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Chantal Sourire

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C’est fait. Mélissa a plongé dans le bassin de céramique bleue. Bleue comme sa mer natale, sa seconde maman.

A l’autre bout du monde, la fillette vivait sur une île où le soleil est chez lui chaque jour que Dieu fait, passant le plus clair de son temps au milieu de l’océan. L’océan indien. Jamais lassée de rivaliser avec ses grands frères, nager vite jusqu’au ponton, quelques planches de bois flottant sur des bidons, lécher le sel qui sèche sur la peau dorée, rire de ces tatouages nacrés au goût relevé, et rentrer en sautillant sur le sable noir du volcan pour déjeuner d’un rougail saucisse sans viande quand arrive la fin du mois.
Ivre de bonheur, insouciante et libre, bercée par le zéphyr bruissant sous les filaos aux cheveux argentés, elle musardait, vêtue d’une cotonnade défraîchie, nimbée de la lumière ocre d’un été finissant, parmi les senteurs d’épices, le massalé et le girofle, le caloupilé et le curcuma jaune d’or.

En vacances dans ce paradis bigarré, un homme passa par hasard sur la plage grise et devina le physique de la jeune femme en devenir, sa silhouette élancée, ses muscles fuselés à courir la montagne autour de Saint Leu et sa vitalité. Dans l’eau elle épuisait les garçons aguerris et les semait sur les sentiers poussiéreux.
Il était entraîneur sportif. Coach en natation. Il avait mené les meilleurs au sommet des plus hauts podiums.
Tapi derrière le tronc d’un acacia bleuté, il étudiait l’enfant, se nourrissant de samoussas huileux pour ne pas perdre un seul instant d’observation. La perfection du geste, brasse régulière et crawl prometteur, l’élan d’un dauphin au moindre plongeon. La résistance à l’effort et la soif de vivre.
Vint le jour où il demanda à la mère de lui confier sa fille dont il ferait, à n’en pas douter, une grande nageuse. Une graine de championne, avait-il ajouté. La négociation s’était tramée en l’absence de Mélissa. Quand elle comprit que son sort était scellé, la fillette ouvrit les yeux innocents qui mangeaient son visage, incrédule, fière bien sûr et aussi le cœur pincé à l’idée de rejoindre le grand continent où il fait froid et humide. Loin de sa famille, loin de la mer capricieuse, sereine et soudain rageuse. Source de jouissance mêlée de sensualité, même si de loin en loin un requin venait effrayer les touristes.
Sa mère semblait tenir à ce départ, ce déchirement pour le bien de la petite, son avenir. Ici, pas grand-chose à attendre au milieu de la canne à sucre et du vétiver. Elle avait dit oui avant de réfléchir plus avant, de peur de renoncer si elle anticipait la morsure glacée des adieux et les larmes tièdes, les siennes et celles de son enfant.
Ses frères, d’abord un peu jaloux, finirent par l’encourager, heureux que le nom de la famille fasse bientôt la une de l’actualité. Ils allaient devenir célèbres, riches peut-être.
Ainsi elle embarqua à Gilot, le seul aéroport de l’île. Elle regardait défiler, sans les voir vraiment, le cirque de Mafate, le piton de la fournaise qui gronde et crache à sa guise, Salazie et les fleurs par milliers parsemant la campagne, azures ou écarlates, le géranium et la vanille. Elle se rappelait la sortie scolaire au cirque de Cilaos, les dentellières affairées à en perdre la vue à force de labeur.
La brise tiède caressait ses bras nus. Sa mère, agrippée à la valise rouge achetée pour l’occasion, ne quittait pas Mélissa des yeux. Le dos courbé sous le poids du bagage et du chagrin qui enflait à chacun de ses pas. Elle ravalait ses pleurs pour ne pas ajouter à la peine de sa fille si forte, si digne.
On s’embrassa et malgré les résolutions, l’on pleura. Puis Mélissa disparut derrière l’hostile porte de l’embarquement.

Lorsque, la première fois, Mélissa plongea dans le grand bassin de la piscine, elle s’étonna du goût étrange de cette eau lourde contre laquelle elle devait lutter pour avancer, elle avait laissé en chemin l’aisance et la grâce. Certains jours elle craignait que le chlore ne ternisse sa peau de satin cuivré. En vain elle cherchait les stigmates salés d’autrefois, ces méandres blanchâtres qui l’amusaient tant. Quand elle était épuisée par les longueurs infinies, lorsque sa mère lui manquait, et ses frères, quand elle en avait assez d’enfiler le maillot humide de n’avoir eu le temps de sécher. Quand elle aurait aimé viser le ponton de bois en équilibre sur les bidons pour n’apercevoir, à travers le flou de ses lunettes, que le carrelage turquoise du plongeoir.
Sous les conseils avisés et l’exigence bienveillante du coach, peu à peu elle s’habitua. Elle apprit à apprécier le rythme des entraînements qui ponctuent les jours, l’adrénaline à flot dans les veines à battre son propre record, l’esprit d’équipe et aussi de compétition, les amitiés de vestiaires. Le bonheur de nager, sentir ses muscles s’étirer, allonger son corps. Sortir de l’eau pour le seul plaisir d’y retourner.

