Le goût des siens

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400 caractères c'est peu pour parler de soi. Ou peut-être trop qui sait ? D'autant plus qu'on ne se connait pas soi-même c'est bien connu. Je pourrais dire pourquoi j'écris bien sûr. Quoique là  [+]

Maison de retraite « Les mûriers ». Lavilledieu. (Ardèche)

Arrivé à destination d’une si longue vie, je ressens, alors que mes maigres forces me quittent peu à peu, le besoin de m’épancher, de communiquer comme l’on dit maintenant. Se raconter... soit. Mais mon Dieu, par où commencer ? Comme elle est vraie la difficulté de parler de soi ! Arrivé au bout d’un si long voyage, quelle pourrait être la particularité de ce passage sur terre ? J’aimerais vous répondre d’être parvenu là où je voulais aller, d’avoir été fidèle à mes idéaux. Hélas la réalité m’oblige à en décrire un tableau plus modeste. Ce qui me caractérise surtout, c’est l’absolu manque d’empathie pour mes semblables ressenti tout au long de mon existence. Je le confesse et croyez-le bien, je le dis sans aucune volonté de provocation. En effet, je me suis toujours accommodé de cette parfaite indifférence aux autres. Ni amitié ni inimitié n’ont jamais contrarié ma quiétude et je peux affirmer que j’ai traversé mon existence, sinon comme un long fleuve tranquille, en tout cas débarrassé des tourments que mes congénères semblent tant appréciés. Très tôt, je me suis aperçu de cette singularité. Dès mon plus jeune âge, je voyais bien que mes petits camarades (si l’on peut dire car eux aussi ne représentaient pour moi qu’une utilité de circonstance) étaient sans cesse transpercés de toutes les turpitudes possibles : Envie, jalousie, besoin de domination, de soumettre l’autre. De l’affection aussi, sans doute. Je ne ressentais rien de tout cela. Et il en a été de même toute mon existence. Ce ne sont pas les quelques courtes semaines qui me séparent de ma mort prochaine qui changeront ce fait. Mais surtout, en écrivant cette lettre, je souhaite porter à connaissance de qui aura la curiosité de l’ouvrir un fait de mon existence remontant bien loin et que j’ai tu toute ma vie, non par honte ou sentiment de culpabilité, mais parce que, comment dire, c’était mon petit secret à moi, un genre de coquetterie : je savais une chose que les autres ignoraient. Il est maintenant temps pour moi de la partager, avant que mes yeux, ma conscience et mes souvenirs ne me laissent à jamais...
C’était il y a bien longtemps. La seconde guerre mondiale venait de se terminer, laissant ce pays en ruine et la campagne ardéchoise probablement telle qu’elle était à la fin du siècle précédent. Je venais de passer avec succès mon bac au lycée de Privas, éloigné de quelques kilomètres du domicile familial, distance que j’ai faite pendant toute ma scolarité sur le vieux vélo de mon père, arpentant les lacets serrés sans fléchir dans les montés, freinant avec les semelles de mes souliers seulement au bout de la dernière descente. Bref, le fameux sésame en poche, plusieurs possibilités s’offraient à moi mais, les chiens ne faisant pas des chats c’est bien connu, je m’apprêtais à embrasser, comme papa, la carrière d’avocat.
