était sans doute venu la chercher et puis, de toute façon, il n’aurait pas mis sa vie en péril pour elle.

À vingt et une heures, les cumulonimbus complètement essorés se désagrégèrent enfin. Dehors, c’était le noir complet, la foudre ayant endommagé les lignes électriques. Monsieur Lenu, comme tant d’autres, assistait impuissant à la montée des eaux dans sa maison.

Quand le jour se leva, le conseiller funéraire, qui n’avait pas fermé l’œil de la nuit, descendit prudemment l’escalier et plongea jusqu’aux genoux dans l’eau sale. Le vent était tombé alors il entreprit un état des lieux de son jardin. Devant la maison, un tapis de tuiles rouges brisées en mille morceaux révélait à lui seul toute la violence des grêlons. Abasourdi et comme ivre, il se dirigea à grand peine vers son garage, ses pieds trempés faisant ventouse dans ses bottes en caoutchouc gorgées d’eau. Sa tondeuse à gazon toute neuve gisait comme tant d’autres appareils électriques, au fond de l’eau. Dans les rues et les jardins, chacun se hélait pour le prêt d’un seau, d’une raclette à sol ou de serpillières. Sa piscine, quant à elle, n’était plus qu’un trou béant rempli de boue, de cailloux, de branchages. Son vélo avait valdingué contre les parois du carrelage froid et ressemblait à un oiseau décharné. Son grillage, déjà fatigué, s’était complètement avachi sur le jardin de sa voisine, ce qui serait une bonne occasion de monter un mur en béton qui lui ôterait enfin de la vue les hortensias de la vieille et, accessoirement, cette sale hypocrite. Comme tout était silencieux, il enjamba la ferraille et ne put s’empêcher de sourire à la vue de ces hortensias réduits à l’état de bouillie végétale. Bien fait pour elle, elle ne les emmerderait plus avec ça, maugréa-t-il. A quelques mètres de là, il aperçut sa petite statuette de grenouille en métal que l’orage avait fait voltiger dans les airs et retomber chez sa voisine. La gueule remplie d’eau, elle ne coassait plus. À côté d’elle, Flora flottait sur le ventre, les cheveux défaits, sa petite robe en lainage, aux couleurs encore plus délavées que jamais, collait à son corps.

Embarrassé plutôt qu’autre chose, il se baissa et la secoua plusieurs fois avec rudesse pour s’assurer qu’elle était bien morte. Dès qu’il comprit que la vieille avait enfin avalé son bulletin de naissance, il faillit pousser un hurlement de joie ce qui, en ces circonstances, aurait été mal perçu par le voisinage. Ah ça, elle en aurait des obsèques en grande pompe ! Depuis qu’elle avait frôlé l’embolie pulmonaire l’an dernier, son fils, Jérôme, avait pris les devants et Monsieur Lenu l’avait habilement dirigé vers des produits haut de gamme tels que les pierres tombales en granit bleu de Norvège, les épitaphes gravées à la feuille d’or et les cercueils en acajou massif avec poignées en bronze. Madame Flora mérite le meilleur, après tout le bien qu’elle a fait autour d’elle... La réplique avait fait mouche et le fils n’avait pas hésité une seule seconde quant à son choix futur. Riche, il serait riche et puis avec un peu de chance, il demanderait le rapatriement du corps à Paris et là encore, l’addition serait salée. Monsieur Lenu était au bord du vertige, au bord de l’extase et songea que Flora ne serait peut-être pas la seule dans son cas, vu la violence de l’orage. L’état de catastrophe naturelle serait certainement décrété sur tout le village et les travaux de remise en état de sa maison entièrement pris en charge par les assurances. Cette mort-là serait donc le petit bonus qu’il attendait tant.

Personne n’étant au courant du décès, il voulait être le premier à annoncer la triste nouvelle à son fils. Alors, il sortit son téléphone portable et composa le numéro. Dès que le fils décrocha, le conseiller funéraire prit sa figure de Carême afin de se mettre dans la peau du voisin affligé et énonça les condoléances d’usage d’une voix étranglée par l’émotion. Au bout du fil, ce n’étaient que regrets de ne pas lui avoir assez rendu visite à cause de son travail, tristesse infinie sur le temps qui passe, reniflements sur la perte d’un être cher et autres considérations sur l’existence qui ne fait pas de cadeau. Monsieur Lenu, tout à l’écoute de sa douleur, se fendit même de quelques larmes et d’éloges sur sa maman partie... trop tôt ! Un silence de rigueur s’installa sur les ondes qu’il brisa tout en délicatesse pour aborder la question toujours difficile de l’organisation des funérailles et demander si les choix arrêtés la dernière fois étaient toujours d’actualité. Lorsque Jérôme lui apprit qu’il avait été licencié et qu’il était au chômage depuis six mois, la sentence sonna comme une évidence. Flora voyagerait donc en classe éco dans un cercueil en panneaux de particules de bois.