Aujourd’hui, c’est le jour J, J comme Jeux Olympiques.
Mélissa a plongé. Elle a pulvérisé tous les records à chacun des essais et n’a pas peur.
Bien plus que la jeune fille, le coach est ému. Il faisait les cent pas autour du bassin, maintenant il fixe le chrono. Dans un murmure, il s’adresse à l’enfant aperçue sur une plage, un elfe au milieu des ourlets d’écume, c’était hier.
— Vas-y, petite, donne tout.
Mélissa a plongé, si longue, si effilée, qu’elle devance ses concurrentes dès le départ. Le public l’encourage, hurle le numéro de son couloir quand elle n’entend que le jaillissement des gerbes d’eau et l’écho de son souffle. 200 mètres nage libre. Victoire à Mélissa.
Les épreuves s’enchaînent. 100 mètres dos. Poséidon, supporter de la première heure, l’assure de sa fidélité. Victoire à Mélissa, la sirène de l’île.
200 mètres papillon. Mélissa vole sur l’eau. La foule, juchée sur les gradins, est en liesse.
Au sommet du podium, elle sourit, incrédule, l’enfant pauvre de l’île. Les flash crépitent, éblouissent ses yeux rougis par le chlore.
La marseillaise retentit, puissante, résonnant sous les voûtes bleues de la cathédrale. Mélissa sanglote. Elle pleure sa mère aux cheveux blancs. Ses frères éparpillés aux quatre coins du monde, qu’elle ne reconnaîtrait pas. La plage au sable gris. Le volcan incandescent, les coulées de lave de Sainte Rose figée pour l’éternité, et la caresse de l’air. L’air de la maison.
Lorsque, le sourire aux lèvres revenu, cou tendu dans un geste de ferveur, elle reçoit la récompense suprême, elle brûle au soleil de son île, hume les fragrances fleuries et les épices chatouillent ses narines, elle dévale les sentes empierrées de son village, acclamée par le sifflet des tisserins et la danse sacrée des cardinaux rouge sang.
Elle nage et le goût du sel emplit son cœur.

PRIX

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Fred Panassac · il y a
La gloire et les podiums ont un goût de chlore et le luxe des carreaux turquoise ne peut faire oublier le ponton et les auréoles de sel sur la peau !
Beau et triste destin d’une championne venue d’outre-mer et qui ne peut oublier ses origines.

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Anne Marie Menras · il y a
Très joli destin que celui de cette nageuse réunionnaise ! Une fois sur le podium, ses larmes et la nostalgie de son île lointaine nous montrent les sacrifices consentis, par elle et de nombreux autres sportifs qui viennent en France accomplir leur destin. Et toujours, votre style si imagé, alerte...Désolée d'être venue voter trop tard pour que ce texte puisse aller en finale.
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Chantal Sourire · il y a
Merci pour votre fidélité !
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Evadailleurs · il y a
Quitter son île, quitter l'enfance, oui, ce doit être douloureux ... Et le sacrifice de sa mère l'est aussi ...
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Louise Lepert · il y a
Une jolie nouvelle, mes voix!
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Nadine Gazonneau · il y a
Un joli moment de lecture . L'attachement à son île , ses origines , sa liberté et le choix de sa mère " pour un meilleur avenir " une chance . Votre texte est une suite d'émotions ressenties . J'aime et je vous donne mes 5 voix .
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Chantal Sourire · il y a
Merci pour ce gentil commentaire et vos voix, Nadine !
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André Page · il y a
Merci de suggérer si bien les choses essentielles, et l'essentiel des choses, Sourire.
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Chantal Sourire · il y a
Et merci pour votre charmant commentaire, André !
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Michel Allowin · il y a
Trajectoire d'un corps et de soi, où les autres à la fois murent quelqu'un et l'ouvre
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Francine Lambert · il y a
Un talent exploité pour la gloire, mais à quel prix ! Ce récit baigne dans l'atmosphère de cette île si joliment évoquée et qui fait mesurer l'ampleur du sacrifice . . . À bientôt Sourire !
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Claire Arnaud · il y a
Belle victoire certes mais à quel prix !! très beau texte en tous cas. Voté
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Utilisateur désactivé · il y a
Victoire chèrement payée. Voté !
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