Il me faut en arriver au propos que je dois exposer ici. Commençons par le commencement : j’aimais beaucoup ma mère, ce qui n’est pas très original en soi, sauf dans mon cas, dénué je vous le rappelle, du plus élémentaire sentiment envers mon prochain. Je réclamais d’elle la plus grande proximité corporelle, me collant à ses basques dès mon plus jeune âge, requérant par je ne sais quel besoin quelque chose d’elle dans ma bouche. Ceci a commencé par le sein nourricier j’imagine, puis les bouts de ses longues mèches brunes que je tétais goulûment, allant jusqu’à récupérer quelques rognures d’ongles que je tenais entre mes lèvres avant de les mettre dans ma « boite à ongles », mon petit trésor personnel que j’ai la chance d’avoir pu conserver toutes ces années. Je suis conscient par ces lignes de susciter l’incompréhension, le malaise, voire le dégoût chez nombre de ceux qui les liront, mais il est important d’apporter les prémices de ce qui va suivre : au milieu de mes 20 ans, alors que je rentrais de mes cours de droit à Lyon, j’appelais ma mère. Sans réponse de sa part. Faisant toutes les pièces de notre demeure, je pénétrais enfin dans la cuisine. Maman y était, habillée de sa robe à fleurs fétiche, mais pendue avec la cordelette de sa robe de chambre à une patère particulièrement solide. Passé le moment de stupeur, je soulevais ses jambes, aider en cela par mon père, qui opportunément arriva juste après moi pour la décrocher. Nous la couchâmes sur le sol glacé et je me souviens qu’à ce moment, je pensais : pourquoi n’est-ce pas mon père qui gît là ? Ça aurait été mieux. Tout de suite, il eut comme souci d’attendre quelques temps avant d’en répandre la nouvelle, peut-être un jour ou deux, le temps que la marque rouge très visible sur le devant du cou disparaisse, afin que le suicide que n’aurait pas manqué de constater le médecin de famille, le docteur Gauchet, puisse se transformer aisément en je ne sais quel malaise fatal. Personnellement, cela ne me choqua pas, l’imprégnation catholique étant dans notre communauté très importante à cette époque. Mieux valait ne pas ajouter la honte au chagrin. Pourquoi avait-elle mis fin à ses jours, au fait ? Je ne le sus jamais, elle-même n’en avait émis l’hypothèse dans aucune lettre, ni ne m’en n’avait jamais parlé. Toujours est-il que quelque chose de ma mère allait me manquer. Elle ou surtout ce qui la constituait. Aussi osais-je demander à mon père une chose ahurissante de culot, surtout pour l’époque. Cette chose était de ne pas enterrer ma mère, mais de l’incinérer. Je prétextais une vieille conversation (fictive) que j’aurais eue avec elle et qui m’aurait fait comprendre sa frayeur de se « décharner », lentement, dans la terre, devenir poussière, lentement, nourrir plein de petits animaux, puis plus rien... mieux valait en finir vite. A ma grande stupéfaction, mon père se rangea à mon souhait. C’est ainsi que trôna au-dessus de la cheminée bicentenaire, une urne ressemblant étrangement aux coupes que l’on offre aux vainqueurs de courses cyclistes. De ce fait, durant des mois, les cendres maternelles accompagnèrent les diners silencieux de ce qui restait de notre petite famille. Puis un jour, considérant l’urne entre deux déglutitions de boulettes de viandes insipides, il me vint une idée saugrenue (peut-être « incongrue » serait un terme plus adéquat). Pourquoi en effet ne trouverais-je pas une utilité à ces cendres, à cette mère qui, quand même, était là, toute proche, bien que dans sa forme la moins reconnaissable ? Il me vint à l’esprit qu’une partie d’elle - très petite - puisse faire à nouveau un peu partie de moi. J’entreprenais donc un matin de jeter le poivre de la poivrière et de le remplacer par les cendres de ma mère. Oh, je sais, cela ne doit pas être très bon pour la santé vous dites-vous, et pensez bien que, outre le goût, cette crainte fut également mienne, mais je me dis que, en très petite quantité et bien mélangé avec les aliments, cela devait passer sans problème. Bien sûr, il m’ait paru naturel de ne pas être le seul à y « goûter ». Je ne prenais d’ailleurs pas beaucoup de risques avec mon père, qui, frappé d’agueusie depuis une mauvaise grippe attrapée dans sa jeunesse, ne distinguait plus trop les saveurs. Mais j’avais l’intention de corser un peu le jeu au cours d’un diner familial agrandi à mes deux tantes et à mes affreux petits cousins. A la vue de la « salière » passant de mains en mains, je ressentis une profonde jouissance suivie