Les joues en feu et la respiration coupée, il prétexta une quinte de toux afin de masquer sa colère et surtout sa déception. Adieu sépulture clinquante, adieu funérailles dignes des Mille et Une Nuits. Le fils ne valait décidément pas mieux que la mère. À bout de nerfs maîtrisés, il fixa l’enterrement au lundi, donc quatre jours après le décès, et prit congé du fils avec l’empathie d’un professionnel de la mort, rompu à ce genre d’exercice. Il jeta un regard courroucé à Flora puis se décida à appeler les pompiers. Le petit bracelet en or fin que portait la vieille dame autour de son poignet le coupa dans son élan et le renvoya à une conversation qu’il avait eue avec elle il y a quelques années au sujet d’une boîte remplie de bijoux de famille qu’elle conservait religieusement dans sa maison. L’occasion était trop belle, mais il fallait faire vite. Si le fils posait des questions, il mettrait ça sur le compte des pilleurs qui sont toujours à l’affût dans ces cas de catastrophes naturelles.

Au bout d’une heure, il tomba enfin sur une boîte en cuir fermée à clé d’où dépassait une petite chaîne. Heureux de sa trouvaille, il sortit avec difficulté de la maison inondée et repartit chez lui avec le butin caché sous son ample ciré. Il monta dans sa chambre, ouvrit son armoire et dissimula la boite derrière une pile de vêtements. Il ferma le meuble à clé et la glissa sous un tapis.

Puis, comme si de rien n’était, il appela les pompiers en expliquant qu’il venait de trouver sa voisine sans vie, la tête dans ses hortensias. Une femme si brave qui allait tant lui manquer !

Lundi matin, la décrue de la rivière était bien amorcée, les maisons et les jardins reprenaient très lentement le cours de leur vie. Jérôme, qui n’avait pas pu se libérer avant, arriva tout juste pour les obsèques. Le curé fit un beau sermon, tout à la grandeur de cette femme exceptionnelle, pétrie de sentiments nobles. Les larmes coulèrent, les mouchoirs se déplièrent tels des papillons de papier, les bancs avalaient les peines, tout de noir vêtus. Monsieur Lenu, en tant que voisin, se plia à la cérémonie du goupillon rempli d’eau bénite et aspergea le cercueil de Flora, tout en pensant à la petite boîte en cuir qu’il n’avait pas osé ouvrir, par peur de se faire surprendre par un voisin venu demander de l’aide à cause des inondations.

Le cortège funèbre s’ébranla dans un couinement de bottes en caoutchouc fendant l’eau boueuse de la rue principale du village. En tête, le fils de Flora flanqué de Monsieur Lenu coincé dans son rôle de croque-mort, grave et compassé. Parvenus au cimetière, les gens firent cercle autour de la tombe et écoutèrent religieusement le discours du prêtre. Les uns après les autres, les villageois endeuillés jetèrent sur la tombe des pétales d’hortensias que Jérôme avait pris soin de commander samedi chez une fleuriste. Quelle généreuse attention, entendait-on dans la file indienne en formation pour la présentation des condoléances.

Le conseiller funéraire regardait le bout de ses bottes en caoutchouc jaune fluo et regrettait amèrement d’avoir cédé aux soldes d’été qui ne proposaient que cette couleur improbable, bien loin du noir que la mort s’était appropriée depuis la nuit des temps. Cependant, en temps d’inondation, chacun était logé à la même enseigne et Flora n’en prendrait pas ombrage de là où elle était.

Après l’enterrement, une collation offerte par son fils était servie dans la salle communale. Sur les tables, des brassées d’hortensias d’un bleu éclatant trônaient dans des vases en hommage à la défunte. Petit à petit, les visages se décrispèrent, des sourires timides suivis bientôt de petits rires libérateurs sous l’effet de l’alcool et des petits canapés appétissants. Jérôme remercia la Maison Lenu et Fils pour son efficacité et son professionnalisme puis tout le monde leva son verre à la mémoire de Flora. Délivré pour l’heure de ses obligations, le conseiller funéraire, comme tout un chacun, prit du bon temps auprès du buffet. Au bout de plusieurs verres de vin rouge, il desserra sa cravate et déambula parmi les convives, s’arrêtant de-ci de-là pour placer un bon mot.

Debout le long d’un mur, Jérôme s’entretenait avec le curé sur son licenciement et la dure réalité du marché du travail à cinquante-huit ans. Le curé, qui connaissait la vie de chacune de ses ouailles, lui suggéra qu’en cas de pépin, il pourrait toujours revendre les bijoux de sa mère. Monsieur Lenu, qui s’était laissé tomber sur une chaise juste à côté d’eux, pouffa de rire mais personne n’y prêta attention. La suite de la conversation lui valut une accélération du rythme cardiaque et des fourmillements dans les membres supérieurs ainsi qu’un teint cadavérique qui inquiéta le médecin du village en face de lui. Après un examen rapide, il en conclut que le père Lenu était en état de stress intense, ce qui ne l’étonnait guère après toutes ces émotions dues aux grosses inondations.

Ainsi donc le fils de Flora avait-il rapatrié chez lui depuis des années les précieux bijoux de famille afin qu’ils soient en sécurité, sa mère vieillissante ayant été incapable de se défendre contre des éventuels cambrioleurs. Le stratagème d’appâter le voleur avec une chaîne dépassant d’une vieille boite en cuir usé pour que celui-ci déguerpisse sans demander son reste et n’agresse pas la vieille dame pour lui faire avouer une quelconque cachette, avait bien fonctionné. L’arroseur arrosé ! Lui qui, le temps de quelques jours seulement, s’était pris à rêver. Maudite famille !

Il se leva, boutonna son complet noir trop serré pour lui, traversa la salle d’un pas mal assuré et quitta sans regret cette assemblée de pique-assiettes. Le bonheur n’était pas fait pour lui, la vie non plus d’ailleurs. La mort lui dictait depuis tout jeune, ses moindres faits et gestes. La mort, comme une seconde peau.

Sur le chemin de sa maison, son téléphone vibra dans sa poche. Sans grande conviction, il le sortit et le consulta. Elle était fleuriste et détestait les hortensias, elle aussi. On lui en avait passé commande la veille pour l’enterrement d’une vieille dame qui en était friande. À livrer chez Monsieur Lenu Francis... Francis, un prénom déjà si familier.

Coralie avait accepté son rendez-vous et avait hâte de le rencontrer. Il avait l’air d’une bonne personne, elle en était sûre. Sa photo en médaillon sur le site de rencontres attestait d’un homme honnête et ouvert aux autres. Elle voulait une relation sérieuse et ça tombait bien.

L’air était doux. Il enleva sa veste, releva ses manches de chemise et ôta ses bottes en caoutchouc. Pieds nus dans l’eau tiède de la rue, il avançait, le cœur léger, vers un bonheur tout neuf. Pour la première fois depuis longtemps, son visage s’illumina d’un beau sourire.

PRIX

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Lyriciste Nwar · il y a
Très beau texte
Bravo
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi des jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Utilisateur désactivé · il y a
Une très belle construction ! Oeuvre bien menée ! Très captivante ! J'adore ! Bravoo
Si l'envie vous prend je vous invite à découvrir mon oeuvre en compétition, catégorie des nouvelles, "Jeunes écritures".
https://short-edition.com/fr/auteur/assmoussa

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Marie-Françoise · il y a
bon récit, plein de rebondissements bravo, je vote. Mon lapin brun est en finale jusqu'à demain viendrez-vous le soutenir ?
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Stelcri · il y a
Bravo pour cette écriture si proche de la réalité et pleine de détails incisifs sur la nature humaine. La fin redonne de l espoir et conforte le lecteur sur la possibilité de se transformer chacun quand un autre vous regarde autrement !
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Laurence Bourgeois · il y a
Je cherchais un texte sur le thème "société", je suis servie ! J'ai adoré, vous avez mes voix. J'aime raconter les métiers (allez faire un petit tour à "La piscine" si cela vous dit : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-piscine-4), alors cette histoire de croque-mort m'a interpellée ! A bientôt et encore merci Christine
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Christine Page · il y a
Merci Laurence!! Je vais de ce pas plonger dans votre piscine!!
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Guy Bellinger · il y a
Texte plein de vie sur un croque-mort qui voudrait croquer la vie. Narration très efficace, humour, cynisme de bon aloi, l'ensemble est à consommer sans modération, comme des canapés à une collation post-mortem !
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Christine Page · il y a
Merci Guy! Collation post mortem… expression à rajouter dans le jargon d'un croque mort! lol
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Guy Bellinger · il y a
Je vois que je peux me recycler dans les pompes funèbres. Y a de l'espoir. Re-lol !
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Alexienne Duplessis · il y a
Belle écriture, l'histoire est bien menée - Bonne chance pour la suite ;)*****
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Christine Page · il y a
Merci Alexienne!
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Vivian Roof · il y a
Un croque-mort qui croque la vie, finalement... Bravo pour ce récit bien mené !
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Christine Page · il y a
Mille mercis!
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Vivian Roof · il y a
999 auraient suffi !...
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Mum · il y a
J'entends les cigales et Pagnol. Toujours la même histoire, le malheur des uns fait le bonheur des autres mais il en faut malheureusement! J'attends la prochaine nouvelle avec impatience !!!
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Christine Page · il y a
Merci à toi Mum!!
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Isabelle Descotes · il y a
Une très belle écriture . On est pris du début à la fin. BRAVO ! Vivement une nouvelle hilstoire !
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Christine Page · il y a
Merci à toi!
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