d’un fou rire difficilement contenu lorsque je vis s’afficher quelques rictus à la première bouchée des convives. Comme cette première expérience fût concluante, il ne fallait pas s’arrêter en si bon chemin. Et justement, c’est sur un chemin que cette appétence - non pour la chair humaine quelle horreur - mais purement familiale, trouva une nouvelle impulsion. En effet, la Jaguar XK paternelle, décapotable et toute de cuir vêtue, fit un beau matin une embardée sur la route menant au village, surement favorisée par un subit lâchement des freins et précipita la belle anglaise quelques vingt mètres plus bas. La nuque de Papa n’y résista pas. C’est avec un chagrin mesuré mais de grosses larmes de crocodile que mes tantes, mes cousins et moi-même accompagnèrent mon père dans sa – presque - dernière demeure car enfin, si je voulais poursuivre cette aventure, au moins par curiosité intellectuelle, il fallait trouver dare-dare une autre solution que cette boite à cadavre froide et lugubre. Justement, depuis peu, mon père avait acquis l’un des touts premiers congélateurs commercialisés en France. Mais comment l’y déposer ? Il me fallait à coup sûr un sérieux coup de main. Et sale, tant que possible. C’est pourquoi j’ai naturellement pensé à Félicien, notre fidèle métayer, qui n’avait jamais été très à cheval sur la morale traditionnelle, courant à plusieurs occasions derrière de très jeunes filles, sans que personne ne le sache, du moins le croyait-il. Cette possibilité de chantage m’offrait un début de discussion idéal. Plus le doublement de son salaire, il ne pouvait refuser cette offre Je lui mettais donc le marché en main : m’aider à transporter le corps de mon père du caveau au congélo. L’affaire fût vite conclue : Une nuit sans lune, papa fit, cette fois-ci, son tout dernier voyage jusqu’au milieu de quelques morceaux de gibier. Je dois confesser que j’ai, malgré tous ces efforts, hésité à passer à l’acte. Tout d’abord à cause de l’âge de mon père : 52 ans tout de même ! Bien qu’il soit d’assez forte corpulence, sa viande où ses abats seraient-t-ils encore tendres, ou au moins comestibles ? Ma foi, il n’y avait qu’une façon de le savoir. Et puis quelle partie choisir ? J’optais pour le dos, ce qui équivaut pour le bœuf à un steak, un filet ou un rumsteak. Ma deuxième hésitation portait sur le mode de cuisson mais puisque j’étais parti « sur le bœuf », j’entrepris de préparer cette pièce sur le même mode. C’est avec une appréhension somme toute bien normal que je me mis à table. Oh, pas de chichi, à la bonne franquette, sur un coin de table de cuisine. J’avais choisi comme accompagnement un peu de riz et comme je m’y connais peu en vin, j’avais opté pour une bouteille de Cahors. Certains trouveront peut-être que c’est une faute de goût... A ma grande surprise, la viande était facile à découper. J’avais lu des choses diverses sur la saveur et le goût de la viande humaine à propos des tributs anthropophages. Certaines disaient qu’elle ressemblait au cochon, d’autres à du bœuf. Un « mangeur d’homme » bien de chez nous avait lui, affirmé qu’elle avait plutôt le goût de cerf. Mais chacun s’accordait à reconnaitre sa saveur unique. Lors du deuxième voyage de Christophe Colomb en Amérique, par exemple, le médecin de l’expédition rédigea dans son récit que les indiens Caraïbes prétendaient que la chair de l’homme était si bonne à manger que rien ne pouvait lui être comparé. Après avoir terminé mon repas, je ne pus que confirmer cet avis. Je pris l’habitude de déguster un peu de mon père une fois par semaine, sans jamais y convier qui que ce soit. J’ai peu de souvenir de lui de son vivant, mais celui de sa chair est encore présent sur mon palet...
Oh je parle, je parle... je ferais mieux de profiter du spectacle de ce soleil qui va bientôt plonger dans la rivière Auzon. Il pourra ainsi se rafraichir de cette Ardèche trop aride. Comme la température est un peu retombée, je suppose que ce jeune infirmier africain va m’accompagner pour une promenade dans ce si beau parc. Je ne sais pas pourquoi mais je l’ai tout de suite pris en sympathie (une fois n’est pas coutume) allant même jusqu‘à divulguer les petits secrets que je viens de mettre à l’instant sur papier. Je pense qu’il m’aime bien aussi mais j’ignore la raison pour laquelle il m’appelle du nom de ce général romain fameux : Hannibal... Hannibal... Et l’on dit que les jeunes ne s’intéressent pas à l’histoire...
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